L’autre jour, j’étais parti visiter le salon du livre d’occasion en nouvelle médina, événement annoncé de retour après cinq ans d’absence. J’eus beau me dire en cours de route que mon exercice de découverte, dans un moment, allait peut-être me réserver quelque bonne surprise, un souvenir désagréable et constamment présent avait le don de gâcher mon plaisir de temps en temps. La perspective de tomber sur quelque Charpentier ou sur un Livre de Poche avec de belles gouaches aux touches épaisses et aux tons dramatiques pour la couverture, comme on en concevait dans les années 50-60, n’y changea pas grand-chose. Dans l’intervalle de ces cinq ans, l’autre Salon, le SIEL, a été retiré à la ville de Casablanca au profit de Rabat, alors qu’il se tenait annuellement dans la capitale économique depuis déjà plus de deux décennies et était très populaire. Je sais bien, mais quand même; la pilule continue d’être dure à avaler; et quoiqu’on dise, la tenue d’un salon du livre d’occasion (au surplus qui n’a rien à voir avec un SIEL) ne peut pas consoler de la confiscation en règle de l’événement, à moins d’être amputé de l’âme.
Donc j’y suis allé tout à la hâte de renouer, rétrospectivement, avec une habitude qui m’a vu faire pendant des années le tour des bouquinistes de Casablanca. Mon circuit comprenait, entre autres, les jumeaux originaires du Drâa dont Hassan, qui tenait boutique rue Gay Lussac, et sa copie conforme dans le voisinage de Villa Clara, tous deux maîtres en amoncellement livresque qui occulte sciemment titre et couverture. Plus vicieux que ça, tu meurs! Un troisième frère se postait sur le boulevard de Paris avec une charrette à roulements à billes comme kiosque. Son stand proposait bonbons, pois chiches, graines de tournesol et de potiron grillés, et à côté de quelques illustrés on avait de vieux numéros des Cahiers du Sud et de la NRF.
Il y avait aussi Bouazza, qui avait initialement sa petite baraque dans les puces de l’ex-B’hira, et chez qui s’approvisionnaient en ouvrages fortement recherchés tous les bibliovores du Royaume. Son échoppe se trouvait là où le Casablanca moderne s’est moulé sur l’ancienne ville, derrière les hautes palissades qui cloisonnaient jadis un grand parking. Les planches de la palissade étaient dédiées, sur toute leur surface, à la publicité pour un seul article de lingerie Valisère, avec une superbe égérie des années 50, persuasive, épanouie, bras ouverts, en technicolor et tout sourire, pour la promotion. Après le saccage du centre-ville de 1979, l’espace a été affecté à un hôtel qui bouche la vue et rend claustrophobe. On raconte qu’à la fin des travaux, un étage entier du bâtiment manquait à l’appel.
La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel, écrivait Baudelaire dans Le Cygne, poème que je tiens personnellement pour la plus belle pièce des Fleurs du Mal. «Casablanca fait le bonheur des architectes parce qu’on peut démolir et casser à tout-va», m’a dit un jour une amie dans la profession, accompagnant son propos d’un geste brusque dans le vide, bref et significatif, de la tranche de la main.
Me voilà donc occupé à survoler du regard des volumes où j’espérais tomber sur quelque titre disparu du catalogue, de ces récits où un personnage apparaît dans un grand vestibule et enfouit en marchant une lettre dans la poche de sa redingote, qu’il boutonne avec soin. Dans mon cas, la récréation rafraîchissante consiste à me changer des lectures à forte teneur phosphorique par un livre composé en typo ancienne, où le plaisir devient aussi visuel avec certaines lettres ligaturées, en attaque cursive, d’une boucle ornementale. C’est pendant cet instant où je compulsais distraitement des éditions dont le vendeur seul connaît les arcanes du rangement, que surgissait sous mes yeux Thouraya ou roman inachevé de Abdelkader Bel Hachemy. Chez Bou’azza, nos chemins se croisaient de la même façon, parfois au détour d’un exemplaire de la Collection Pourpre ou du manuel d’arabe dialectal Yallaho, dont la première leçon commence par les ordres à donner à la bonne.
L’image de couverture de Thouraya ne m’a jamais fait l’effet d’une trouvaille exceptionnelle. Elle ôte même l’envie de feuilleter le livre et d’y jeter un coup d’œil. Son concepteur a tenu coûte que coûte à établir un rapport entre le prénom Thouraya qui figure dans le titre, et le cliché monochrome d’un lustre suspendu et pris en contre-plongée. Bien entendu, il n’échappe à personne que Thouraya correspond, à l’origine, au nom donné par l’astronomie arabe à la constellation des Pléiades. Ce nom est devenu aussi celui de l’astre par excellence et par dérivation synonyme d’abondance et de fécondité. L’aveugle al-Ma’arri a poétiquement décrit la course du croissant lunaire lorsqu’il vient s’inscrire dans le champ visuellement circonvoisin de la constellation, évoquant par ce déplacement dans le ciel nocturne un élan fusionnel de part et d’autre.
Nous ne perdons pas de vue non plus que c’est également l’appellation du consonantique et coûteux plafonnier tel qu’on le désigne phonétiquement chez nous en arabe dialectal. Maintenant, si le rapprochement entre les deux veut simplement introduire l’idée d’un être resplendissant, aux qualités élevées, derrière un nom féminin, à quoi bon en couverture ce clin d’œil tautologique par le biais d’un luminaire de demeure bourgeoise, à pampilles et pendeloques? Plafonnier et figure astrale mis à part, il y a aussi un lien entre le titre et un événement encore gravé dans toutes les mémoires ces années-là.
«Faisant œuvre de pédagogie sociale, Bel Hachemy en tant qu’intellectuel n’a pas fait bande à part en face des autres écrivains défenseurs de la modernisation des sociétés arabes. »
— Mostafa Nissabouri
À l’époque de la parution de Thouraya ou roman inachevé, le prénom mentionné fait immédiatement penser à cette jeune aviatrice abattue de sang-froid sous les yeux de son petit frère âgé de 11 ans. Peu de jours avant le meurtre, elle avait salué les dernières heures du Protectorat par un lâcher de tracts sur la ville depuis son monoplace. La nature de cette action avait fait croire tout au début qu’elle était morte dans le crash de son avion, qu’il ne s’agissait pas d’un accident de vol ordinaire, qu’il y avait eu sabotage. Cela s’est passé tout juste la veille de l’indépendance. Ce douloureux souvenir ne s’est jamais complètement effacé.
Glorifiée à grand renfort de publicité comme la première citoyenne du pays à s’être trouvée aux commandes d’un engin volant, la jeune femme incarna tout de suite une certaine idée de l’émancipation de la condition féminine qui se dessinait alors. Toutefois, par son trépas et les zones d’ombre qui l’ont entourée— des rumeurs et pas d’enquête pour éclairer l’opinion— son affaire réveilla assez vite des rancœurs demeurées vivaces à l’endroit du Protectorat français. Elle fit l’objet d’une brochure où son existence dépouillée de tout élément douteux était presque taillée sur mesure, avec en prime un rassemblement bruyant sur la voie publique pour témoigner de la place qu’elle occupait dans le cœur des manifestants.
Après la version du crash, il y eut celle de l’épilogue d’une aventure amoureuse plutôt bâclée, peu romantique, celle d’un lamentable gâchis sentimental sur fond d’intrigues de policiers imbus de leur autorité et ivrognes. Puis, dans la foulée, celle de H’med Touil, puis celle d’un Espagnol aux cheveux passés au gomina, tantôt seul tantôt aidé d’un autre margoulin qui menaçait les passants de son arme. Le roman ne retrace pas l’histoire malheureuse de cette Thouraya-là; Bel Hachemy pensait peut-être qu’une histoire vraie n’est pas nécessairement une bonne idée de roman.
Dans son livre, il est question d’une autre femme, de même prénom, mais en relation avec une déception amoureuse vécue ailleurs. On n’a pas hésité à penser qu’il s’agit d’une œuvre autobiographique. Le roman a été écrit en français et en arabe classique, sans grand apport esthétique, il faut l’avouer, sous forme épistolaire (c’est la mère de l’héroïne qui est destinataire des lettres écrites). L’auteur y reprend des idées réformistes en vogue dans le monde arabe à cette époque, des idées qui voulaient démontrer que l’Islam ne prescrit ni le voile ni la réclusion de la femme. En ces temps troublés, le Maroc n’était pas resté en retrait par rapport à la communauté arabo-musulmane, bien au contraire.
Il ne coûte rien en effet de rappeler qu’en pleine période de Protectorat français, ce courant réformiste avait donné lieu à un discours mémorable prononcé par une princesse marocaine à Tanger en 1947. La princesse, dans un geste solennel, avait dénoué son voile en le laissant attaché juste par un bout du côté de la tempe— et avait lu son discours dans l’espace public, à visage complètement découvert. Faisant œuvre de pédagogie sociale, Bel Hachemy en tant qu’intellectuel n’a pas fait bande à part en face des autres écrivains défenseurs de la modernisation des sociétés arabes.
Dans son livre, il plaide en faveur d’une libération de la femme mais dans le sens d’une libération modérée (autant dire sous surveillance). Il avait abordé ce problème plusieurs années auparavant, sous une autre forme littéraire, dans une pièce de théâtre intitulée La Dévoilée, publiée chez le même éditeur. Ses élèves se souviennent du bonhomme: il enseignait thème et version et ne passait pas inaperçu dans la cour de récréation du lycée. Avec sa haute stature, son chapeau de feutre, ses lunettes foncées, son manteau sombre et son écharpe flottante, il tranchait sur les autres enseignants par cette allure de personnage ténébreux sorti d’un conte de Jules Janin. On disait qu’il était passablement porté sur le digestif.
C’était l’époque où circulaient dans la cour du lycée tracts et textes ronéotypés commençant par «De Tacite à Sartre…» On manifestait dans la rue pour toutes sortes de raisons, contre le régime, par rapport à l’actualité dans le monde, en appui aux mouvements de libération anticoloniaux; à un moment donné ce fut contre la peine de mort, avec l’affirmation d’un soutien au romancier nord-américain Caryl Chessman condamné à la peine capitale. Dans mon escapade en nouvelle médina, j’ai trouvé aussi une Histoire du Maroc en 2 volumes d’Henri Terrasse, en édition piratée. La page 398 du tome I, correspondant à celle de la table des matières, a pris la place de la page 61 et vice versa. L’abominable article est proposé aussi en ligne pour 99 dirhams.
Quoi, l’éternité?...




