Foreign Policy: pourquoi la restitution de Sebta (et Melilla) au Maroc est inéluctable

Des soldats espagnols déployés le long de la séparation entre Fnideq et Sebta.

Des soldats espagnols déployés le long de la séparation entre Fnideq et Sebta.. AFP or licensors

Dans une analyse magistrale publiée par le prestigieux magazine américain Foreign Policy, Howard W. French, professeur à l’université Columbia, déconstruit les illusions coloniales de l’Espagne à Sebta. Passant au crible l’actuelle crise migratoire, l’ancien grand reporter du New York Times démontre pourquoi Madrid est condamnée à faire preuve de pragmatisme en rétrocédant ce territoire au Maroc pour solder les comptes de l’Histoire… et participer à un meilleur avenir.

Le 16/08/2026 à 11h50

L’Histoire possède une mémoire longue et une ironie tenace: la ville de Sebta (Ceuta), qui servit en 1415 de détonateur à l’impérialisme européen et à l’expansion coloniale sur le continent africain, se retrouve aujourd’hui au cœur de la décomposition des derniers vestiges de ce même empire. L’actuelle crise migratoire dont la ville en apporte bien des illustrations. Dans une analyse sans concession publiée dans la prestigieuse revue Foreign Policy, Howard W. French assène une vérité que la diplomatie espagnole et, par extension, européenne, tentent vainement d’esquiver. L’Espagne est condamnée, par la force des réalités démographiques et le réalisme géopolitique, à restituer ce territoire au Maroc. Conserver une enclave coloniale sur le continent africain au 21ème siècle relève de l’anachronisme pur. Sa rétrocession n’est plus une question de «si», mais de «quand».

Howard W. French, chroniqueur pour Foreign Policy, professeur à la Graduate School of Journalism de l’université Columbia et ancien correspondant international de longue date du New York Times, apporte à ce débat la profondeur théorique de ses travaux majeurs, notamment Born in Blackness: Africa, Africans, and the Making of the Modern World et The Second Emancipation: Nkrumah, Pan-Africanism, and Global Blackness at High Tide. Passant au crible les convulsions entourant le préside occupé, l’universitaire américain déconstruit le mythe d’une souveraineté espagnole pérenne et intemporelle.

Une restitution inéluctable

Pour Howard W. French, l’Espagne sera contrainte d’abdiquer ses prétentions sur Sebta sous la pression conjuguée du bon sens politique et des mutations structurelles du bassin méditerranéen. Loin de s’agir d’une vue de l’esprit, la rétrocession s’impose comme une échéance historique inévitable. «Je parie cependant que l’Espagne finira par comprendre, progressivement et peut-être même bientôt, la sagesse de renoncer à sa revendication territoriale en Afrique par pragmatisme - un réalisme qui a jusqu’à présent échappé aux Britanniques à Gibraltar».

Cette prédiction s’appuie sur une lame de fond incontournable: le choc démographique. Alors que le continent européen s’enfonce dans un vieillissement sans précédent, les femmes d’Espagne ou d’Italie comptant désormais en moyenne à peine un enfant, l’Afrique connaît une dynamique de jeunesse exponentielle. Vouloir maintenir une frontière terrestre étanche et militarisée au bord de l’Afrique pour protéger une enclave de quelques kilomètres carrés relève d’une absurdité géopolitique vouée à l’échec.

Un statu quo intenable

Le maintien sous tutelle espagnole de Sebta s’avère désormais inviable et financièrement usurier. French met à nu l’incongruité d’une présence qui ne génère plus que des crises à répétition. «En réalité, le maintien de l’ordre à Ceuta face aux vagues d’immigrants entraîne des coûts budgétaires considérables et permanents, ainsi que des tensions intra-européennes».

Le statut juridique et géographique de l’enclave en fait un détonateur politique permanent. L’auteur souligne avec sévérité que la possession de cette pointe de terre ne procure plus qu’un «motif de fierté aux Espagnols sujets à la nostalgie des débris de leur ancien empire», tout en déstabilisant régulièrement l’édifice européen. Lors des poussées migratoires, la panique gagne les chancelleries: «l’Italie, voisine proche de l’Espagne, a rapidement instauré des contrôles sur les personnes en provenance d’Espagne pour s’assurer qu’aucun Africain ne s’infiltrait à travers l’enclave nord-africaine», démontrant comment la simple existence de Sebta «espagnole» fragilise l’espace Schengen et la solidarité continentale.

La cécité des médias occidentaux

L’un des apports majeurs de la réflexion d’Howard W. French réside dans sa critique acerbe du traitement médiatique occidental, qui réduit un contentieux historique pluricentenaire à un simple fait divers sécuritaire. L’auteur déplore cette indigence d’analyse. «J’ai été frappé par la vision étroite adoptée par de nombreux médias pour couvrir les événements de Ceuta. Une grande partie de la couverture médiatique les a présentés comme une crise migratoire simple, bien que grave, en prenant pour acquises la situation géographique actuelle et la profonde toile de fond historique qui sous-tend les titres d’aujourd’hui», écrit-il.

Or, détacher Sebta de son terreau colonial revient à falsifier le réel. Citant ses propres recherches publiées dans Born in Blackness, il rappelle qu’il est intellectuellement malhonnête «d’adhérer à l’idée selon laquelle le Portugal aurait acquis ses possessions impériales en Afrique dans un accès de distraction [...] et que Ceuta ne serait qu’une curiosité et une relique historique que le monde devrait aujourd’hui accepter sans remettre en question son appartenance à l’Europe».

La schizophrénie espagnole

L’article met en lumière une contradiction fondamentale au cœur de la diplomatie ibérique. Madrid s’obstine à nier au Maroc le droit légitime de revendiquer Sebta et Melilla, tout en déployant une ferveur patriotique ininterrompue pour réclamer la restitution de Gibraltar au Royaume-Uni.

French pointe du doigt cette posture à deux vitesses. «L’Espagne rejette les arguments historiques et géographiques du Maroc concernant la propriété légitime de Ceuta, mais elle fait des revendications très similaires à l’égard de Gibraltar», note-t-il. Qualifiant la présence espagnole sur le sol africain d’«anomalie historique, de celles qui semblent peu susceptibles de durer», le chroniqueur démontre que l’argumentaire employé par Madrid face à Londres détruit irrémédiablement sa propre position vis-à-vis de Rabat.

Face aux certitudes espagnoles, l’Histoire rappelle le rôle fondateur du Maroc dans la géopolitique du détroit. Tandis que l’Espagne s’accroche à un confit territorial en Afrique du Nord, c’est une dynastie venue du Maroc qui a originellement édifié la citadelle de Gibraltar que Madrid convoite aujourd’hui. French souligne ce paradoxe historique avec une ironie mordante. «Gibraltar a été fondée au 12ème siècle comme un poste d’observation fortifié par l’empire musulman almohade». Mais à la différence de la posture espagnole figée dans le passé, l’auteur note la maturité stratégique du Maroc, rappelant qu’il s’agit d’«une revendication que les Marocains ont abandonnée depuis longtemps, de manière tout à fait sensée».

Aux origines de l’occupation

Pour restituer à Sebta sa véritable dimension, Howard W. French retrace la genèse de la présence européenne, inaugurée en 1415 par le prince portugais Henri le Navigateur. Contrairement aux récits hagiographiques, l’assaut sur la ville nord-africaine obéissait à une cupidité économique très matérielle. «Ce qu’Henri recherchait, ce n’étaient ni des convertis au christianisme, ni même de vastes territoires à annexer au royaume des Aviz. Il s’agissait plutôt de participer à l’immense richesse en or qui affluait en Europe depuis des siècles depuis l’Afrique méditerranéenne et des contrées situées bien plus au sud», rappelle l’universitaire.

Ironie de l’Histoire, le basculement de Sebta de la tutelle portugaise à la souveraineté espagnole découle directement d’une déroute militaire subie au Maroc même. En 1578, lors de la bataille des Trois Rois (Oued El-Makhazen), le roi Sébastien Ier trouve la mort, provoquant un vide dynastique majeur: «La crise de succession portugaise du 16ème siècle a résulté d’une invasion plus large du Maroc, laquelle s’est soldée par un désastre lorsque le prédécesseur du roi Henri, Sébastien Ier, a été tué ainsi qu’une grande partie de sa famille». Philippe II d’Espagne s’empare alors de la couronne portugaise en 1580. Lorsque le Portugal recouvre son indépendance soixante ans plus tard, «la pointe de terre marocaine connue sous le nom de Ceuta a été cédée aux Espagnols».

Le monde a changé depuis. Howard W. French formule l’exigence politique qui s’impose désormais à Madrid: trancher le nœud gordien en rétrocédant le territoire au Royaume du Maroc. Il formule cette idée-force sans ambiguïté: «À ce stade, l’Espagne devrait faire ce qui s’impose et restituer ce territoire géopolitiquement insignifiant au Maroc, fermant ainsi la possibilité qu’il soit jamais utilisé comme une porte dérobée vers la zone d’immigration européenne connue sous le nom de Schengen».

Pour le chroniqueur de Foreign Policy, cette restitution libérerait l’Espagne d’un anachronisme embarrassant et lui permettrait de prendre la tête d’une politique européenne adulte et rénovée envers le continent voisin. Cessant de se bercer «de l’illusion que le déplacement des populations d’Afrique et d’ailleurs dans le Sud global peut être géré indéfiniment par de simples mesures policières», l’Europe doit rebâtir ses liaisons économiques sur des bases d’équité. La rétrocession de Sebta constituerait ainsi le point de départ indispensable pour solder définitivement l’héritage colonial et instaurer une prospérité partagée entre les deux rives du Détroit.

Par Tarik Qattab
Le 16/08/2026 à 11h50