Éducation

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueDevrons-nous nous contenter de ces scènes de crime? Ou bien nous poser la question de savoir pourquoi des personnes apparemment normales — dans le cas du meurtre de Yassine, il s’agit d’un militaire et de sa complice, une infirmière travaillant dans une clinique privée — décident de passer à l’acte et de commettre un crime?

Le 15/06/2026 à 11h00

L’assassinat de Yassine, chauffeur InDrive de 22 ans, révèle à quel point la violence se banalise dans les rapports humains, jusqu’à conduire au meurtre prémédité.

Nous sommes donc une société normale, composée de gens honnêtes et, en principe, bien éduqués, mais aussi d’individus malsains, capables de voler, de tricher, de mentir et même de tuer.

Une société normale n’est jamais parfaite.

Je me souviens d’une époque où les journaux, chez nous, en arabe comme en français, ne parlaient jamais des faits divers. Et pourtant, des assassinats et des vols étaient commis, même si aucune banque n’avait jamais été braquée. Mais on n’en parlait pas.

Les violences quotidiennes étaient ignorées. Nous étions une société parfaite! Nous étions rassurés! Tout allait pour le mieux. Pas d’information, donc pas de problème. Ce qui n’est pas dit, nommé, n’existe pas.

Aujourd’hui, les choses ont changé. On ne dissimule presque rien. Et les lecteurs raffolent des faits divers les plus sanglants, les plus sordides, les plus glaçants. Nous voilà redevenus des citoyens vivant dans une société avec des failles et des crises. Autrement dit, totalement normale.

Devrons-nous nous contenter de ces scènes de crime? Ou bien nous poser la question de savoir pourquoi des personnes apparemment normales — dans le cas du meurtre de Yassine, il s’agit d’un militaire et de sa complice, une infirmière travaillant dans une clinique privée — décident de passer à l’acte et de commettre un crime?

Certes, il y a l’appât du gain, l’absence de toute inhibition, l’absence de respect des valeurs et des principes, une éducation ratée, le tout agrémenté d’une folie passagère qui prend l’allure d’un comportement tout ce qu’il y a de plus banal. On prend un taxi et l’on décide de tuer le chauffeur pour s’emparer de sa voiture. Ensuite, on brûle le corps et on le jette dans un terrain vague. Bref, on fait tout pour rendre l’enquête difficile. Le tout vu dans un film.

«Il y a tant de choses à régler entre nous et à mettre en œuvre pour constituer un nouveau contrat social fondé sur l’État de droit, la lutte contre la corruption et la reconnaissance de l’individu en tant qu’être unique et singulier.»

—  Tahar Ben Jelloun

Maigre butin! Avec, en plus, un malheureux massacré.

D’où vient cette brutalité?

De la vie et de ses frustrations.

Des valeurs qui s’absentent et de l’illusion du crime parfait.

De la stupidité qui pollue les esprits et libère des instincts de mort que la conscience ne contrôle plus.

De la frustration mal digérée.

De l’humiliation subie dans des circonstances qui nous échappent.

Bref, il y aurait tant et tant de facteurs qui précèdent l’acte criminel et en rendent la commission possible.

Le contexte actuel est encombré par les réseaux sociaux qui ont leur part de responsabilité dans les dérives malsaines et parfois criminelles.

Il y a aussi la violence des images qui circulent dans des vidéos et qui finissent par intoxiquer l’imaginaire des personnes faibles et influençables.

Quoiqu’il en soit, il faut revenir à la base: l’éducation, aussi bien à l’école qu’au sein de la famille. Les médias pourraient y participer.

Sommes-nous un peuple éduqué?

L’incivisme ambiant, le manque de considération de la personne, l’absence de politesse et de respect, font qu’on doute largement quant à notre éducation.

On le voit tous les jours dans la manière de conduire: ne respectant pas la priorité, doublant dans les virages, ne tenant pas compte des lignes continues; certains s’arrêtent en deuxième file pour bavarder avec un copain, niant le dérangement qu’ils causent aux autres, etc. Une fois arrêté par des gendarmes, on sort un billet et l’affaire est conclue.

Le taux de mortalité sur les routes révèle une chose simple: nous ne sommes pas éduqués

Il y a tant de choses à régler entre nous et à mettre en œuvre pour constituer un nouveau contrat social fondé sur l’État de droit, la lutte contre la corruption et la reconnaissance de l’individu en tant qu’être unique et singulier.

Sans cela, nos défauts continueront de prendre le dessus sur nos qualités et notre vivre-ensemble en prendra un sérieux coup. Le progrès n’existe qu’accompagné d’un civisme sérieux et permanent. Il en va de même de la modernité, laquelle constitue un rempart contre l’instinct de mort qui s’abat sur un individu s’étant trouvé au mauvais moment, au mauvais endroit. La justice fera son travail. Mais elle ne rendra pas à sa famille endeuillée le pauvre Yassine, chauffeur InDrive.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 15/06/2026 à 11h00