En voyant, au cœur de l’été, les polémiques concernant Ceuta, je me suis souvenu d’un — très vague — projet du général de Gaulle au moment des négociations d’Évian qui menèrent à l’indépendance de l’Algérie. Il fut question, un moment, et pour faire pression sur le FLN, de tester l’hypothèse d’un partage de l’Algérie.
En réalité, comme le raconte Alain Peyrefitte dans ses mémoires (C’était de Gaulle), c’est lui-même, alors jeune député de l’UNR, qui avait vanté au général l’idée d’un possible regroupement des Européens d’Algérie autour de deux grandes enclaves, Alger et Oran, qui, elles, seraient restées françaises, à côté d’une Algérie devenue indépendante et livrée au FLN. Alain Peyrefitte était partisan, sinon de l’Algérie française, du moins d’une solution qui permettait de garantir en Algérie un avenir aux pieds-noirs et aux Algériens qui voulaient rester français. Il écrivit un livre édité chez Plon, intitulé Faut-il partager l’Algérie?, dont il s’ouvrit au général au cours d’un entretien.
Son plan était le suivant:
- Regrouper les Français et les Algériens engagés aux côtés de la France dans deux enclaves, autour d’Alger et Oran;
- Transférer dans le reste de l’Algérie tous ceux qui voulaient vivre dans une Algérie dirigée par le FLN;
- Garder un accès au Sahara;
- Il imaginait même le partage d’Alger par une ligne de démarcation, comme Berlin ou Jérusalem.
De Gaulle, rapporte Peyrefitte dans ses mémoires, est pour le moins sceptique, au point d’avancer l’argument de la comparaison avec Israël. Écoutons sa réponse: «Ben Gourion m’a dit: ‘Ça ne marchera que si vous envoyez en masse d’autres colons, s’ils s’installent définitivement et s’ils s’engagent comme soldats pour combattre.’ Vous imaginez cela? Les pieds-noirs veulent que notre armée les défende, mais ils n’ont jamais éprouvé le besoin de se défendre eux-mêmes (…) Ne vous y trompez pas, ce ne serait pas une association paisible, mais un voisinage hostile (…) La séparation entre ces deux Algéries se ferait dans la douleur, ce sont les extrémistes qui prendraient le pouvoir: les Musulmans les plus révolutionnaires à l’est, les pieds-noirs les plus réactionnaires à l’ouest. La guerre ne serait pas finie et nous y serions entraînés malgré nous.»
«Les habitants de Ceuta et Melilla s’offusqueraient de se voir comparés aux pieds-noirs d’Algérie en expliquant qu’ils sont résidents depuis très longtemps, à la différence des pieds-noirs.»
— Xavier Driencourt
Alain Peyrefitte a beau multiplier les arguments et répondre aux objections du Général, en avançant, par exemple, que la partition, telle qu’il l’envisage, aurait l’avantage de conserver deux enclaves françaises plus faciles à défendre que les 3 millions de km² de l’Algérie, rien n’y fait, malgré les cartes des deux futures enclaves (avec cinq hypothèses) qu’il montre au Général.
De Gaulle conclut l’entretien en priant Alain Peyrefitte de garder le livre qu’il sera malgré tout autorisé à publier mais de ne pas évoquer l’entretien avec le Chef de l’État. «La seule chose que je vous demande, c’est de ne pas laisser entendre que je suis favorable à cette solution». Comme on le sait, l’hypothèse des enclaves a été abandonnée mais au cours des négociations d’Évian, elle fut à nouveau reprise, notamment au cours de l’ultime entretien entre de Gaulle et Louis Joxe, pour faire pression– sans grand succès– sur le FLN.
Il est certes difficile de comparer les enclaves espagnoles aux enclaves imaginées par Alain Peyrefitte. La situation est différente, et les habitants de Ceuta et Melilla s’offusqueraient de se voir comparés aux pieds-noirs d’Algérie en expliquant qu’ils sont résidents depuis très longtemps, à la différence des pieds-noirs. Mais si je rappelle ces événements, c’est seulement pour imaginer ce qu’aurait été une uchronie à ce sujet: quelle aurait été l’histoire si de Gaulle avait accepté la proposition de Peyrefitte? Si celle-ci avait été proposée et négociée à Évian, puis mise en œuvre après avoir été acceptée par le FLN? Imaginons un instant. La France devrait ainsi, comme l’Espagne aujourd’hui, gérer deux enclaves françaises, Alger et Oran, installées au cœur d’une Algérie avec laquelle les relations sont difficiles. De mauvaises langues disent qu’à l’inverse, en 2026, il y a des enclaves algériennes à Marseille…
L’histoire est un éternel recommencement…




