PAM vs RNI: pourquoi le ministère des Finances est-il déjà au cœur des convoitises?

Photomontage de Nadia Fettah (RNI), ministre de l’Economie et des Finances, Rachid Talbi Alami (RNI), président de la Chambre des représentant et Fouzi Lekjaa, ministre délégué chargé du Budget au sein du gouvernement d'Aziz Akhannouch. Il est membre du Parti Authenticité et modernité (PAM) depuis 2026.

La fuite de l’enregistrement attribué à Rachid Talbi Alami a donné une nouvelle dimension à la guerre ouverte entre le RNI et le PAM. Au-delà des accusations de «débauchage» de candidats et d’élus, la séquence révèle une autre bataille, plus stratégique: celle qui pourrait se jouer autour des principaux portefeuilles du prochain gouvernement, au premier rang desquels figure celui de l’Économie et des Finances.

Le 28/08/2026 à 07h52

Dans l’enregistrement qui circule, le président de la Chambre des représentants et membre du RNI affirme, en substance, que si son parti conserve la présidence du gouvernement après les législatives du 23 septembre, Fouzi Lekjaa n’obtiendra pas le portefeuille des Finances, lequel resterait entre les mains de Nadia Fettah, présentée comme sa «locataire». Une sortie qui, au-delà de sa charge contre le ministre délégué chargé du Budget, traduit surtout l’importance accordée par le RNI à la conservation de ce département.

L’enjeu dépasse donc désormais la seule bataille électorale. Derrière les affrontements autour des investitures et les transferts d’élus entre les deux formations de la majorité se profile déjà la question de la recomposition gouvernementale qui suivra le scrutin.

Le ministère de l’Économie et des Finances occupe une place particulière dans cet échiquier. Depuis 2007, le portefeuille a été confié, à l’exception de la parenthèse Nizar Baraka entre 2012 et 2013, à des personnalités appartenant au RNI ou gravitant dans son orbite.

La séquence s’ouvre avec Salaheddine Mezouar, nommé ministre de l’Économie et des Finances en octobre 2007. Alors membre du bureau politique du RNI, il conservera le portefeuille jusqu’en janvier 2012.

Après l’intermède de Nizar Baraka, issu de l’Istiqlal, Mohamed Boussaid prend les commandes du département en octobre 2013. Membre du RNI, il avait auparavant occupé plusieurs responsabilités gouvernementales et territoriales, notamment celles de wali de Souss-Massa puis du Grand Casablanca. Après son départ du gouvernement en 2018, il réintègre la direction du RNI et devient coordinateur régional du parti à Casablanca-Settat, fonction qu’il exerce encore aujourd’hui.

Son successeur, Mohamed Benchaâboun, appartient lui aussi à l’orbite du RNI. Brillant technocrate issu du secteur bancaire, il prend la tête du ministère en 2018 et y reste jusqu’en 2021.

Depuis octobre 2021, Nadia Fettah occupe le maroquin. Issue du monde de l’assurance et du secteur privé, elle est également une figure du RNI et siège au bureau politique du parti.

En près de vingt ans, le ministère de l’Économie et des Finances aura ainsi été dirigé par des personnalités liées au RNI, avec pour seule véritable parenthèse le passage de Nizar Baraka entre 2012 et 2013.

Les ministres des Finances qui se sont succédé depuis les années 1990

Ministre des FinancesPériode
M’Hamed Sagou1993-1994
Mourad Chrif1994-1995
Mohamed Kabbaj1995-1997
Driss Jettou1997-1998
Fathallah Oualalou1998-2007
Salaheddine Mezouar2007-2012
Nizar Baraka2012-2013
Mohamed Boussaid2013-2018
Mohamed Benchaâboun2018-2021
Nadia Fettah Depuis 2021

L’intérêt porté à ce portefeuille ne tient évidemment pas à sa seule dimension symbolique. Le ministère de l’Économie et des Finances concentre une partie essentielle des leviers de l’action publique: préparation et exécution du budget, politique fiscale, gestion de la dette, programmation des investissements publics, financement de l’économie et relations avec les institutions financières internationales.

Dans ce contexte, le contrôle du département représente un enjeu politique majeur pour toute formation appelée à participer au prochain gouvernement.

C’est précisément ce qui donne à la sortie de Talbi Alami une portée particulière. En affirmant que Lekjaa n’en prendra pas les commandes et que Nadia Fettah conservera son poste, le responsable du RNI semble poser, avant même le scrutin, une fin de non-recevoir à une éventuelle revendication du PAM.

La question de Fouzi Lekjaa est d’autant plus sensible que celui-ci n’est pas un simple prétendant extérieur au ministère. Depuis octobre 2021, il occupe le poste de ministre délégué chargé du Budget auprès de Nadia Fettah.

Surtout, le Budget constitue son ancien terrain professionnel. Inspecteur des finances, Lekjaa a effectué l’essentiel de sa carrière au sein de la Direction du Budget, dont il devient directeur en 2011. Il connaît donc de l’intérieur les mécanismes de préparation budgétaire, les arbitrages entre départements ministériels et les procédures qui structurent la loi de finances.

Son passage de la haute administration au gouvernement, en 2021, n’a donc pas constitué une rupture avec son parcours. Nommé ministre délégué chargé du Budget, Lekjaa est resté dans le même univers qu’il connaissait depuis des années, au point de conserver le même bureau qu’il occupait lorsqu’il dirigeait la Direction du Budget. Il a ainsi prolongé, au sein du gouvernement, une trajectoire entièrement construite autour des finances publiques et des rouages budgétaires de l’État.

Cette particularité contribue à expliquer sa visibilité dans les débats budgétaires. Depuis son arrivée au gouvernement, une répartition des rôles s’est progressivement installée au sein du département des Finances. Nadia Fettah demeure davantage associée à la dimension économique et financière du ministère, notamment aux relations avec les institutions internationales, comme le FMI et la Banque mondiale, ainsi qu’aux opérations de financement sur les marchés internationaux. Lekjaa, de son côté, s’est imposé sur le terrain budgétaire, les arbitrages et la défense technique du projet de loi de finances devant le Parlement. Cette répartition se traduit également par la place qui lui est accordée dans le pilotage de plusieurs directions stratégiques du ministère, notamment la Direction générale des impôts, la Trésorerie générale du Royaume et l’Administration des douanes et impôts indirects, renforçant ainsi son poids dans les principaux leviers opérationnels et budgétaires du département.

Cette répartition des rôles nourrit ainsi, dans certains milieux politiques, une perception de plus en plus répandue. Nadia Fettah serait la ministre de droit, tandis que Fouzi Lekjaa serait, dans les faits, le «vrai» ministre des Finances. Une lecture qui ne correspond évidemment pas à l’architecture institutionnelle du gouvernement, dans laquelle Nadia Fettah demeure seule titulaire du portefeuille. Elle traduit plutôt le poids pris par Lekjaa dans la conduite des dossiers budgétaires, son implication dans les arbitrages et sa présence sur plusieurs leviers stratégiques du ministère.

L’entrée de Lekjaa au PAM change la donne

Jusqu’à récemment, l’hypothèse d’une promotion de Lekjaa à la tête de l’ensemble du département pouvait apparaître comme un prolongement naturel de son parcours. Il disposait de l’expérience administrative, de la connaissance du Budget et de cinq années d’expérience gouvernementale. Mais son entrée officielle au PAM, en juillet 2026, a profondément changé la nature du débat.

Le ministre délégué chargé du Budget n’est désormais plus seulement un technocrate doté d’une forte visibilité. Il est devenu un responsable politique engagé dans la compétition électorale sous les couleurs d’une formation qui se trouve précisément en confrontation avec le RNI.

La question du ministère des Finances prend dès lors une dimension partisane. Une éventuelle arrivée de Lekjaa à la tête du département ne serait plus simplement une promotion administrative ou gouvernementale. Elle constituerait aussi un gain politique majeur pour le PAM.

C’est ce qui permet de mieux comprendre la portée de l’avertissement contenu dans l’enregistrement attribué à Talbi Alami.

En déclarant que Lekjaa ne «verra» pas ce ministère si le RNI conserve la présidence du gouvernement, le responsable du parti de la colombe semble vouloir verrouiller, au moins politiquement, l’une des hypothèses susceptibles d’émerger dans les négociations postélectorales.

Reste une question centrale: l’ambition de Fouzi Lekjaa se limite-t-elle réellement au ministère de l’Économie et des Finances?

Depuis son arrivée au PAM, les spéculations sur ses ambitions politiques ont pris de l’ampleur. Plusieurs observateurs estiment désormais que celles-ci pourraient dépasser le seul portefeuille des Finances. Son ascension alimente ainsi les hypothèses d’un rôle de premier plan au sein de l’exécutif, jusqu’à la perspective, plus audacieuse, de le voir un jour prétendre à la chefferie du gouvernement.

Son profil réunit en effet plusieurs cartes rarement concentrées chez un même responsable: une longue expérience de la haute administration, une connaissance approfondie des finances publiques, une expérience ministérielle, une forte exposition internationale à travers le football et, désormais, un ancrage partisan au PAM.

Son entrée en politique intervient en outre à un moment où le parti cherche à renforcer son poids au sein de la prochaine majorité et à s’imposer comme l’un des principaux pôles de pouvoir après les législatives.

Dans cette perspective, le ministère des Finances pourrait constituer soit un objectif en soi, soit une étape dans une trajectoire politique plus ambitieuse.

Le communiqué offensif du RNI contre les opérations de recrutement d’élus et de candidats, le ralliement de Lekjaa au PAM et, désormais, la fuite des propos de Talbi Alami témoignent d’une confrontation qui ne porte plus uniquement sur le contrôle des circonscriptions électorales.

Les deux formations se projettent déjà dans l’après-23 septembre. Le RNI cherche à préserver sa position dominante au sein de la majorité et, avec elle, son contrôle sur certains portefeuilles stratégiques. Le PAM, de son côté, entend transformer ses nouvelles recrues et son poids électoral en capacité de négociation lors de la formation du prochain gouvernement.

Dans ce jeu, le ministère de l’Économie et des Finances apparaît comme l’un des premiers marqueurs du rapport de force à venir.

La question n’est donc peut-être déjà plus seulement de savoir qui sera le prochain ministre des Finances. Elle est aussi de déterminer quelle place Fouzi Lekjaa entend occuper dans le Maroc politique de l’après-23 septembre.

Et c’est précisément ce qui pourrait expliquer pourquoi, dans le camp du RNI, la bataille autour de son éventuelle arrivée au ministère des Finances a commencé avant même que les électeurs ne soient appelés aux urnes.

Par Wadie El Mouden
Le 28/08/2026 à 07h52