Demande à la poussière

Mostafa Nissabouri.

Mostafa Nissabouri.

Figure incontournable de la littérature marocaine moderne et voix majeure de la réflexion sur la création picturale, le poète Mostafa Nissabouri inaugure une chronique hebdomadaire sur Le360. Regard affûté et mémoire vive, il y livre chaque semaine une traversée sensible des lieux, des arts et des figures qui façonnent notre imaginaire. Pour ce premier rendez-vous, le poète remonte le fil des cinémas casablancais d’antan, du Vox à l’Apollo, en passant par le Moghreb, entre décombres, souvenirs d’enfance et pérégrinations.

Le 14/08/2026 à 08h56

Au Musée de la photographie et des arts visuels de Casablanca, il y a dans l’un des halls d’exposition une série d’images consacrées aux locaux qui abritèrent jadis de prestigieux cinémas de la capitale économique. Le mobilier qui garnissait naguère ces nombreux espaces du 7ème art, à présent désaffectés, y a été démonté et entassé pêle-mêle contre les murs. Sur un sol dénudé, parsemé parfois de balayures, ces amoncellements de sièges hors service et délabrés, avec leur revêtement décoloré, piqueté de taches de moisissure et par endroits défoncé, ajoutés aux anciens écrans déchus de leur fonction première et à la charpente désarticulée, qui découvrent dans le prolongement de l’avant-scène une surface murale obstruée et terne, donnent une idée du vent de panique qui a soufflé sur le secteur et du chaos qui s’en est suivi. Sur l’un des kodachromes exposés, on a dans un angle du bâtiment le dégagement d’une ancienne issue qui laisse pénétrer une flaque de lumière jaune venue du dehors; et c’est comme si cette trouée figurait dans tout un ensemble l’échancrure par où, un jour, toute une époque s’est envolée, emportée par le tourbillon de l’horreur économique. Le photographe — traversé sans doute comme nous-mêmes devant ses clichés par un déferlement d’idées de fuite, de disparition, de perte, d’abandon —, s’était appliqué à saisir l’intérieur des locaux visités de manière à mettre l’accent sur le côté pathétique du sujet. Devant ces instantanés parfois pris dans une lumière crue, passée la petite minute d’émotion, voilà qu’on se surprend à essayer de deviner à quelle salle obscure — le Lux? l’ABC? l’Empire? — a pu bien appartenir l’espace désolé jonché d’objets dépareillés qui s’offre sous nos yeux.

Pour autant, ce ne sont pas spécialement lesdites salles qui peuplent mes souvenirs de jeunesse. Beaucoup ont été conçues pour les loisirs d’une population bien définie, pas nécessairement celle dont j’avais à me réclamer, d’où j’étais et pour toutes sortes de raisons, corps et biens, haut et fort. À titre purement indicatif, je signalerais qu’il était quasiment interdit, au temps du Protectorat, à tout Marocain petit ou grand de circuler librement dans toute la zone située au-delà de l’ex-place de France, sous peine de se heurter à l’hostilité des activistes de Présence française et de leurs acolytes nostalgiques du général gaucher Alphonse Juin. Pour ce qui me concerne directement, seuls étaient dans mes moyens d’ado impécunieux — et encore, pendant les jours fastes! — le Vox, le Rio, l’Impérial de la rue du commandant Provost, l’Apollo (où se pavane le bourreau de service l’Haj, qui n’hésitait pas à user du fouet en cas de remue-ménage dans la file d’attente ou de velléité de resquille). Ah! L’Apollo, le plus scabreux de la série, près duquel on se fait allègrement plumer au bonneteau, où les spectateurs viennent à l’avance s’amasser dans un désordre effréné au guichet pour espérer voir Le Signe du Cobra (souvent pour Sabu), Fu Manchu, Zorro l’homme-araignée, Dick Tracy…).

Occasionnellement, c’était le cinéma Régent qui m’accueillait aussi, servi que j’étais par la chance d’avoir pour ami d’enfance le fils d’un employé de l’établissement. Nous étions un petit groupe de privilégiés que notre ami commun s’occupait de faire entrer voir des films sans bourse délier; il fallait juste attendre un petit instant que tout soit plongé dans l’obscurité après le début de séance, et tout se passait à merveille. En dehors des nombreuses salles situées pour la plupart en ville européenne, il y avait de temps en temps pour moi encore, en ancienne médina, un cinéma implanté face à la rue du Sénégal (aujourd’hui rasée avec tous ses alentours dans le cadre du grand plan de réaménagement de la métropole en cours), circonscription où j’ai grandi et passé une bonne partie de mes jeunes années.

En s’engageant hors de la rue du Sénégal, on avait sur sa droite, bordé d’une vaste esplanade carrelée sur toute la longueur, le mur extérieur de la salle du cinéma Moghreb. Ce mur percé d’une petite lucarne tout en haut constituait une façade libre réservée à l’affichage des films programmés, en général des productions cairotes. Le bâtiment longeait un grand boulevard en pente fréquemment sillonné de jeunes Européens enfourchant de vrombissants scooters Rumi chromés en teinte fauve. L’entrée du cinéma, elle, se situait dans la rue perpendiculaire.

Quand fut programmé Ulysse de Camerini, un hiver de 1957, on décora une semaine durant le hall d’entrée du cinéma, la rue d’accès et la grande façade latérale donnant sur le boulevard qui conduit vers le bord de mer. Guirlandes de fanions en triangles multicolores, imprimés flottants du titre du film et autres flyers se voyaient de tous côtés mouillés de pluie et agités par le vent. Pour ce programme exceptionnel et contrairement à l’adoption de l’habituel mode «permanent» qui permettait de voir et revoir un film durant tout l’après-midi, la projection du film eut lieu cette fois-ci sur deux matinées payantes. Le retrait des billets se faisait alors dans une bousculade épouvantable dès dix heures du matin.

Puisque l’Odyssée est d’actualité avec la sortie ces derniers temps du film de Nolan, en partie tourné au Sahara atlantique, il n’est pas inutile de rappeler que le Maroc est fortement présent dans la mythologie grecque. Pour ce qui est en particulier du périple d’Ulysse et de ses escales dans ce qui fut en son temps la mer du couchant, on ne regrettera pas de lire à ce propos l’introduction au texte d’Homère dans sa traduction par Victor Bérard (Odyssée, le Livre de poche, 1963).

Des années auparavant, le Moghreb avait programmé King Kong de Cooper-Schoedsack, événement qui bénéficia d’une célébration d’un autre genre. On avait accroché en hauteur à l’aide d’un système de cordages la maquette géante d’un gorille en trois dimensions, en lieu et place de l’affiche. La peluche, criante de vérité, offrait à la vue du public la fourrure brunâtre d’un corps massif surmonté d’une effrayante tête carnassière. La bête fauve avait été conçue dans l’attitude d’un animal en position d’attaque, gueule ouverte, crocs dehors, de manière à susciter l’effroi. Aussi, le boulevard longeant la façade et exhibant cette image de grand singe en fureur, près de se jeter sur tout ce qui bouge, a-t-il été déserté par les femmes. Elles craignaient qu’un coup d’œil machinal sur la chose velue et hurlante suspendue au mur ne se solde ultérieurement par certains effets indésirables. Tout le monde a entendu parler du regard des femmes enceintes.

Le Moghreb était équipé d’un grand écran flanqué de tubes de néon installés à la verticale. Ils l’inondaient des deux côtés d’un halo de lumière tamisée aux couleurs rouge et vert du drapeau national. En attendant le commencement de la séance de projection, on gardait le regard fixé pendant une quinzaine de minutes sur cet espace évanescent, écoutant un répertoire sélectif de mélodieuses chansons d’amour puisées dans le genre dit «classique» égyptien. Le vrai «moment cinéma» partait de cet instant-là, prélude musical mais partie intégrante de l’autre moment d’images animées qui allait suivre.

Les tarifs au guichet portaient sur les trois catégories conventionnelles: rangées avant, orchestre, pas de balcon mais une mezzanine qu’un petit muret séparait des autres places. Le Moghreb était décoré à l’intérieur d’un grand plafonnier constitué de longs montants cubiques en bois soigneusement assujettis. Appellation oblige, les éléments réunis les uns aux autres formaient une superbe étoile marocaine à cinq branches, de près de trois mètres de large, peinte en rouge et entourée d’un non moins remarquable cercle conçu selon le même procédé d’assemblage. Ce plafonnier avait surtout une fonction ornementale. En 1953, en pleine résistance urbaine contre les autorités du Protectorat, une brigade de police dépêchée par Boniface — le chef de la région civile de Casablanca de triste mémoire — est venue superviser le démontage de force du plafonnier jugé hors-la-loi. À l’époque, le fait de détenir le drapeau national, de l’arborer en public ou même d’en reproduire seulement le symbole sur n’importe quel support, était traité d’«acte terroriste», exposait à une arrestation immédiate et au catalogue de supplices au menu des interrogatoires qui vont avec.

Par Mostafa Nissabouri
Le 14/08/2026 à 08h56