Le Maroc devant la deuxième montagne

Boualem Sansal à Paris, en novembre 2025. AFP or licensors

ChroniqueC’est peut-être là le véritable défi de la deuxième montagne: faire avancer ensemble des structures qui peuvent courir et une société qui doit trouver son propre rythme. Accorder des structures anthropologiques et sociales à des structures économiques qui peuvent parfois, voire souvent, aller à contresens les unes des autres.

Le 03/09/2026 à 11h15

Il y a, dans le développement des nations, un paradoxe auquel on prête trop peu d’attention: certains problèmes apparaissent non pas parce qu’un pays a échoué, mais parce qu’il a réussi, parce qu’il a grandi. Ce sont les fameux problèmes de croissance.

Sortir du sous-développement est une entreprise immense. L’histoire des indépendances le montre: beaucoup de pays s’y sont engagés, peu ont parcouru tout le chemin. Il fallait sortir d’économies vieillottes, coloniales, largement organisées en fonction d’intérêts extérieurs, construire des États capables d’agir, satisfaire les besoins fondamentaux, créer du pouvoir d’achat, élargir la base productive, puis donner au développement les moyens de durer.

Quelques pays ont réussi cette traversée. On les a appelés émergents, puis nouveaux pays industrialisés, «tigres» ou «dragons». Les mots importent peu. Le fait, lui, est considérable: ils avaient changé de catégorie.

Le Maroc a réussi cette première ascension et a entamé la deuxième.

Ses infrastructures, ses industries automobile et aéronautique, les phosphates, les énergies renouvelables, la logistique, les services, son ouverture africaine et internationale montrent qu’il ne s’agit plus seulement d’accumuler des équipements. Une économie nouvelle a pris forme. Le pays est entré dans la mondialisation non plus seulement comme marché ou fournisseur, mais de plus en plus comme acteur.

Et c’est précisément parce qu’il réussit qu’une autre montagne apparaît.

Les économistes connaissent bien l’un de ses versants. Ils parlent du «piège du revenu intermédiaire». L’expression est froide, mais la question est juste: ce qui permet de sortir du sous-développement ne suffit pas pour rejoindre les économies les plus avancées. À un certain niveau, il faut produire davantage de savoir, de technologie, d’innovation et de productivité. La Corée du Sud a franchi ce passage. Singapour aussi. D’autres y sont restés bloqués.

Mais les économistes n’en décrivent qu’un versant.

L’autre est plus mystérieux.

Car la mondialisation ne transporte pas seulement des marchandises, des capitaux et des technologies. Elle transporte des normes: normes de production et de consommation, d’organisation du travail, de formation, de mobilité, de réussite individuelle, et finalement des manières de vivre, des philosophies.

Or ces normes sont mondiales, tandis que les peuples ne le sont pas.

Une entreprise peut adopter un standard international en quelques mois. Une usine peut changer ses machines, une banque ses procédures, un port son organisation. Les structures sont flexibles.

Une société l’est moins.

Elle possède une histoire, des familles, des langues, des croyances, des solidarités, des habitudes, une relation particulière au travail, à l’autorité, au temps, à la réussite. Tout cela change, évidemment, mais pas au rythme d’un logiciel ou d’une chaîne de montage.

C’est peut-être là le véritable défi de la deuxième montagne: faire avancer ensemble des structures qui peuvent courir et une société qui doit trouver son propre rythme. Accorder des structures anthropologiques et sociales à des structures économiques qui peuvent parfois, voire souvent, aller à contresens les unes des autres.

«C’est pourquoi le véritable enjeu ne sera pas de protéger le Maroc contre la modernité, mais de faire en sorte que la modernité continue d’avoir, au Maroc, un visage marocain»

—  Boualem Sansal

Ce problème n’a rien de théorique. Les pays qui ont atteint le sommet avant les autres découvrent aujourd’hui les pathologies inattendues de leur réussite.

Le Japon affronte le vieillissement et la solitude, la Corée du Sud l’épuisement d’une société soumise à une compétition permanente, la Chine vieillissante les contradictions d’une croissance gigantesque, les États-Unis l’exclusion au milieu de l’abondance, et l’Europe cette étrange tiers-mondisation intérieure qui fait réapparaître des poches de décrochage au cœur même de sociétés riches.

Le mot est brutal: tiers-mondisation.

Il ne signifie évidemment pas que la France ou l’Europe deviennent pauvres. Il dit quelque chose de plus paradoxal: du sous-développement peut se fabriquer à l’intérieur même du développement, à travers des territoires délaissés, des services publics qui reculent, l’échec scolaire, l’économie informelle, la violence, la fragmentation sociale et culturelle.

Nous savions combien il était difficile de sortir du sous-développement. Nous découvrons qu’il n’est pas si simple de demeurer développés ensemble.

Et personne ne possède encore vraiment la solution. Les uns disent: plus de lois, plus d’État, plus de liberté, plus de moyens.

Le plus troublant est que ceux qui ont déjà franchi cette deuxième montagne ne savent plus très bien eux-mêmes où aller. Croissance verte, croissance zéro, décroissance, sobriété, réindustrialisation, relocalisation, protectionnisme, mondialisation ou démondialisation: chacun cherche sa formule, parfois brillante, parfois contradictoire, quelquefois franchement saugrenue.

Le sommet est devenu un laboratoire.

À cela s’ajoute une contrainte que les premiers pays industrialisés n’avaient guère connue: il faut désormais devenir puissant en limitant les effets de cette puissance sur l’écosystème. Les normes mondiales se multiplient, quelquefois nécessaires, quelquefois discutables, toujours plus contraignantes.

Voilà une situation historique assez extraordinaire: les pays émergents arrivent devant la deuxième montagne au moment même où ceux qui l’ont gravie avant eux commencent à discuter du sommet.

Et comme si cela ne suffisait pas, la réussite change aussi le regard des autres.

Tant qu’un pays produit peu, il concurrence peu. Lorsqu’il exporte des automobiles, développe son aéronautique, possède des ressources stratégiques, investit à l’étranger, acquiert des technologies et conquiert des marchés, ses avantages deviennent des intérêts et ses intérêts rencontrent ceux des autres.

La Chine en fournit la démonstration gigantesque. Tant qu’elle était un sous-traitant, devenu «l’atelier du monde», son ascension s’intégrait assez bien à la mondialisation. Lorsqu’elle est devenue une puissance industrielle, scientifique, technologique et stratégique capable de concurrencer les États-Unis, la relation a changé de nature.

Le Maroc n’est évidemment pas la Chine. Mais la règle vaut pour tous: la réussite crée de la concurrence, et la concurrence finit par devenir politique.

C’est ici que le Maroc possède peut-être un avantage dont aucun classement international ne rend compte.

Il a énormément changé sans devenir méconnaissable.

Il reste une société fortement identifiable, faite de plusieurs langues, de plusieurs héritages, de traditions anciennes, de solidarités familiales et locales, d’une manière singulière de combiner l’Afrique, la Méditerranée, l’Atlantique, l’islam et l’Europe.

Cette singularité n’est ni un obstacle au développement ni un folklore à préserver sous verre. Elle est une force.

Elle donne au Maroc cette personnalité que la mondialisation a effacée dans tant d’endroits et qui fait qu’on le reconnaît, qu’on s’y attache et, disons-le, qu’on l’aime.

La deuxième montagne mettra nécessairement cette personnalité à l’épreuve. Non parce que la modernité détruit fatalement les identités, mais parce qu’elle accélère tout: les aspirations, les comparaisons, les mobilités, les désirs, les frustrations.

Le jeune Marocain ne compare plus seulement sa vie à celle de son père. Sur son téléphone, il la compare à celle du monde entier.

Le développement augmente les richesses. Le désir court souvent plus vite.

C’est pourquoi le véritable enjeu ne sera pas de protéger le Maroc contre la modernité, mais de faire en sorte que la modernité continue d’avoir, au Maroc, un visage marocain.

Il ne s’agit pas davantage de ralentir une réussite qui ouvre des possibilités extraordinaires. Il s’agit de permettre à la société de l’habiter, de la comprendre, d’y trouver sa place et d’en devenir l’actrice plutôt que la spectatrice.

Le Maroc n’a aucune raison de craindre la deuxième montagne. Elle se présente devant lui précisément parce qu’il a gravi la première avec succès, sans laisser des pans entiers de la société sur le bas-côté.

Mais le sommet ne se résume plus au revenu par habitant, au nombre d’usines ou au rang dans les classements internationaux.

Le véritable exploit sera peut-être de parvenir à la prospérité sans fabriquer l’exclusion, d’entrer pleinement dans la mondialisation sans devenir interchangeable, de prendre à la modernité ses forces sans importer mécaniquement toutes ses pathologies.

Les pays riches eux-mêmes cherchent encore comment y parvenir.

Le Maroc possède, pour affronter cette nouvelle étape, un avantage qu’aucun indice économique ne mesure: il sait encore fortement qui il est.

Cela ne garantit rien. Dans l’histoire des nations, rien n’est jamais garanti.

Mais c’est une sacrée force pour aborder la deuxième montagne.

Par Boualem Sansal
Le 03/09/2026 à 11h15