Un malheur innocent

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueLa condition de l’enfance ainsi que celle de la femme déterminent la qualité d’une nation. Or, tant que nous permettons que ces enfants soient abandonnés, tant que notre parlement n’a pas voté le droit à l’interruption des grossesses conséquentes à un malheur, à un accident, un viol, une agression... notre société renonce tranquillement à son avenir.

Le 29/06/2026 à 11h07

«Une société qui ne protège pas ses enfants les plus vulnérables a déjà renoncé à son avenir».

Voici ce que j’ai lu ce matin dans un journal italien. Comment ne pas penser à notre pays? Comment ne pas pousser un cri lorsque l’on constate, chaque jour dans les rues, surtout la nuit, la présence de ces enfants abandonnés, survivant dans des conditions indignes, laissés pour compte par une société qui détourne le regard et refuse de voir à quel point ces enfants de l’erreur, de la fatalité, errent dans les rues à la recherche d’un mégot, d’un chiffon imbibé d’alcool ou de quelque autre produit toxique?

Enfants des rues, comme si la rue était leur foyer, leur destin et au fond, leur chute dans la plus haute des misères. Ils connaissent tous les abus, l’esclavage en prime.

Ils se ressemblent, faits sur mesure pour hanter notre conscience et nous rappeler qu’ils sont un malheur innocent.

On connaît, grâce au film de Nabil Ayouch, «Ali Zaoua, prince de la rue» (2000), une partie de leur vie. C’est un désastre dont nous sommes tous responsables.

Quand, mercredi soir, j’ai vu entrer dans le stade les plus jeunes des joueurs des Lions de l’Atlas, Rahimi et Yassine et que, par bonheur, ils ont marqué tout de suite un but qui redonna espoir à tout le Maroc, j’ai repensé au jeune garçon qui, la veille mendiait dans les rues de Tanger. Les Mozart existent. Ce serait une erreur de ne pas imaginer que parmi ces enfants des rues, il y aurait un Rahimi, un Hakimi ou même un virtuose du violon ou du piano.

On ne sait pas. On ne peut pas écarter l’éventualité d’un destin d’exception. Mais avant cela, que fait-on pour ces innocents voués à la détresse et au malheur?

L’âge moyen dans les favelas brésiliennes ne dépasse pas 25 ans. Tout le monde en convient. On y naît pour mourir jeune.

Nous n’avons pas de Favelas, mais nous avons des milliers d’enfants qui n’atteignent pas cette limite d’âge.

«Il est urgent de voter une loi, laquelle mettra fin aux 600 avortements clandestins par jour, dont certains se terminent tragiquement. »

—  Tahar Ben Jelloun

Personne ne connaît un adulte, ancien enfant des rues. Ils meurent avant.

La condition de l’enfance ainsi que celle de la femme déterminent la qualité d’une nation. Or, tant que nous permettons que ces enfants soient abandonnés, tant que notre parlement n’a pas voté le droit à l’interruption des grossesses conséquentes à un malheur, à un accident, un viol, une agression, notre société renonce tranquillement à son avenir. Certes, le pays fonctionne. Nous sommes devenus un pays émergent. Nous avons une équipe de football parmi les meilleures du monde. Notre taux de croissance oscille entre 4 et 5%. Alors, que fait-on par ailleurs face à la misère qui se généralise parce que des femmes abusées sont dans l’obligation d’abandonner leur progéniture?

L’avortement est un droit essentiel. Ni la religion ni la morale politique ne peuvent tolérer ces destins brisés dès leur naissance.

Il est urgent de voter une loi, laquelle mettra fin aux 600 avortements clandestins par jour, dont certains se terminent tragiquement.

C’est une question d’humanité, de solidarité, de soutien de femmes vulnérables, abusées par des salauds. Il est temps de faire le ménage dans notre société et cesser de pratiquer l’hypocrisie ou le déni.

L’avenir de notre pays en dépend.

Déjà au 19ème siècle, Victor Hugo se demandait: «Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit»?

C’était l’époque où l’industrie faisait travailler les enfants. Quand, suite à un accident où des enfants périssent, Victor Hugo fait remarquer que «le sang se lave avec des larmes et non avec du sang».

L’auteur des Misérables a, sans doute, le mieux mis en lumière l’intolérable condition des enfants abandonnés.

Deux siècles plus tard, ces enfants, éternels et immortels, hantent les nuits de l’humanité et personne n’a le cœur de rire.

Des adultes les font travailler, les poussent à voler et à mendier. Ce sont des passeurs du malheur que la justice devrait mettre hors d’état de nuire.

Les députés, toutes tendances confondues, devraient voter la loi autorisant l’interruption d’une grossesse non voulue. C’est une question de dignité et d’humanité. Si, par malheur, ces députés ne faisaient rien pour sauver des femmes agressées, alors ils seraient indignes de représenter le peuple marocain. Certains profitent de leur statut de parlementaire pour faire fructifier leurs affaires. D’autres s’endorment ou s’absentent. Pendant ce temps-là, des femmes perdent la vie en mettant au monde des enfants dont personne ne veut.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 29/06/2026 à 11h07