Quelques leçons à tirer de la guerre Iran-États-Unis

Xavier Driencourt.

ChroniqueC’est donc– et c’est sans doute une conclusion pleine d’incertitudes– une reconfiguration du Moyen-Orient qu’il faut envisager désormais, avec en filigrane une sorte de «découplage» entre Israël et les États-Unis qui n’ont plus forcément les mêmes intérêts.

Le 30/06/2026 à 16h00

Même si la guerre en Iran n’est pas formellement terminée par un traité de paix, l’accord signé il y a quelques jours à Versailles par le président américain, puis en Suisse par JD Vance, permet d’ores et déjà de tirer quelques leçons de ce conflit d’un genre inédit.

Première leçon: une défaite en demi-teinte (ou davantage) des États-Unis. Le président Trump pensait sans doute, en février, après le succès rapide obtenu au Venezuela, entamer une promenade militaire, tout comme Poutine avait cru et affirmé la même chose en 2022 en Ukraine. Or, les États-Unis n’ont retenu aucune des leçons de leurs précédentes aventures militaires en Afghanistan et en Irak. Le Moyen-Orient, ce n’est pas le continent américain; ce n’est pas non plus le monde occidental avec ses formes de rationalité. Le monde chiite encore moins.

Plus encore, l’Iran, que l’on disait affaibli par quarante années d’embargo, a résisté de manière spectaculaire, car cet embargo avait généré une volonté d’organisation militaire et de préparation à la guerre, renforcée depuis le conflit avec l’Irak. Les États-Unis n’ont obtenu ni la chute des mollahs (qui constituait pourtant l’un des objectifs initiaux), ni un affaissement durable du régime, ni la libération du peuple iranien (autre objectif affiché), encore moins la restauration de la monarchie incarnée par le fils du dernier Chah.

Ils sont également loin d’obtenir un accord nucléaire meilleur que celui de 2015, que Donald Trump avait imprudemment dénoncé. Enfin, ils ont «obtenu» la fermeture du détroit d’Ormuz pendant trois mois, alors même que la liberté de navigation dans ce passage conditionne une partie de l’économie mondiale. Sa réouverture, assortie d’un droit de péage, ne constitue pas franchement un succès diplomatique.

Deuxième leçon, qui relève de l’image et du symbole. L’image, c’est celle d’avions américains abattus par des drones iraniens. C’est aussi celle d’un Donald Trump répétant chaque jour que l’Iran était à terre, à genoux, et suppliait les États-Unis de parvenir à un accord. C’est encore celle d’armes américaines endommagées, incapables de faire plier le régime iranien. Enfin, c’est l’image d’un président américain qui critiquait jadis Barack Obama pour l’«accord de la honte» de 2015 avant d’annoncer que celui de 2026 est bon pour le peuple américain.

Le symbole, quant à lui, est celui d’un pays, les États-Unis, jadis «hyperpuissance», selon le mot de l’ancien ministre Hubert Védrine, qui n’apparaît plus aussi invincible qu’on le pensait. Déjà contesté pour sa volonté d’abandonner ses alliés européens et de prendre ses distances avec l’OTAN, pourtant fondée sous l’impulsion d’un président américain en 1949, le pays donne désormais l’image d’une puissance empêtrée dans un conflit engagé avec une confiance excessive.

Troisième leçon: les conséquences régionales en cascade. Au moins trois apparaissent.

D’abord, les monarchies du Golfe, pourtant largement réarmées par les États-Unis, se sont révélées incapables d’assurer leur propre défense ou de tirer pleinement parti de ces équipements. Certaines ont même été directement affectées par les conséquences militaires du conflit avec leur voisin iranien. La confiance des États du Golfe dans le parapluie sécuritaire américain risque donc d’être sérieusement ébranlée. Même cause qu’en Europe avec l’OTAN, mêmes effets. Les monarchies du Golfe, qui redoutent un tête-à-tête avec l’Iran tout en dépendant de la stabilité du marché des hydrocarbures, pourraient chercher de nouveaux appuis, vers la Turquie, le Pakistan ou encore dans une coopération renforcée entre elles. L’allié américain et son partenaire israélien sont devenus trop imprévisibles, tandis qu’un face-à-face avec Téhéran demeure trop dangereux.

«Finalement, cette guerre réhabilite, en quelque sorte, la théorie du «faible au fort»: Sparte contre Athènes, David contre Goliath, Charles VII contre les Anglais... L’Iran sera désormais une puissance majeure avec laquelle il faudra compter.»

—  Xavier Driencourt

C’est aussi, probablement, la mise entre parenthèses des Accords d’Abraham. Depuis leur signature en 2020, Israël était devenu un allié implicite des monarchies modérées du Golfe. Il redevient aujourd’hui le pays par lequel les problèmes arrivent, avec à sa tête un Benjamin Netanyahu jugé totalement imprévisible et jusqu’au-boutiste. C’est donc — et cette conclusion demeure entourée d’incertitudes — une véritable reconfiguration du Moyen-Orient qu’il faut désormais envisager, avec en filigrane une forme de «découplage» entre Israël et les États-Unis, qui ne poursuivent plus nécessairement les mêmes intérêts.

Ensuite, il faut relever l’attitude, jusqu’à présent neutre ou bienveillante, des deux grandes puissances que sont la Russie et surtout la Chine. Elles observent la première puissance économique et militaire mondiale s’embourber dans le Golfe, avec un président qui ne semble avoir qu’une seule envie: sortir de ce bourbier «à tout prix», ou «quoi qu’il en coûte». Et si cette guerre donnait des idées au président chinois à propos de Taïwan? Washington interviendrait-il? En un mot, les deux autres superpuissances observent avec une certaine commisération le géant américain et les audaces de son président.

Quatrième leçon: l’Iran a manifesté une résilience que peu d’observateurs soupçonnaient. Le régime sort de ce conflit renforcé et, d’une certaine manière, «légitimé» par son adversaire américain, contraint de négocier directement avec lui. Pour Téhéran, qui n’entretient plus de relations diplomatiques avec le «Grand Satan» depuis 1979, c’est une victoire inespérée.

Surtout, sa détermination à acquérir l’arme nucléaire sera probablement renforcée. Les États-Unis ne s’attaquent pas à la Corée du Nord, très vraisemblablement dotée de cette capacité. L’Iran a donc tout intérêt à suivre cet exemple: ni Israël, ni Washington, encore moins l’Europe, ne se lanceront à l’avenir dans un nouveau conflit armé contre lui.

Enfin, il paraît peu probable que le détroit d’Ormuz retrouve son fonctionnement d’avant-guerre. Il constitue désormais le principal levier de pression du régime iranien.

Finalement, cette guerre réhabilite, en quelque sorte, la théorie du «faible au fort»: Sparte contre Athènes, David contre Goliath, Charles VII contre les Anglais... L’Iran sera désormais une puissance majeure avec laquelle il faudra compter.

À la lecture de l’accord, on constate que les États-Unis prennent des engagements concrets (fonds de 300 milliards de dollars, dégel des avoirs iraniens, etc.) contre des promesses beaucoup plus vagues de la part de l’Iran. On pourrait presque parier que le succès de cet accord, comme tant d’autres, résidera justement dans son ambiguïté et dans les interprétations différentes qu’en feront chacune des parties.

Tout compte fait, cette courte guerre produit des effets en chaîne considérables sur l’équilibre du Moyen-Orient et, au-delà, sur celui du monde. L’Ukraine avait déjà apporté son lot de surprises; le Golfe prolonge, à son tour, cette reconfiguration des rapports de force internationaux.

Par Xavier Driencourt
Le 30/06/2026 à 16h00