Le document intitulé «Au sujet de la mort du Sultan du Maroc»¹ est rédigé par Jules Cambon, gouverneur général de l’Algérie (1891-1897). Son destinataire est le ministre français des Affaires étrangères, Gabriel Hanotaux, en place depuis le 30 mai 1894. L’importance du texte tient d’abord à sa date. Le sultan Moulay Hassan 1er est décédé le 7 juin 1894; Cambon écrit donc une semaine plus tard, alors que la succession n’est pas consolidée et que Paris reçoit encore des informations fragmentaires. Il cherche à exploiter l’incertitude créée par la disparition du Sultan, acteur majeur de la souveraineté marocaine sur les espaces sahariens. La disparition du Moulay Hassan 1er ne crée donc pas l’intérêt français pour le Sahara oriental: elle modifie les conditions de sa réalisation. Paris n’a plus face à lui un souverain actif, mais une succession incertaine.
Le Touat rangé parmi les «affaires marocaines»
Cambon ouvre sa lettre par le Sahara, avant même d’aborder la succession du monarque marocain. Sa formulation mérite d’être lue mot à mot:
«Le gouvernement de l’Algérie a, depuis quelques années, été amené à s’occuper avec plus de sollicitude des affaires marocaines, par les prétentions du Makhzen sur le Touat. La ligne de conduite adoptée par votre Département relativement à cette question a toujours été de la considérer politiquement comme devant être résolue par l’action propre du gouvernement de l’Algérie dont elle relevait uniquement.»
Le mot «prétentions» appartient au vocabulaire de la contestation coloniale: la France refuse de reconnaître les droits revendiqués par le Maroc. Mais la syntaxe du passage affaiblit ce déni. Si le gouvernement général est amené à s’occuper davantage des «affaires marocaines», c’est précisément à cause du Touat. La question des oasis est envisagée par rapport au Maroc, face au Maroc et contre l’action du Maroc. Cambon ne parle ni d’une province algérienne récalcitrante, ni d’un désert sans maître. Il décrit un contentieux dans lequel l’adversaire politique est le gouvernement chérifien.
«Au sujet de la mort du Sultan du Maroc», daté du 14 juin 1894, est rédigé par Jules Cambon, gouverneur général de l’Algérie. Son destinataire est le ministre français des Affaires étrangères, Gabriel Hanotaux, en place depuis le 30 mai 1894. L’archive est conservée au Service historique de la Défense, à Vincennes, sous la cote GR/7/NN/9/466. Le carton couvre les années 1886-1900 et rassemble des projets d’opérations, des rapports et de la correspondance sur l’occupation du Gourara, du Touat et du Tidikelt. (Page 1/13)
La phrase ne constitue pas, à elle seule, une reconnaissance juridique rédigée dans les catégories contemporaines du droit international. Elle ruine toutefois deux récits commodes: celui d’un Touat déjà intégré à l’Algérie française et celui d’un no man’s land que Paris n’aurait eu qu’à administrer. En juin 1894, la France ne possède pas ces oasis. Elle doit encore en «résoudre» la question, en obtenir l’accès, convaincre leurs dirigeants ou les soumettre par les armes.
Cambon ajoute que, malgré les déclarations publiques présentant le dossier comme relevant uniquement de l’Algérie, sa solution a toujours été examinée au nom de considérations «absolument étrangères à l’Algérie». Derrière l’habillage administratif algérien, le Touat demeure une question marocaine et internationale, à arracher à l’orbite chérifienne.
La diplomatie comme premier temps de l’occupation
Cambon rapporte ensuite une conversation avec Jean Casimir-Périer, prédécesseur de Hanotaux au Quai d’Orsay. Celui-ci, écrit-il, n’aurait pas reculé devant la force si elle devenait indispensable:
«S’il était absolument nécessaire de résoudre cette question par une action armée, il ne reculerait pas devant la nécessité d’agir; mais qu’en présence des complications qu’entraînaient, après elles, toutes les affaires coloniales, il s’en remettrait à moi pour éviter que, de notre côté, la nécessité d’une intervention armée devînt urgente.»
La réserve française n’est donc pas un renoncement. Elle tient à la crainte des complications diplomatiques que provoque toute conquête coloniale. Casimir-Périer demande à Cambon de retarder le moment où la guerre deviendrait inévitable, non d’abandonner le but. La négociation et l’intervention armée forment les deux étapes possibles d’une même politique: obtenir par l’adhésion, le protectorat ou la dépendance ce que les colonnes imposeraient ensuite si les pourparlers échouaient.
Cambon demande ainsi l’autorisation de «poursuivre des négociations avec les principaux personnages du Touat, de nature à nous ouvrir pacifiquement l’accès de ces provinces». Le verbe «ouvrir» dit à lui seul l’absence de maîtrise française. On ne se fait pas ouvrir un territoire que l’on possède. Il faut convaincre ceux qui y détiennent une autorité, les détacher de leurs fidélités ou les amener à accepter une protection étrangère. Paris choisit donc de travailler les élites avant de faire marcher les troupes.

La même extériorité apparaît lorsque Cambon dit avoir évité tout incident «dans les relations de nos tribus du Sud avec les oasis Sahariennes». Le possessif «nos» désigne les groupes soumis à l’Algérie coloniale; les oasis forment un ensemble distinct, où la France doit encore pénétrer. Cette formule révèle la géographie administrative vécue par le gouverneur: d’un côté ce qu’il contrôle, de l’autre ce qu’il convoite.
À In Salah, le débauchage secret d’un caïd du Sultan, le Sahara oriental placé sous «protectorat»
Le cœur opérationnel du document tient en quelques lignes:
«J’ai négocié secrètement, par l’intermédiaire de M. le général de la Roque, Commandant la Division de Constantine, à qui j’avais donné mes instructions et mes pouvoirs, avec le Chef des Oulad Moktar d’In Salah. J’ai reçu, ce matin même, par un courrier du général de la Roque, l’avis du succès des négociations entamées: le protectorat d’In Salah nous est acquis, si le gouvernement approuve ce que j’ai fait.»
«Il faut aussi mesurer tout le poids du mot «protectorat», employé dans ce document. L’un des scénarios envisagés par Cambon consiste à détacher le Sahara oriental du Maroc pour en faire un protectorat. Cette option montre clairement que, dans l’esprit même de l’administration française, le Sahara oriental ne relevait pas alors de l’Algérie française»
— Karim Serraj
In Salah, centre principal du Tidikelt, se trouve au sud de l’ensemble Touat-Gourara-Tidikelt. Y gagner un relais, c’est tenir une porte des oasis et un nœud des circulations sahariennes. Mais la formulation de Cambon révèle surtout l’absence de souveraineté française: l’accord est clandestin, doit être approuvé par Paris et exige encore des mesures pour devenir effectif.
La lettre ne donne pas le nom personnel du chef des Oulad Moktar (ou Mokhtar). Une liste du commandement chérifien établie pour les oasis en 1892 et reproduite par A.-G.-P. Martin désigne cependant le caïd Mohammed ben El-Hadj Ahmed-Mahmoud comme responsable des Oulad Mokhtar, de Foggaret Ez-Zoua, de Foggaret El-Arab et des Oulad Belkassem. Il s’agit donc de l’interlocuteur de Cambon.
Le chef que la France tente de rallier n’est pas un notable sans appartenance. Il figure dans une organisation chérifienne. Après la mort de Moulay Hassan 1er, le caïd des Oulad Mokhtar accompagnera le caïd Ba-Hassoun vers Fès afin de présenter au nouveau Sultan les condoléances, l’hommage et les présents des oasis. Tous deux seront tués en décembre 1894.
Le contraste avec l’assurance de Cambon est saisissant. «Le protectorat d’In Salah nous est acquis», écrit-il, mais il ajoute aussitôt: «si le gouvernement approuve ce que j’ai fait». L’accord est secret, conditionnel, différé et négocié avec un homme qui, quelques mois plus tard, prend encore la route de Fès pour accomplir un acte d’allégeance. La France n’a pas conquis In Salah; elle tente de débaucher l’un des agents du Sultan et de transformer une ouverture personnelle en droit politique. Le secret qui doit entourer le «débauchage» du caïd Mohammed ben El-Hadj Ahmed-Mahmoud montre que les fidélités chérifiennes restent actives et que la prétendue acquisition française ne résisterait pas à une exposition immédiate.
Il faut aussi mesurer tout le poids du mot «protectorat», employé dans ce document. L’un des scénarios envisagés par Cambon consiste à détacher le Sahara oriental du Maroc pour en faire un protectorat. Cette option montre clairement que, dans l’esprit même de l’administration française, le Sahara oriental ne relevait pas alors de l’Algérie française.
Pourquoi Moulay Hassan 1er devait être contourné
Cambon demande aussi de ne pas donner à l’opération «le caractère d’une prise de gage dans l’affaire marocaine». La formule rattache explicitement In Salah à un contentieux avec le Maroc. Et pour cause, l’initiative française dans le Tidikelt serait comprise comme une saisie territoriale opérée aux dépens de l’Empire chérifien. Le gouverneur général ne traite donc pas le Touat comme un dossier séparé: il veut seulement empêcher que ce lien politique devienne publiquement visible avant que la France ait consolidé sa position.
La phrase suivante donne tout son relief au rôle de Moulay Hassan:
«J’ai plus d’une fois indiqué combien il était urgent de résoudre le problème du Touat avant la mort du Sultan; car il était certain que les puissances étrangères qui sont nos rivales dans le Nord de l’Afrique émettraient la prétention de faire, de l’occupation des oasis du Sud, le prétexte qu’elles invoqueraient pour se tailler leur part dans l’Empire Chérifien.»
Le passage, qui parle bien d’une «occupation des oasis du Sud», révèle un double calcul. Du vivant de Moulay Hassan 1er, son autorité, sa diplomatie et les agents qu’il maintient dans les oasis rendent l’occupation difficile. Sa mort ne supprime pourtant pas les risques. Si la France profite immédiatement du vide pour prendre le Touat ou In Salah, l’Espagne et la Grande Bretagne pourront invoquer ce précédent pour réclamer, elles aussi, une portion du Maroc. Le Sultan défunt apparaît comme la clef de voûte d’un équilibre que les Européens veulent modifier sans laisser leurs concurrents prendre l’avantage.
«Le document livre ainsi une réponse nette. Après la mort de Moulay Hassan 1er, la France voit dans le Sahara oriental un espace encore lié politiquement au Maroc, parcouru par des caïds et des fidélités chérifiennes, mais fragilisé par la disparition du Souverain qui avait consolidé ces attaches. Cambon recommande d’exploiter cette vulnérabilité»
— Karim Serraj
La souveraineté marocaine se lit ici dans les précautions françaises: négocier avec les chefs du pays, cacher les accords, éviter l’étiquette de «prise de gage» et redouter qu’une occupation des oasis n’ouvre le partage de l’Empire chérifien. Paris sait que son avancée n’est pas une extension intérieure de l’Algérie, mais un acte contre le Maroc.
Choisir non pas l’héritier, mais le candidat le plus utile
Une fois la question du Touat abordée, Cambon examine la succession de Moulay Hassan 1er dans la deuxième partie de la lettre. Son premier aveu est celui d’une faible information: «Il ne semble pas que nous soyons très informés de ce qui s’y passe.» Les développements suivants reposent sur les «bruits qui courent». Selon eux, le camp royal s’apprêterait à proclamer Moulay Abdelaziz, que Cambon dit âgé de 14 ans et présente comme le candidat du ministre des Affaires étrangères Mohammed Gharnit. Le fils aîné, Moulay Mohammed, âgé de 25 ans, pourrait refuser d’être écarté et bénéficierait de soutiens au ministère de la Guerre français.
Cambon soupçonne derrière Moulay Abdelaziz l’action d’«une certaine puissance» hostile aux intérêts français, sans la nommer, et prévoit de longs troubles. Son renseignement est incomplet: l’Histoire placera au centre de la succession le chambellan Ba Ahmed, qui dissimule la mort du Sultan et organise l’avènement du jeune prince afin d’exercer le pouvoir en son nom. Ba Ahmed est absent du schéma de Cambon.

Cette incertitude n’empêche pas une recommandation d’ingérence très claire. La France doit réserver «notre action et notre influence pour celui des candidats à l’empire qui paraîtra le mieux disposé pour nous», c’est-à-dire pour le camp ou les ministres qui accepteront de négocier. Cambon recommande d’agir auprès du gouvernement chérifien «par tous les moyens que nous pouvons avoir à notre disposition».
Cambon fixe un critère: soutenir celui qui servira le mieux ses desseins. La primogéniture ou le choix du Sultan défunt importent moins que la disponibilité du futur pouvoir à négocier les concessions françaises.
L’Espagne, la Grande Bretagne et la carte de la «part française»
La succession n’est, pour Cambon, qu’un volet d’une rivalité européenne. Les difficultés du Maroc l’intéressent surtout parce qu’elles pourraient modifier l’équilibre méditerranéen au détriment de la France. Madrid avait demandé au Sultan la police de la côte méditerranéenne; Londres pourrait jouer le même rôle sur l’Atlantique. Cambon soupçonne une entente entre les deux puissances et conseille d’agir «comme si elles étaient unies».
C’est alors qu’il dessine ce que pourrait être la part française dans un futur démembrement. Il rappelle «l’intérêt capital» de posséder «la vallée qui va d’Oudjda à Taza et de là à Fez». Cette ligne doit offrir à l’Algérie française une issue vers l’Atlantique et permettre de prolonger jusqu’à Rabat ou Mogador le chemin de fer qui longe les possessions nord-africaines de la France. En cas de désastre naval en Méditerranée, Tunis, Bizerte et Alger devraient pouvoir communiquer avec l’océan.
Il ne trace pas une frontière complète, mais un corridor impérial: Oujda-Taza-Fès, puis Rabat ou Mogador. Cet axe relierait l’Algérie coloniale au cœur du Maroc et à l’Atlantique, tout en empêchant Madrid et Londres de barrer la progression française vers l’Ouest.
Ses recommandations deviennent immédiatement militaires. Une division navale doit rester à Mers el-Kébir, assez près de Tanger pour dissuader une initiative étrangère. Son commandant devrait pouvoir débarquer des troupes sans attendre de nouvelles instructions. Si l’Espagne ou l’Angleterre prenait un gage à Melilla, Tanger ou Rabat, la France devrait répondre par une autre prise de gage: «mettre la main sur Oudjda et sur le Rif».
Cambon ne demande pas encore de former ostensiblement des colonnes à Maghnia et Aïn Sefra. Il veut que l’on y réunisse secrètement armes, munitions, vivres et fourrages afin que l’occupation d’Oujda puisse se faire «sans coup férir». Il réclame aussi la construction rapide du tronçon ferroviaire Tlemcen-Maghnia. À la géographie politique s’ajoute ainsi une géographie logistique: escadre à Mers el-Kébir, dépôts aux confins, têtes de ligne, rail et forces prêtes à franchir la frontière.
La méthode est la même qu’à In Salah: préparer sans publier, négocier sans renoncer à la force, accumuler les moyens avant l’ordre, puis utiliser la crise pour imposer le fait accompli. Au Sahara oriental, il faut détacher les responsables liés au Makhzen; au Nord-Est, rendre possible l’entrée à Oujda avant même la décision officielle.
L’occupation française d’In Salah, du Tidikelt, du Touat et du Gourara, quelques années plus tard, donne à cette lettre une valeur saisissante. Elle révèle en amont la méthode de conquête: identifier l’autorité marocaine comme l’obstacle, diviser ses relais, dissimuler les accords et attendre la crise favorable.
Le document livre ainsi une réponse nette. Après la mort de Moulay Hassan 1er, la France voit dans le Sahara oriental un espace encore lié politiquement au Maroc, parcouru par des caïds et des fidélités chérifiennes, mais fragilisé par la disparition du Souverain qui avait consolidé ces attaches. Cambon recommande d’exploiter cette vulnérabilité sans provoquer trop tôt les rivaux: gagner les notables, influencer la succession, maintenir l’option armée, instaurer un protectorat dans le Sahara oriental et réserver à la France le corridor d’Oujda à l’Atlantique.
¹ «Au sujet de la mort du Sultan du Maroc», daté du 14 juin 1894, rédigé par Jules Cambon, gouverneur général de l’Algérie. Son destinataire est le ministre français des Affaires étrangères, Gabriel Hanotaux, en place depuis le 30 mai 1894. L’archive est conservée au Service historique de la Défense, à Vincennes, sous la cote GR/7/NN/9/466. Le carton couvre les années 1886-1900 et rassemble des projets d’opérations, des rapports et de la correspondance sur l’occupation du Gourara, du Touat et du Tidikelt.
















