À l’opposé des autres médinas du pays, l’aspect historique des édifices situés dans l’ancienne partie de la ville de Dar el-Beida, par comparaison, est moins évident. Les autres médinas du Maroc sont en général mieux pourvues en vestiges du passé, ont plus d’un endroit associé par le nom à des temps anciens.
Séparée par une grande avenue de la ville moderne, l’Anfa de jadis, restée pourtant bien attachée aux caractéristiques urbanistiques d’une ville musulmane, ne jouit pas d’une présence monumentale distinctive. La ville moderne en face, entièrement construite selon un plan directeur élaboré au temps du Protectorat, mondialement célèbre par la conception architecturale de ses bâtiments, est paradoxalement devenue le vrai centre historique de la ville.
Quant à l’ancienne Anfa, à part d’hypothétiques fondations d’une muraille disparue qui remonteraient à l’époque almoravide, ou des restes d’arcades de prison sauvés de la destruction qui datent des Mérinides, seul un majestueux minaret, datant du 18ème siècle, ajouté au bastion de la Sqala, construit à la même époque, évoquent un bout de son passé.
On ne sait pas si on doit la fondation d’Anfa aux Phéniciens, aux Berbères ou aux Romains. Pourtant, l’Anfa des Berghouata et d’el-Berkri avait acquis à un moment donné une certaine puissance, fut une cité relativement florissante, devint même une petite république indépendante. Anfa tirait alors prospérité et abondance du fait de servir comme place forte et point d’attache pour les opérations des corsaires sur les côtes européennes. C’était au déclin de la dynastie régnante au nord-ouest africain, à l’époque.
Tout le temps que la cité occupât cette position de plaque tournante pour les activités des corsaires, elle s’exposa aux représailles des puissances catholiques voisines du Maroc. Celles-ci, constamment aux prises avec ses vieux démons, voyaient aussi dans ces interventions armées prétexte à donner libre cours à d’autres motivations que la légitime sécurité maritime. Au-delà des expéditions punitives, ibériques en particulier, les campagnes militaires dirigées contre le Maroc se faisaient encore dans le prolongement des dernières Croisades, s’organisaient souvent dans la foulée d’une Reconquista jamais abandonnée tout à fait. Au cours de cette période d’hostilités entre la Chrétienté et l’Occident musulman, la ville est démolie en 1468 de fond en comble par les Portugais. Elle restera inhabitée trois siècles durant, jusqu’à l’avènement de la dynastie Alaouite.
El-Hassan ben Muhammad el-Wazzane el-Fasî, dit Léon l’Africain, avait visité la ville saccagée et avait fait de l’aspect qu’elle offrait une relation émue dans sa Description de l’Ifriqya. Il y évoque le spectacle des ruines amoncelées là où il y avait jadis des jardins, des palais, d’exubérants vergers où l’on faisait des récoltes de fruits réputés. Abandonnée de ses habitants– tous partis se réfugier à Rabat et Salé avant l’arrivée de l’armada portugaise– il doutait même qu’un jour les gens soient à nouveau tentés de s’y installer.
Il y a une gravure du 16ème siècle, propriété de l’Université hébraïque de Jérusalem, qui montre la ville s’appelant toujours Anfa, vue de la mer. Elle est implantée dans un paysage surplombé de hautes collines; sa muraille est défoncée en plusieurs points et, ici ou là, se détache quelque bâtiment en ruines au milieu de ce qui reste des fortifications.
On aperçoit de part et d’autre et, en arrière-plan, le relief mamelonné de collines verdoyantes; puis, en bas, à gauche, un passage souterrain semblant relier la forteresse qui se dresse en hauteur, au fond, à l’une des deux calanques où sont amarrées des galères, une dans chaque crique.

Il n’est pas exclu que cette galerie, selon une hypothèse largement partagée intra-muros, ait été utilisée des siècles plus tard, pendant le Protectorat, pour acheminer depuis le port de la ville vers une résidence proche, des armes destinées à la Résistance nationaliste.
Ce qui est frappant dans la gravure, c’est l’architecture des minarets: ils sont d’un style inconnu au Maroc. Ce type de tour-minaret ne se rencontre qu’au Maghreb central; il est plus proche, dans la partie supérieure, du beffroi que du minaret proprement dit. D’autres gravures de la même époque, œuvre sans doute du même graveur, représentent d’autres villes côtières du Maroc uniformément hérissées de tours semblables. Le style de ces constructions n’est pas almohade, mérinide ou saâdien, ne correspond pas à un style dynastique. On pourrait le désigner, faute de mieux, par baroque de lansquenet sinon de janissaire. Mais il n’y a pas que les tours. Les bâtiments représentés encore debout dans la ville saccagée ont des toits en pente, ces toits sont recouverts de tuile rouge comme en Provence ou à Coimbra.
Un commandant de l’armée coloniale française a cru donner à la ville, dont il venait de massacrer la population il y avait juste un an, un repère historique qui la rende identifiable entre toutes. Il fit édifier une tour analogue à celle représentée sur la fameuse gravure, au même emplacement, lui greffant une horloge pour l’instauration du temps bureaucratique– désormais institué pour régler la vie et l’activité de l’occupant– et donc investi d’office d’une prééminence sur le temps humain.
Pour des raisons d’aménagement urbain, la tour fut détruite par les autorités du Protectorat dans les années 1940. Dans l’intervalle, la tour était devenue une référence pour les vieux casablancais: qui n’en a pas souvenir n’est qu’un intrus de campagnard. Il fallut attendre 1994 pour la voir à nouveau surgir au même endroit, reconstruite à l’identique par le conseil municipal de la ville; le conseil municipal était persuadé lui aussi, à sa manière, de restituer à la ville une spécificité perdue.
Cette quête de la ville telle qu’elle devait figurer dans le paysage à une époque lointaine, même à l’état de ruine, tournera longuement, de malentendu en malentendu, de simulacre en simulacre, autour d’une même image sujette à caution et fantasmée; tellement embryonnaire et si mal définie que sa perception va impliquer le sentiment que l’on s’est bel et bien approprié, un instant, des bribes de la mémoire dispersée des lieux. Image de rechange, flottante, voilée d’art et comme en surimpression, qui ne tarde pas à s’évanouir chaque fois. En temps réel, ce sera à l’arrivée un superbe agrandissement de la gravure complète d’Anfa, en fac-similé – la même Anfa entourée d’hésitations et de songe, émergeant confusément du désordre narratif– à l’effet d’orner un mur entier du bureau d’un haut responsable de la mairie aujourd’hui.
En se prêtant à cette approche mêlée d’appréhensions et de hasards, on se retrouvera constamment en pleine équivoque; on se verra livré à un jeu brouillé des identités, à une succession de mises en miroir dont on ne se tire pas commodément. À titre de consolation on se dit qu’à tout prendre, on n’a d’autre choix que de s’adapter et d’accepter d’appartenir à une ville qui est d’emblée insaisissable par le fait d’avoir déjà plusieurs noms: berbère (décliné sous deux formulations), arabe, puis espagnol (en réalité portugais à l’origine)– et tellement espagnol que lors du bombardement de la ville par le cuirassé français Galilée à l’aube du 5 Août 1907, le commandant espagnol du bâtiment de guerre allié se montra, dit-on, rétif à être à la partie; il croyait de bonne foi, à cause du glissement sémantique, qu’on l’envoyait canonner… la Maison Blanche outre-Atlantique.
L’épisode on ne peut plus burlesque n’enlève rien au caractère impérialiste de l’expédition franco-espagnole, qui avait toutes les particularités d’un hold-up. Ce fut une combine et une opération de brigandage capitaliste menée sous mandat européen (pour la couverture légale), un mandat du reste extorqué par la force lors de la conférence d’Algésiras. Dans le nom de la ville encore, il y a l’autre thèse qui voudrait qu’il s’agisse de celui de la demeure d’une dame appelée Blanche, et qui n’a rien à voir avec la Dame Blanche du folklore européen et nord-américain, moitié fée moitié sorcière, comme on aurait été tenté de le croire. Le nom de notre châtelaine se prononce évidemment en pur arabe de nos plaines atlantiques. Et puis, il y a le produit culturel de studio qui a servi à faire connaître la ville sous son nom hispanique au monde entier et qui a valu à Michael Curtiz d’appartenir au panthéon du cinéma.




