Posséder une ville, contrôler ses abords et disposer d’un territoire aux limites fixées et démarquées sont trois réalités distinctes.
En 1415, Sebta est une cité marocaine puissamment fortifiée. Son noyau central occupe l’isthme entre la mer Méditerranée et la baie. Au fil des siècles, l’agglomération s’est développée autour de la médina en plusieurs faubourgs, notamment vers l’est, sur la péninsule de l’Almina, dominée par le massif de l’actuel mont Hacho. À l’ouest de la médina et de son faubourg extérieur, al-rabaḍ al-Barrānī («Arrabal de Afuera» dans l’historiographie espagnole), s’élève l’Afrag, la cité palatiale édifiée en 1328-1329 sur l’ordre du sultan mérinide Abou Saïd.
La conquête portugaise bouleverse cette géographie sans l’effacer.
Faute des effectifs nécessaires pour entretenir et défendre l’ensemble de ce vaste périmètre, les Portugais concentrent l’habitat et la défense sur le noyau de l’isthme. Les anciens faubourgs de l’Almina se dépeuplent et une partie de la péninsule est désormais vouée à des usages agricoles, religieux et militaires, tandis que l’Afrag perd sa fonction urbaine.
L’ancien front de terre, en revanche, demeure l’axe principal de la défense. Barrant l’isthme d’une côte à l’autre, ses murailles, ses tours et ses portes continuent de défendre l’accès terrestre à la ville.
Le développement de l’artillerie rend bientôt inadapté ce dispositif.
À partir de 1541, le roi Jean III entreprend de le transformer profondément selon les principes de la fortification bastionnée. Le nouveau front intègre une partie des structures médiévales. Le fossé est élargi et approfondi jusqu’à former un canal navigable reliant les deux baies. Un pont-levis en assure le franchissement et permet de couper, lorsqu’il est relevé, la seule communication terrestre avec le continent.
Les Murallas Reales disent aussi où s’arrête la ville fortifiée.
Au-delà s’étendent les terres demeurées sous autorité marocaine, dont certaines hauteurs et plaines deviennent le théâtre de sièges, d’escarmouches et de positions prises ou perdues.
Durant des siècles, Sebta reste ainsi avant tout une place forte.
Cette logique apparaît avec une particulière netteté pendant le long siège de Moulay Ismaïl, qui débute en 1694 et se prolonge jusqu’en 1727.
La ville reste concentrée dans la Plaza, établie sur l’ancienne médina, enfermée entre ses murailles et la mer. L’Almina est encore peu peuplée et largement vouée à l’agriculture et à l’élevage, tandis qu’au-delà des fortifications s’étend le Campo del Moro, terrain ennemi dans la cartographie espagnole de l’époque.
Dans cet espace subsistent les vestiges de l’ancien Afrag mérinide. Le site et ses abords retrouvent une importance militaire lorsque les forces de Moulay Ismaïl établissent un vaste dispositif de siège fait de camps, de retranchements et de batteries.
Sous la pression des bombardements et de l’afflux des troupes dans la Plaza, une partie de la population gagne progressivement l’Almina. Dans le même temps, au-delà des Murallas Reales, le siège entraîne une multiplication des ouvrages et des retranchements, tandis que les positions avancées sont prises, perdues ou abandonnées au gré des affrontements.
La mort de Moulay Ismaïl en 1727 ne met pas fin aux tentatives marocaines contre la place: Sebta est de nouveau assiégée en 1732, sous le règne du sultan Moulay Abdallah.
Quelques décennies plus tard, le contentieux gagne aussi le terrain diplomatique. Contester la souveraineté espagnole sur Sebta n’empêche pas de devoir régler une question très concrète: jusqu’où s’étend le territoire de la place?
La question des limites apparaît explicitement dans les négociations de 1767 entre le plénipotentiaire marocain Ahmed al-Ghazal et l’ambassadeur espagnol Jorge Juan. L’Espagne de Charles III demande alors l’agrandissement des quatre présides.
Pour Sebta, Madrid avance des demandes précises: repousser la limite jusqu’au Serrallo, sur les hauteurs situées bien au-delà de l’ancien Afrag, réserver un terrain intermédiaire pour le pâturage et maintenir les forces marocaines au-delà de cette ligne.
Le refus du sultan Sidi Mohammed ben Abdallah est sans appel.
L’article 19 du traité entérine sa position. Le texte prévoit seulement de renouveler et de matérialiser les limites existantes par des bornes en pierre.
Encore faut-il les tracer sur le terrain. La démarcation prévue en 1767 n’aboutit pas. Il faut attendre 1782 pour qu’une délimitation, expressément confirmée par le traité de 1799, soit fixée
Cet accord territorial ne signifie pas pour autant renoncer à Sebta. En 1790-1791, le sultan Moulay Yazid entreprend à son tour de s’emparer de la ville et la soumet à un nouveau siège. Le traité de paix de 1799 confirme ensuite expressément les dispositions territoriales arrêtées en 1782.
C’est au milieu du XIXᵉ siècle que la question des limites prend une tout autre tournure.
En 1844, des incidents de frontière manquent de dégénérer en guerre. La médiation britannique contribue à désamorcer la crise. Un protocole est conclu le 25 août et, le 7 octobre, une commission hispano-marocaine procède sur le terrain au rétablissement et à la démarcation des limites. L’arrangement est ensuite consacré par la convention signée à Larache le 6 mai 1845.
La limite ainsi rétablie prend appui sur les cours d’eau de Fez et du Cañaveral, dont elle suit les lits, tandis qu’une ligne conventionnelle relie les deux à travers les terres. Des bornes matérialisent désormais le tracé afin que, selon les termes mêmes de l’acte de démarcation, il ne subsiste plus «ni doute ni motif de dispute».
Mais il ne s’agit pas encore de l’agrandissement auquel aspire l’Espagne.
La question de l’extension reste entière, jusqu’à ce qu’un incident de frontière, en apparence banal, change la donne.
Dans la nuit du 10 au 11 août 1859, des membres de la tribu Anjra, dont le territoire borde la place, détruisent une redoute que les Espagnols viennent d’édifier en dur.
L’incident aurait pu rester local. Madrid en fait une affaire d’honneur national.
Pour Charles-André Julien, cette «réaction belliciste», qui fit «l’union sacrée» en Espagne, avait pour motif officiel de laver l’affront. Son outrance conduit l’historien à la rapprocher de la célèbre affaire de l’éventail du dey d’Alger.
Le consul général d’Espagne proteste à Tanger auprès du représentant du sultan, Mohamed Khatib, et exige le châtiment des responsables.
Entre-temps, le sultan Moulay Abderrahmane meurt à Meknès. Son fils et successeur, Mohammed IV, dépêche un plénipotentiaire à Tanger pour tenter de régler la crise.
Cette fois, la médiation britannique ne suffit pas à enrayer l’escalade.
Madrid ne s’en tient bientôt plus à la réparation de l’incident: elle réclame désormais la cession d’une portion de territoire au-delà de l’ancienne frontière.
Le 22 octobre 1859, l’Espagne déclare officiellement la guerre.
Sebta devient la tête de pont de l’expédition. Quelque 20.000 soldats espagnols y débarquent d’abord, avant l’arrivée de nouveaux contingents. Face à eux, les forces marocaines, régulières et tribales, tentent d’enrayer leur progression sous le commandement de Moulay Abbas, frère du sultan.
La supériorité matérielle et tactique espagnole finit par l’emporter.
Après avoir établi le blocus des ports de Tétouan, Tanger et Larache, l’armée espagnole occupe Fnideq le 3 décembre, atteint l’oued Martil en janvier, puis marche sur Tétouan. La bataille du 4 février 1860 ouvre la voie à l’occupation de la ville.
Les premiers pourparlers engagés quelques jours plus tard échouent devant les conditions sévères imposées par Madrid. Les combats reprennent et culminent le 23 mars avec la bataille de Wad-Ras. Les négociations s’ouvrent alors à nouveau pour aboutir au traité de paix du 26 avril, dont les seize articles disent assez le rapport de force.
Le Maroc doit verser à l’Espagne une indemnité de guerre de vingt millions de douros, payable en quatre échéances. Jusqu’à son règlement intégral, Tétouan et son territoire restent occupés par les troupes espagnoles. Le poids de cette indemnité contribue à précipiter le Maroc dans une crise financière aux profondes conséquences.
Le traité confirme également les dispositions prises l’année précédente concernant Melilla et accorde à l’Espagne, sur la côte atlantique, un territoire destiné à l’établissement d’une pêcherie à Santa Cruz de Mar Pequeña, dont l’emplacement exact reste encore à déterminer.
Pour Sebta, le traité consacre l’agrandissement à l’article 2. L’article 3 reprend le tracé arrêté par les commissaires marocains et espagnols le 4 avril 1860.
D’une mer à l’autre, la nouvelle limite décrit un arc à l’ouest de la place, prenant appui sur les contreforts de la Sierra Bullones et jalonné par une série de sommets et de positions militaires avant de rejoindre la côte méridionale.
La frontière de 1845, qui prenait appui sur les cours d’eau de Fez et du Cañaveral, cède ainsi la place à une ligne repoussée vers l’ouest, sur les reliefs dominant la place. La justification est militaire: mettre Sebta à l’abri d’attaques menées depuis ces positions.
Une commission mixte d’ingénieurs marocains et espagnols est chargée d’en jalonner le tracé par des poteaux et des bornes. Au-delà de cette ligne, le traité prévoit en outre l’établissement d’une zone neutre.
Cette démarcation achève ainsi un processus de construction territoriale engagé bien après la prise de la ville.
La conquête de 1415 et la frontière de 1860 relèvent de deux moments historiques distincts. Le premier appartient à l’expansion portugaise fortement marquée par l’idéologie de croisade et l’héritage de la Reconquista. Le second est issu d’une guerre du XIXᵉ siècle, dans un contexte d’expansion coloniale européenne.
Aux ouvrages militaires du XIXᵉ siècle se sont depuis ajoutés de nouveaux dispositifs de surveillance et de contrôle. La frontière est aujourd’hui matérialisée par des kilomètres de barrières que les images des crises migratoires ont rendues familières au monde.
À force de les voir, on pourrait croire qu’elles dessinent une limite immémoriale. Mais les siècles ne se transmettent pas d’une conquête à une frontière.








