Quand une certaine presse espagnole confond l’Algérie et le Maroc

Bernard Lugan.

ChroniqueHéritière de l’Algérie française à laquelle elle doit son nom, ses frontières et toutes ses infrastructures, voilà que désormais, par détestation du Maroc, l’Algérie jusque-là «championne de l’anticolonialisme», se fait désormais le chantre de l’Empire espagnol. C’est en effet avec gourmandise que ses médias ont relayé une enseignante espagnole qui a osé dire que «jusqu’en 1957, le Royaume du Maroc n’existait pas».

Le 01/09/2026 à 11h07

La question de Ceuta fait perdre la tête à certains. Ne voilà-t-il en effet pas que nombre de journalistes et de commentateurs espagnols osent écrire que «le Maroc moderne est né en 1956»? Une affirmation anhistorique qui sert de fondation à l’argumentaire mis en avant pour défendre la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla. Une défense à ce point maladroite qu’elle va nécessairement se retourner contre ceux qui l’utilisent.

En effet, niant la permanence étatique et les traités internationaux, certains prétendent, contre le réel historique, que l’État marocain moderne en tant qu’entité politique souveraine reconnue internationalement, n’existerait que depuis 1956, date de la fin du protectorat français et du protectorat espagnol le 7 avril 1956…

Ceux qui osent écrire une telle énormité doivent probablement confondre le cas de l’Algérie et celui du Maroc. En effet, si l’Algérie, qui n’a pas de passé national, naît en 1962 par la volonté du général de Gaulle, comment est-il possible d’écrire que le Maroc «moderne» serait né en 1956, lui dont l’ancienneté remonte aux Idrissides?

Avec la même manipulation de l’histoire, il serait possible de soutenir que la France «moderne» serait née en 1789 avec la prise de la Bastille, et que la Russie «moderne» serait venue au monde en 1917 avec la révolution bolchévique… L’absurdité d’un tel argument laisse pantois tout historien car il sous-entend que la France ou la Russie n’auraient pas de passé étatique avant 1789 et 1917. Ainsi, les 40 rois français n’auraient donc régné et administré qu’un espace non identifié. De même, les Idrissides, les Almoravides, les Almohades, les Mérinides, les Saadiens, les Beni Wattas et les Alaouites ne seraient-elles donc que des dynasties fictives ayant régné sur un conglomérat de tribus disparates n’ayant jamais formé un tout commun?

L’Algérie ne pouvait naturellement pas ne pas soutenir un tel viol de la réalité historique. C’est ainsi que, se faisant le porte-voix de la presse espagnole, El Watan a titré «Le Maroc n’a jamais possédé Ceuta et Melilla: une historienne espagnole hausse le ton face aux revendications de Rabat». Le Courrier d’Algérie, s’est quant à lui surpassé en titrant: «Une historienne espagnole déconstruit le récit du Makhzen sur la paternité de Ceuta et Melilla. De la pure fantaisie marocaine».

«N’en déplaise à une certaine presse espagnole et aux journaux algériens, comme je l’ai écrit dans une précédente chronique, de 788 à 1415, avant d’être portugaise puis espagnole, Ceuta-Sebta fut une ville marocaine. »

—  Bernard Lugan

Héritière de l’Algérie française à laquelle elle doit son nom, ses frontières et toutes ses infrastructures, voilà que désormais, par détestation du Maroc, l’Algérie jusque-là «championne de l’anticolonialisme», se fait désormais le chantre de l’Empire espagnol. C’est en effet avec gourmandise que ses médias ont relayé Margarita Cecilia Torres Sevilla‑Quiñones, professeur d’Histoire médiévale à l’Université de León dont les travaux portent sur la noblesse médiévale du royaume de León et de Castille. C’est elle qui, dans une interview à COPE le 21 août 2026, a osé dire que «jusqu’en 1957, le Royaume du Maroc n’existait pas».

Un argument qui relève de la jonglerie sophistiquée:

1- La dynastie alaouite ayant adopté le titre de «roi du Maroc» remplaçant celui de Sultan en 1957, le Maroc n’existait donc pas comme État «moderne» avant cette date.

2- Et puisque le Maroc moderne n’existe que depuis les années 1956-1957, il ne peut donc pas revendiquer rétroactivement des territoires conquis par le Portugal ou l’Espagne au 15ème siècle, donc bien avant sa propre formation puisque Ceuta a été prise en 1415 par le Portugal avant d’être transférée à l’Espagne en 1640.

De plus, et nous touchons là à une authentique manipulation de l’histoire, c’est depuis l’Antiquité que Ceuta aurait un destin «espagnol» puisque la ville était intégrée aux structures administratives romaines de l’Ibérie, puis wisigothiques de la péninsule Ibérique. Peut-être pourrait-on ajouter à cet insolite argumentaire que les liens entre al-Andalus et Ceuta sont une autre preuve de l’hispanité de la ville…

N’en déplaise à une certaine presse espagnole et aux journaux algériens, comme je l’ai écrit dans une précédente chronique, de 788 à 1415, avant d’être portugaise puis espagnole, Ceuta-Sebta fut une ville marocaine. Et sa marocanité date de 788 quand elle passa sous l’autorité des Idrissides, fondateurs de la première dynastie et du premier État marocain. Jusqu’en 1415, en dehors de parenthèses de quelques années de domination de Cordoue ou de Grenade, elle ne cessa d’être marocaine, sous les Almoravides, sous les Almohades puis sous les Mérinides. De plus, après 1415, et Mouna Hachim l’a bien montré dans Le360, sous ses dynasties successives, l’État marocain ne renonça jamais à tenter de récupérer Ceuta. La liste des expéditions et des interventions à ce sujet est bien établie. Madame Margarita Cecilia Torres Sevilla‑Quiñones bénéficierait à en prendre connaissance et à lire mon «Histoire du Maroc des origines à nos jours» qui gagnerait à être traduite en espagnol, ce qui lui éviterait de dire des âneries au sujet du passé étatique du Maroc.

Par Bernard Lugan
Le 01/09/2026 à 11h07