Cette parlementaire qui confond domaine public et domaine privé

Fouad Laroui.

ChroniqueBien qu’ayant fait Sciences Po, j’ignorais que lorsqu’on achetait une masure à Rabat on recevait en prime une portion du domaine public devant le portail.

Le 02/09/2026 à 11h00

Voici un message que m’a adressé une lectrice de Rabat et qui mérite qu’on le publie tel quel, sans y changer une virgule– et qui mérite surtout qu’on le médite.

«Monsieur, la date des élections approche. Cette année, j’avais l’intention de faire pour la première fois mon devoir de citoyenne. Je me voyais déjà dans l’isoloir… Et puis hier, un incident m’a rejeté dans ma case d’éternelle abstentionniste. Une voisine qui est parlementaire s’est permis de m’intimer l’ordre de décamper alors que je venais de garer ma voiture le long du trottoir, pas loin de là où j’habite. Je précise que c’était tout à fait conforme à la réglementation: je ne bloquais pas l’entrée d’un garage et qu’il n’y avait là aucune interdiction de stationner. Et pourtant la virago a jailli de chez elle en hurlant:

- Enlevez-vous de là!

Surprise, je lui demandai pourquoi je devais déplacer ma petite guimbarde qui ne faisait de mal à personne. Sa réponse me laissa pantoise:

- C’est devant chez moi!

Étonnée, j’ouvris grand les yeux. Bien qu’ayant fait Sciences Po, j’ignorais que lorsqu’on achetait une masure à Rabat on recevait en prime une portion du domaine public devant le portail. Peut-être aussi un morceau du ciel, juste au-dessus de la terrasse? Et le sous-sol aussi, au cas où il recèlerait du pétrole?

Je décidai de manier l’ironie comme vous le faites souvent, Monsieur. Je lui assurai le plus poliment du monde que si elle me montrait un document de la Conservation foncière prouvant qu’elle possédait ces trois mètres linéaires de trottoir r’bati, je remettrais les gaz illico et disparaîtrais dans le crépuscule embaumé.

«Certaines carrières politiques ne reposent sur aucun désir de corriger les inégalités sociales ou de développer le pays. Je ne veux pas contribuer à offrir une légitimité à des opportunistes.»

—  Fouad Laroui

Je crus l’affaire réglée. Que nenni. Le visage de la rombière s’empourpra, sa voix se fit menaçante et elle me cracha au visage la phrase que proféra naguère l’homme important qui ne voulait pas prendre de douche– je fais allusion à l’un de vos récents billets:

- Vous ne savez pas qui je suis!

Or je savais bien qui elle était. Cadre de la Santé, comment pouvait-elle prendre soin des gens alors qu’elle avait surtout besoin de soigner l’hypertrophie de son ego? Parlementaire, comment pouvait-elle légiférer alors qu’elle ignorait que l’espace public est… public– et non privé?

Mais bon. Vous savez quoi, Monsieur? Lassée par ses cris, je suis remontée dans ma voiture et je suis allée me garer ailleurs, bien que je fusse dans mon droit. Je ne suis qu’une fonctionnaire célibataire, je n’ai pas les moyens de me battre contre la Faculté et le Parlement réunis en cette harpie. Qui sait? Elle aurait pu crever mes pneus avec une seringue hypodermique ou m’assommer avec une proposition de loi.

Je partis donc en pensant qu’on devrait faire prêter serment aux parlementaires, avant même de leur remettre leurs pass d’accès au berlamane. Ils ânonneraient sans aucun lyrisme constitutionnel ces phrases: «Je jure de ne pas confondre ce qui appartient à tous et ce qui m’appartient» et «je jure de respecter ce beau caprice qu’on appelle les droits de l’homme (et de la femme qui veut garer sa voiture).» Ce serment ne transformera pas un égoïste arrogant en citoyen modèle mais au moins l’obligera-t-il à prononcer, une fois dans sa vie, la formulation exacte de ce qu’il s’apprête à trahir.

Monsieur, j’ai remisé pour le moment mes velléités de prendre part au vote prochain. La scène que je viens de narrer m’a découragée. Certaines carrières politiques ne reposent sur aucun désir de corriger les inégalités sociales ou de développer le pays. Je ne veux pas contribuer à offrir une légitimité à des opportunistes. Si ceux qui ont porté au Parlement ma voisine l’avaient vue me harceler et me menacer alors que j’étais dans mon droit, l’auraient-ils fait?

Je ne vais pas voter mais je continuerai à agir politiquement à ma manière: je m’efforcerai d’être une citoyenne civilisée, respectueuse des lois et de mes compatriotes.»

Par Fouad Laroui
Le 02/09/2026 à 11h00