Il y a dans le paysage urbain européen, et particulièrement français, un phénomène curieux, de plus en plus envahissant, qui finit par interroger autant le sémiologue que le républicain soucieux de paix civile: la présence obsessionnelle, intempestive et quasi militante du drapeau algérien. On le voit surgir à la moindre occasion — un match de football, un mariage, un fait divers, une manifestation de rue, ou parfois sans aucune raison apparente, dressé sur le capot d’une voiture ou brandi sur une place publique.
Ce n’est plus du patriotisme, car le véritable amour de la patrie est discret, intime, ou solennel lorsqu’il s’agit des symboles de l’État. Ici, l’usage du drapeau a changé de nature: il est devenu une muleta. Ce chiffon rouge qu’agite le matador pour exciter le taureau, le voici brandi pour toiser, provoquer et tester la tolérance de l’espace public.
L’exhibition comme posture d’extraterritorialité
Le drapeau, par définition, obéit à des règles strictes. Il est le fruit d’un pacte national, il flotte sur des institutions ou se déploie lors de commémorations officielles selon un protocole rigoureux. Lorsqu’il sort de ce cadre pour devenir un accessoire de contestation permanente, il change de sens.
Dans le comportement de ceux qui le brandissent hors de leurs frontières avec une telle agressivité ostentatoire, percer le vernis festif laisse apparaître un sentiment de mépris à l’égard du pays d’accueil. C’est une manière de marquer un territoire, de signifier une extériorité irréductible: «Nous sommes chez vous, mais nous ne sommes pas à vous, et nous vous imposons notre bannière comme un défi». Ce n’est pas l’affirmation d’une identité heureuse, c’est l’étalage d’une souveraineté de rechange, un acte d’intimidation qui distille l’idée d’une inassimilation voulue et revendiquée.
Le silence coupable d’Alger: la diplomatie du ressentiment
Face à cette surexposition agressive, une question se pose avec acuité: pourquoi les autorités algériennes n’y mettent-elles jamais le holà? Pourquoi ce mutisme complice des chancelleries et des représentations officielles?
«L’espace public européen ne saurait devenir le campo d’une tauromachie politique où un État en perdition viendrait régler ses comptes ou tester la patience des sociétés d’accueil. Le civisme exige le respect des bannières, mais il exige tout autant que ces bannières ne se changent pas en armes de guerre psychologique»
— Boualem Sansal
La réponse relève de la cynique géopolitique interne. Un régime en mal de légitimité, essoufflé par ses propres contradictions économiques et politiques, a désespérément besoin d’entretenir la flamme du nationalisme ombrageux. Maintenir la diaspora sous perfusion idéologique, l’entretenir dans le mythe d’un ennemi permanent et exporter au-delà de la Méditerranée la crispation patriotique est une tactique éprouvée. Le drapeau agité à l’étranger devient ainsi le soldat supplétif d’un pouvoir algérien incapable d’offrir un avenir à sa jeunesse sur sa propre terre, mais très habile à la mobiliser à l’extérieur contre de prétendus complots.
En tolérant, voire en encourageant tacitement cette banalisation agressive, Alger dégrade la notion même de symbole national. Un drapeau qui ne sert plus qu’à provoquer, à barrer la route ou à narguer finit par perdre sa dignité pour ne plus symboliser que le ressentiment.
Le refus du campo
L’espace public européen ne saurait devenir le campo d’une tauromachie politique où un État en perdition viendrait régler ses comptes ou tester la patience des sociétés d’accueil. Le civisme exige le respect des bannières, mais il exige tout autant que ces bannières ne se changent pas en armes de guerre psychologique.
À force de jouer avec le feu et la muleta, le risque est grand de voir s’installer un agacement légitime, transformant la cohabitation pacifique en un permanent bras de fer identitaire. Il serait temps que les uns se rappellent la dignité d’un véritable emblème national, et que les autres cessent de tolérer que l’on transforme nos rues en arènes.




