Capteurs, insulines, bandelettes: le vrai coût du diabète au Maroc, raconté par les patients et les médecins

L'autosurveillance glycémique au lecteur traditionnel reste la méthode la plus répandue au Maroc, en l'absence de prise en charge généralisée des capteurs en continu.

Jusqu’à trois injections par jour, voire plus, une vigilance de tous les instants et un budget qui ne baisse jamais... C’est le quotidien de pas moins de deux millions de Marocains diagnostiqués diabétiques. Certains renoncent à leurs capteurs, d’autres à l’insuline la plus adaptée à leur traitement et beaucoup finissent par abandonner les démarches de remboursement. Une équation qui se joue autant en consultation qu’à la pharmacie et dont les patients sortent rarement gagnants.

Le 27/08/2026 à 09h30

Tout est parti d’une vidéo. Sarah Chahi, doctorante, créatrice de contenu et modèle, vit avec un diabète de type 1 depuis janvier 2014. Diagnostiquée à l’âge de 13 ans, elle vit avec la maladie depuis un peu plus de douze ans. «Le diabète fait partie de mon quotidien, mais il ne me définit pas», nous confie-t-elle.

Sur ses réseaux, la jeune femme parle régulièrement du diabète sous différents angles, parfois de manière éducative ou réaliste, parfois avec humour, ou simplement en montrant ses activités. Sa vidéo est partie d’une tendance où les internautes montraient, sur le ton de la plaisanterie, dans quoi partait leur argent. Elle y a montré ses capteurs de glycémie en continu (CGM) et expliqué qu’ils n’étaient pas pris en charge dans son cas. «Je ne pensais absolument pas lancer un débat ni toucher autant de monde», relate-t-elle.

Le récit qu’elle en fait est celui d’une gestion de tous les instants. «Cela demande beaucoup d’organisation. Surveiller ma glycémie, adapter mes doses d’insuline, compter les glucides et anticiper le sport, l’alimentation, le stress ou simplement les imprévus. Il n’y a pas vraiment de pause», énumère-t-elle. En parallèle, elle poursuit son doctorat, crée du contenu, fait du sport, participe à des campagnes publicitaires comme modèle et tente de préserver sa vie sociale. «J’essaie constamment de trouver un équilibre entre ma vie et mon diabète. La plupart du temps j’y arrive, mais parfois cela devient difficile», dit-elle.

Ce quotidien a un coût… et elle le connaît au dirham près. Pour l’insuline, Sarah Chahi dépense environ 3.330 dirhams tous les trois mois. Ce montant correspond à deux boîtes de cinq stylos d’insuline lente Lantus et trois boîtes de cinq stylos d’insuline rapide NovoRapid. Ces insulines sont remboursées. Les capteurs de glycémie en continu, eux, ne le sont pas.

La jeune femme achète généralement ses capteurs en France, entre 45 et 47 euros l’unité (484 à 506 dirhams). Selon son budget, elle essaie de constituer un stock de trois à cinq mois. Pour cela, soit elle fait elle-même le déplacement, soit des membres de sa famille ou des proches les lui rapportent lorsqu’ils viennent au Maroc. «Cela demande non seulement un budget important, mais aussi beaucoup d’anticipation et d’organisation pour être sûre de ne pas en manquer», précise-t-elle.

Elle en achète parfois sur place, une autre marque, à environ 500 dirhams l’unité. Mais rarement, «si je les trouve à bon prix», ajoute-t-elle, «les CGM n’étant pas pris en charge».

Le coût a aussi imposé des renoncements. Sarah Chahi n’a jamais eu l’opportunité d’utiliser une pompe à insuline, en raison de son prix important et de l’absence de prise en charge. Elle a également renoncé à une insuline à action plus longue qui aurait été une meilleure option pour elle, parce qu’elle n’était pas remboursée et aurait représenté une charge financière supplémentaire. «Je continue donc avec mon insuline actuelle, que je dois injecter deux fois par jour, plutôt que cette autre option qui aurait nécessité une seule injection quotidienne», relève-t-elle.

Côté couverture, elle bénéficie actuellement de la CNOPS en tant qu’ayant droit de ses parents, puisqu’elle est encore étudiante en doctorat. Ses insulines sont remboursées, mais pas ses capteurs. Une échéance l’inquiète déjà. À partir de mars 2027, elle ne pourra plus bénéficier de cette couverture. «Si je ne trouve pas une autre solution d’ici là, je devrai également assumer moi-même le coût de mes insulines. Je vais opter pour l’AMO», signale-t-elle.

Les messages qui affluent depuis la vidéo

Depuis la publication de sa vidéo, les échanges se sont multipliés, notamment avec des patients et des parents d’enfants diabétiques. Une maman l’a particulièrement marquée. Son enfant a des besoins spécifiques et ne parvient pas toujours à reconnaître ou à exprimer ses hypoglycémies et hyperglycémies. Un CGM pourrait énormément l’aider à surveiller son enfant, mais elle ne peut pas se le permettre financièrement. D’autres parents lui ont raconté des situations similaires. Elle a aussi reçu le message d’un homme qui voyage beaucoup et souhaitait équiper sa maman diabétique d’un capteur pour pouvoir suivre sa glycémie à distance. «Ces témoignages montrent que l’accès à ces technologies peut avoir un impact qui dépasse largement le simple confort», souligne-t-elle.

Sur ses priorités, elle ne laisse planer aucun doute. «Une meilleure prise en charge des outils qui facilitent réellement la gestion du diabète, notamment les CGM et les pompes à insuline. Ce ne sont pas des technologies récentes. Elles existent et sont utilisées depuis de nombreuses années et peuvent considérablement faciliter la gestion quotidienne de la maladie et améliorer la qualité de vie», note-t-elle. Un remboursement complet serait déjà, selon elle, une avancée très importante. «Mais idéalement, j’aimerais qu’il y ait une prise en charge complète sans que les patients aient à avancer des sommes importantes puis attendre leur remboursement. Pour une maladie chronique qui nécessite une gestion 24h/24, l’accès à ces outils ne devrait pas dépendre des moyens financiers de chacun», estime-t-elle.

Son message aux autorités et aux caisses de couverture médicale est sans détour. «Je leur demanderais de commencer par améliorer la prise en charge des CGM et surtout leur remboursement et leur disponibilité. L’objectif serait de les rendre accessibles à tous les diabétiques, quelle que soit leur situation financière. À plus long terme, j’aimerais aussi que la prise en charge des pompes à insuline soit considérée. Le diabète de type 1 représente déjà une charge mentale importante et demande des efforts constants au quotidien. L’inquiétude financière ne devrait pas être une charge supplémentaire», plaide-t-elle.

Et de poursuivre: «Une meilleure prise en charge nous permettrait de consacrer davantage d’énergie à notre santé, à nos études, à notre travail, à nos familles et à nos projets, plutôt qu’à nous préoccuper constamment du coût de notre maladie. Nous souhaitons simplement avoir les mêmes chances que les autres de mener une vie saine, active et épanouie.»

Voici comment elle décrit ce que serait une bonne prise en charge. «C’est pouvoir me concentrer sur ma santé sans être constamment préoccupée par le coût du traitement ou du matériel. C’est avoir accès aux outils nécessaires pour gérer correctement mon diabète tout en continuant à travailler, faire du sport, étudier et réaliser mes projets. Finalement, c’est pouvoir vivre pleinement avec le diabète, sans que l’accès aux soins soit une inquiétude supplémentaire», relève-t-elle.

Huit ans avec la maladie… et une page Instagram pour briser le silence

Choayb Laghachoua a fait le même choix que Sarah Chahi, celui de la parole publique. À 25 ans, ce jeune homme anime une page Instagram entièrement consacrée au diabète, sur laquelle il communique sans relâche. «J’ai 25 ans et je vis avec un diabète de type 1 diagnostiqué en 2018. Cela fait bientôt huit ans que la maladie partage mon quotidien», raconte-t-il. Il signale que l’insuline n’est «ni une question de confort ni un choix», puisque son corps ne produit pas d’hormones qui régulent le taux de sucre (glucose) dans le sang. «L’injection quotidienne est le traitement vital qui me maintient en vie», tranche-t-il.

La maladie dicte chaque moment de sa journée. «La vigilance est permanente. Il faut surveiller son taux de sucre, ajuster les doses d’insuline rapide avant chaque repas selon ce que l’on mange et administrer une insuline lente l’après-midi», développe-t-il. Soit au moins quatre injections par jour, auxquelles s’ajoute «la charge mentale constante pour chaque geste simple», le sport, le sommeil, les voyages ou les sorties. «Il faut systématiquement tout anticiper et avoir toujours sur soi son traitement et de quoi se resucrer d’urgence», fait-il savoir.

S’il a pris la parole et réalisé des vidéos c’est «pour pallier le manque criant d’informations au Maroc». Il juge essentiel de sensibiliser le public, notamment en milieu scolaire, et de démystifier la réalité de la maladie au-delà des injections, en abordant «la gestion éprouvante des hypoglycémies et des hyperglycémies».

L’autre front, c’est celui du portefeuille. «Pour les personnes sans couverture médicale, les frais sont exorbitants. Même en bénéficiant de l’AMO, le reste à charge demeure colossal en raison des failles du système de remboursement», dénonce-t-il. Les exemples qu’il aligne parlent d’eux-mêmes. L’insuline lente Tresiba, la plus adaptée à son traitement, coûte 243 dirhams le stylo et «n’est pas du tout remboursée». L’insuline rapide NovoRapid, commercialisée à 571 dirhams la boîte de cinq stylos, n’est pas entièrement prise en charge. Quant aux capteurs CGM, «indispensables pour un suivi moderne et indolore», ils reviennent à environ 1.000 dirhams par mois sans aucun remboursement, «ce qui me contraint souvent à y renoncer». En ajoutant les bandelettes, dont seules certaines références sont remboursées, et les bilans biologiques réguliers, son budget mensuel oscille entre 2.000 et 2.500 dirhams.

Prix de l’insuline. (Source: AMMPS)

«C’est une charge financière continue et à vie», résume-t-il, une charge qui s’alourdit encore pour les patients équipés d’une pompe à insuline. Pour lui, «la priorité absolue doit être d’élargir la prise en charge et le remboursement par la couverture santé globale. Les dispositifs médicaux développés et les insulines adaptées ne doivent plus être un luxe inaccessible, mais un droit garanti pour chaque patient au Maroc».

Diabète de type 2 et SOPK, l’autre visage de la maladie

Kenza Fahim, vendeuse en ligne à son compte, vit avec un diabète de type 2 depuis deux ans. Elle tient d’abord à balayer les idées reçues. «Il y a beaucoup de clichés autour de cette maladie. On pense tout de suite à la malbouffe, au sucre ou à une fatalité génétique. Dans mon cas, le diabète s’inscrit surtout dans un parcours lié à un SOPK, un syndrome des ovaires polykystiques, qui a été longtemps mal identifié», partage-t-elle.

Ce syndrome, développe-t-elle, est trop souvent réduit aux règles irrégulières ou à la fertilité, alors qu’il est directement associé à une résistance à l’insuline et à des dérèglements métaboliques profonds. «Mon corps produisait de l’insuline, mais mes cellules n’arrivaient plus à la capter correctement. Le pancréas a donc compensé en en fabriquant toujours plus, jusqu’à ce que le système s’épuise et que ma glycémie bascule dans le diabète. Beaucoup de femmes vivent une vraie errance médicale avant que tous ces signaux soient enfin reliés entre eux», relaye notre interlocutrice.

Son quotidien commence par une remise en cause des habitudes alimentaires les plus ancrées. «Dès le matin, il faut déconstruire des habitudes très ancrées chez nous. Le pain blanc, le msemen, la confiture ou le verre de jus d’orange provoquent chez moi une hausse brutale de la glycémie, suivie d’un coup de pompe et d’un brouillard cérébral pour le reste de la matinée», reconnaît-elle.

Même les fruits demandent une vigilance constante. Ils ne sont pas interdits, mais les portions et le timing sont décisifs: «Avec la mangue, les dattes, le raisin ou la pastèque en été, je dois limiter les quantités et ne jamais les manger seuls sur un estomac vide.» Faire les courses ou manger dehors est devenu un vrai casse-tête, car les étiquettes manquent de clarté et beaucoup de produits présentés comme légers ou sains contiennent des sucres ajoutés, des sirops de glucose ou des amidons cachés. À chaque repas, elle essaie de commencer par les légumes pour les fibres, puis les protéines, pour finir par les féculents, avant de marcher un peu dès que possible.

À côté de cette discipline alimentaire, la charge mentale est immense. «Une mauvaise nuit ou une période de stress au travail fait grimper ma glycémie même sans avoir touché au moindre glucide. On ne peut jamais vraiment oublier la maladie. Il faut un peu tout intellectualiser pour tenir sur la durée», déplore-t-elle.

Entre 700 et 1.000 dirhams par mois, sans insuline ni capteur

Kenza Fahim n’est ni sous insuline ni sous capteur en continu. Elle n’a donc pas les dépenses les plus lourdes. Son budget mensuel oscille pourtant facilement entre 700 et 1.000 dirhams. Le détail est éloquent. La metformine seule reste très accessible, entre 30 et 60 dirhams par mois. Mais les boîtes de 50 bandelettes pour l’autosurveillance coûtent entre 150 et 300 dirhams l’unité. La provision pour l’analyse trimestrielle de l’hémoglobine glyquée (HbA1c) en laboratoire privé représente environ 200 à 300 dirhams par examen. Le myo-inositol, qu’elle prend pour réguler l’insulinorésistance, lui coûte à lui seul jusqu’à 500 dirhams par mois et n’est pas remboursé, car classé complément alimentaire. «La facture grimpe très vite. Pour une personne freelance avec des revenus fluctuants, cette charge fixe mensuelle pèse lourdement sur le budget», constate-t-elle.

Son diabète est aujourd’hui déclaré en affection de longue durée (ALD n°8), ce qu’elle reconnaît comme une avancée importante. Les traitements de base comme la metformine et les bilans biologiques inscrits au protocole sont pris en charge sur la base du tarif national de référence. «Mais le taux de remboursement de la base conventionnée ne reflète pas ce que l’on paie réellement sur le terrain», nuance-t-elle. Les consultations privées dépassent très souvent le tarif de référence et la différence reste entièrement à sa charge. Surtout, des postes indispensables au quotidien ne sont pas couverts. Le myo-inositol est remboursé à 0% et les bandelettes d’autosurveillance sont soumises à des plafonds très bas qui laissent un reste à payer conséquent.

«Je finis par payer et subir la situation en silence»

Kenza Fahim cotise elle-même à la CNSS en tant que freelance et n’a pas de mutuelle complémentaire. Dans la pratique, le décalage entre la tarification nationale de référence et les prix réels crée un reste à charge constant. Le tarif conventionné pour une consultation de spécialiste est fixé à 250 dirhams, alors qu’en cabinet privé la consultation coûte souvent 400 ou 500 dirhams. «Le différentiel est systématiquement pour le patient. Et pour être totalement transparente, entre la lourdeur des démarches administratives, le manque de temps et le stress que ça génère, il m’arrive même de ne plus déposer mes dossiers de remboursement. Je finis par payer et subir la situation en silence», glisse-t-elle.

Sa priorité tient en un mot, à savoir la prévention. «Il faut investir massivement dans la prévention et le suivi régulier. Cela passe par une revalorisation des tarifs de référence pour coller aux prix réels des consultations de spécialistes, une prise en charge intégrale des bilans biologiques réguliers et du matériel d’autosurveillance, ainsi qu’une reconnaissance des compléments métaboliques clés», témoigne-t-elle. Elle en fait un argument économique autant que sanitaire. «Prendre en charge un patient correctement dès le départ coûte beaucoup moins cher à la collectivité que de financer le traitement des complications lourdes à long terme. La prévention n’est pas un luxe, c’est un investissement nécessaire de santé publique», dit-elle.

À la tutelle et aux caisses, elle demande d’abord de regarder la réalité quotidienne des patients, particulièrement celle des indépendants. «Avoir intégré les freelances à la CNSS était indispensable, mais une maladie chronique ne prend pas de pause», souligne-t-elle.

Elle pointe ensuite un déficit de communication publique. «On voit des campagnes régulières sur le sida, la tuberculose ou les virus saisonniers, mais sur le diabète, qui est pourtant une véritable épidémie silencieuse chez nous, l’information du public reste très faible. Les gens ne sont pas au courant des avancées scientifiques ni des vrais débats actuels.» Ni, ajoute-t-elle, du retard d’accès aux nouvelles technologies comme les capteurs de glycémie en continu, «qui restent un luxe réservé à une minorité», ni des blocages autour du remboursement des molécules de dernière génération qui protègent les reins et le cœur. «Il est urgent d’ouvrir ces débats dans l’espace public pour que les patients arrêtent de naviguer à l’aveugle», réclame-t-elle.

Trois millions de diabétiques au Maroc... dont un tiers l’ignore

Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en systèmes et politiques de santé, prend du recul. Selon lui, l’innovation dans le traitement du diabète se joue à plusieurs niveaux. «Le diabète se gère sur trois fronts, le traitement, le régime et l’exercice physique, et le monitoring de l’équilibre glycémique. Côté traitement, l’innovation sert directement le patient, avec pour objectif un bon contrôle de la glycémie et un équilibre diabétique stable», analyse-t-il.

Au niveau de la prise en charge, il distingue plusieurs paliers de surveillance. D’abord la glycémie à jeun, puis les bandelettes et l’autosurveillance, ce qu’on appelle la glycémie capillaire et enfin les dispositifs de contrôle continu, le monitoring, connectés à des algorithmes, à des applications sur téléphone et au médecin. «Ce contrôle permanent de la glycémie, sans interruption, peut être relié à la pompe qui ajuste l’injection d’insuline», détaille le médecin.

L’innovation touche aussi les médicaments eux-mêmes, par voie orale ou injectable, avec beaucoup de nouvelles molécules pour prendre en charge les patients que les traitements classiques ne parviennent pas à contrôler. Elle concerne enfin la manière d’administrer les médicaments, plusieurs injections par jour, ou une seule, ou même une injection par semaine, puis les pompes et les systèmes d’injection automatisés de l’insuline.

Pourquoi est-ce important au Maroc? Les chiffres qu’il cite donnent le vertige. «Le pays compterait, selon l’OMS, près de 3 millions de diabétiques. Un sur trois ne sait pas qu’il l’est, ce qui fausse d’emblée la prise en charge», observe-t-il. Pour les 2 millions restants, plus de 90%, comme à l’échelle internationale, sont atteints de diabète de type 2, qui touche surtout les adultes et se traite normalement avec des comprimés.

«Mais lorsque les comprimés ne parviennent plus à contrôler la glycémie, le passage à l’insuline devient nécessaire. On parle alors de diabète de type 2 insulino-requérant», précise-t-il. Moins de 10% des diabétiques sont de type 1, insulinodépendants, «c’est-à-dire que sans insuline, ils ne peuvent pas vivre».

Le médecin insiste sur le poids des complications. «Le diabète est une maladie chronique, mais aussi une grande pourvoyeuse de handicap. AVC, crise cardiaque, amputation, insuffisance rénale, dialyse, rétinopathie, cécité, la liste des complications est lourde. Le coût se paie à l’échelle individuelle comme collective, puisque l’assurance maladie finance la prise en charge de l’insuffisance rénale, des accidents cardiaques et des AVC. À cela s’ajoutent le handicap, personnel et familial, et la mortalité. D’où l’importance de bien traiter les diabétiques», appuie-t-il.

À qui profitent «les innovations»?

Faut-il pour autant équiper chaque diabétique d’un dispositif de monitoring? «Non», tranche le praticien. Généralement, les patients de type 2 contrôlés avec les comprimés, qui font de l’activité physique et suivent un régime, n’ont pas besoin de ces grandes innovations. Mais pour les personnes de type 1 qui reçoivent de l’insuline, un contrôle avec un dispositif de monitoring 24 heures sur 24 est bien meilleur. En outre, «les études ont montré que c’est beaucoup plus important».

Le champ d’application, lui, est balisé. On apprend que «tous les diabétiques de type 1 insulinodépendants sont concernés par le monitoring continu, de même que certains patients de type 2 insulino-requérants et, en cas de risque d’hypoglycémie, des patients de type 2 non insulino-requérants».

Le monitoring permet de mieux équilibrer le patient, donc d’éviter les complications aiguës, comme l’hypoglycémie, mais aussi les complications à long terme, dégénératives, comme la rétinopathie diabétique qui fait perdre la vue, l’insuffisance rénale terminale, la crise cardiaque ou l’accident vasculaire cérébral.

«Avec les glycémies capillaires, le patient se pique en général une à deux fois par jour, faute de praticité mais aussi pour des raisons de coût, comparé à un dispositif remboursable. Sans remboursement, la facture grimpe encore. Le monitoring continu, lui, repère ce qui échappe aux piqûres, à commencer par les nombreuses hypoglycémies nocturnes. Elles passent inaperçues alors qu’elles sont très graves pour le patient, pour son cœur et pour son cerveau», alerte le médecin.

Il en va de même pour l’équilibre mesuré par l’hémoglobine glyquée, que le patient contrôle tous les trois mois. Avec un monitoring 24 heures sur 24, cet équilibre est meilleur. Les pompes à insuline, elles, n’ont rien d’une injection classique. «Les stylos à insuline de nouvelle génération embarquent une mémoire connectée qui enregistre les doses administrées et prévient les oublis, pour un usage plus simple au quotidien. L’administration continue, par pompe ou par d’autres systèmes, garantit quant à elle au patient la bonne dose d’insuline au bon moment», insiste notre interlocuteur. Autant d’éléments qui améliorent la qualité de vie du patient et son pronostic et évitent des complications qui pèsent sur les familles, sur les ménages et sur les caisses d’assurance maladie obligatoire.

Est-ce que tout le monde a besoin de ces innovations? Non, répète-t-il, avant de renverser la question. «La question n’est pas d’ouvrir ces innovations à l’ensemble des diabétiques de type 1. Elle est de savoir pourquoi un patient qui n’atteint pas ses objectifs avec les traitements classiques devrait en être écarté. Et pourquoi, lorsque l’équilibre est obtenu mais au prix de contraintes lourdes pour lui comme pour ses proches, on renoncerait à améliorer sa prise en charge avec ces moyens», poursuit-il.

70% d’équipés en Europe et aux États-Unis

«En consultation, je vois très peu de patients sous monitoring et presque jamais de pompes. L’essentiel des cas concerne des MRE qui viennent avec leur dispositif. Localement, ces équipements demeurent l’exception, sans même de statistiques pour les recenser», estime-t-il. En face, la comparaison internationale est sans appel: «Aux États-Unis comme en Europe, près de 70% des diabétiques de type 1 disposent d’un système de monitoring assurant une surveillance 24 heures sur 24. Entre un tiers et la moitié d’entre eux utilisent un dispositif d’injection automatisé, pompe ou équivalent. Le Maroc en est très loin.»

La question du remboursement est au cœur du blocage. «À ma connaissance, ni la CNSS ni la CNOPS ne remboursent ces équipements. Plus encore, une partie des dispositifs d’autosurveillance commercialisés dans le pays n’a toujours pas reçu d’autorisation», pointe-t-il.

Le coût, lui, est prohibitif. Les dispositifs d’autosurveillance tournent en moyenne autour de plus de 1.500 dirhams par mois, que le patient doit acheter lui-même. Pour les pompes, la facture atteint plusieurs milliers de dirhams. «La facture dépasse le million de centimes, accessoires et consommables à racheter en permanence compris. Le tout sans aucun remboursement», résume-t-il.

Le remboursement «à 100%», une réalité à relativiser?

Le médecin invite enfin à relativiser le discours officiel sur la prise en charge des maladies chroniques. «Le remboursement à 100% du diabète par la CNSS ou la CNOPS, au titre des maladies chroniques, doit être relativisé. Il porte sur le prix de référence et ne couvre qu’une partie des médicaments. Résultat, un reste à charge élevé pour les patients, que ce soit pour ceux sous insuline ou sous médicaments par voie orale, avec des insulines non remboursables et d’autres qui n’ont pas encore reçu d’autorisation dans le pays», assène-t-il.

La conséquence est double, sanitaire et financière. «Faute de prise en charge suffisante, le diabétique assume l’essentiel du coût de sa maladie et finit mal équilibré. Le système en porte la trace. Plus de 53% des dépenses de santé de l’AMO sont absorbées par 3% des assurés, tous porteurs de pathologies chroniques, dont le diabète», note-t-il.

«On est donc très loin d’une prise en charge intégrale de la maladie chronique, ticket modérateur inclus. Le dispositif existe sur le papier. Dans les faits, les calculs révèlent un reste à charge très élevé. Et cela sans même évoquer les citoyens dépourvus d’assurance ou dont les droits sont fermés à la CNSS ou à la CNOPS», conclut-il.

Une résidente en troisième année d’endocrinologie indique, pour sa part, que la plupart des insulines sont remboursables. Deux types d’insuline basale ultralente ne le sont cependant pas, le degludec (Tresiba) et la glargine U300 (Toujeo). «Ils ont une place importante dans la prise en charge du DT1, car ils permettent d’éviter les hypoglycémies avec une meilleure stabilité glycémique», fait-elle savoir.

Mais l’urgence, martèle-t-elle, est ailleurs. «L’urgence maintenant, c’est quoi? C’est le CGM. Une technique qui n’est pas du tout récente, mais qui est toujours non remboursable», estime la résidente. Le capteur de glycémie en continu est recommandé par toutes les sociétés savantes, principalement l’ADA, l’American Diabetes Association et son usage est devenu systématique chez le diabétique de type 1, puisqu’il «permet de mesurer la glycémie en continu sur 24 heures, donc on évite de s’autopiquer plusieurs fois par jour».

Le point crucial, selon elle, réside dans les systèmes d’alerte en cas d’hyperglycémie ou d’hypoglycémie. «Il faut savoir que beaucoup de diabétiques de type 1 souffrent de neuropathie végétative, donc ne ressentent plus les signes d’hypoglycémie rapidement, ce qui est dangereux, surtout au cours du sommeil», regrette-t-elle.

Le capteur transforme aussi le rapport du patient à sa maladie. «Le CGM permet au patient de devenir plus autonome, parce qu’il voit ses chiffres en continu, donc peut adapter ses doses et faire des corrections d’insuline plus facilement. Dans ce cas, il devient candidat au concept de l’insulinothérapie fonctionnelle. Le patient peut avoir un rythme de vie plus flexible», apprend-on.

Le dispositif permet en outre un suivi à distance, précieux quand il s’agit d’un enfant ou d’un sujet âgé diabétique de type 1. Les médecins y gagnent également: «Ça nous permet de détecter le problème plus facilement, d’adapter les schémas thérapeutiques et les doses aussi plus facilement. Donc le CGM, ce n’est pas un luxe, mais une nécessité.»

Le prix du déséquilibre

Notre interlocutrice dit sa tristesse face aux inégalités d’accès. «C’est malheureux de voir plusieurs patients qui ont un diabète de type 1 très instable et n’ont pas les moyens de se procurer un CGM. Ils restent toujours en déséquilibre glycémique.» Certains patients arrivent à s’en sortir sans capteur, reconnaît-elle, «mais souvent au prix de leur liberté et de leur qualité de vie. Ils ne peuvent pas avoir le même degré de flexibilité dans leur quotidien qu’un patient équipé d’un CGM».

Pour d’autres, le déséquilibre glycémique persiste pendant longtemps, ce qui peut favoriser l’apparition de complications chroniques, rétinopathie diabétique, maladie rénale chronique ou neuropathie. «Sans oublier le retentissement psychologique. À force de vivre avec un diabète difficile à équilibrer, certains patients finissent par perdre leur motivation et leur implication dans leur propre prise en charge», conclut-elle.

Par Hajar Kharroubi
Le 27/08/2026 à 09h30