Les frontières de l’Europe doivent être en Europe

Boualem Sansal à Paris, en novembre 2025. AFP or licensors

ChroniqueEn 1987, le roi Hassan II demanda l’adhésion du Maroc à la Communauté économique européenne. La demande fut écartée: le Maroc n’était pas un pays européen. La réponse semblait évidente. Elle l’est beaucoup moins aujourd’hui. Car voici que la même Europe qui expliquait au Maroc qu’il ne pouvait entrer dans la Communauté parce qu’il était africain nous explique aujourd’hui que deux villes situées en Afrique constituent ses frontières.

Le 27/08/2026 à 11h00

Les déclarations du ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, sur Ceuta et Melilla ont provoqué à Madrid la réaction que l’on pouvait prévoir. Le Maroc rappelle ses droits historiques et géographiques sur les deux villes et demande que leur avenir fasse enfin l’objet d’un dialogue. L’Espagne répond que Ceuta et Melilla sont espagnoles, qu’elles le resteront, d’autant qu’elles constituent même les frontières de l’Union européenne.

Tout est dit.

Et pourtant, rien n’est réglé.

Il existe des questions que l’on croit résoudre en décidant de ne plus les poser. L’histoire montre qu’elles sont généralement celles qui reviennent avec le plus de force.

Ceuta et Melilla sont de celles-là.

Je comprends la position marocaine et je la partage. Non par hostilité envers l’Espagne, pays ami du Maroc et éminemment respectable, ni par goût de ces querelles territoriales dont l’histoire méditerranéenne est encombrée, mais pour une raison plus simple encore: les frontières de l’Europe doivent être en Europe. Que chacun garde ses frontières chez lui et les vaches seront bien gardées.

Ceuta et Melilla sont sur le continent africain. Elles sont enchâssées dans le territoire marocain et rompent sa continuité géographique et historique. Leur appartenance actuelle à l’Espagne est le produit d’une longue histoire. On peut expliquer cette histoire, la documenter, rappeler que la présence espagnole à Ceuta est ancienne, que Melilla fut prise bien avant l’établissement des protectorats européens au Maroc. Tout cela est vrai.

Mais l’ancienneté d’une situation ne suffit pas à la transformer en ordre naturel.

L’histoire européenne est précisément l’histoire d’innombrables frontières que l’on croyait éternelles et qui ne l’étaient pas.

Le Maroc pose aujourd’hui la question et son ministre de la Justice propose d’en parler. Pourquoi refuser le dialogue?

Il faut même aller plus loin.

L’Espagne a accompli, ces dernières années, un mouvement considérable sur la question du Sahara occidental en reconnaissant dans le projet marocain d’autonomie la base la plus sérieuse, réaliste et crédible d’un règlement. Elle a compris qu’une politique étrangère ne consiste pas à entretenir indéfiniment les problèmes hérités du passé, mais à rechercher les solutions qui permettent de construire l’avenir.

Pourquoi ce réalisme s’arrêterait-il devant Ceuta et Melilla?

Il ne s’agit évidemment ni de chasser leurs habitants, ni d’effacer leur histoire espagnole, ni de fabriquer deux nouvelles tragédies méditerranéennes. L’Algérie devrait nous avoir appris ce qu’il en coûte lorsque l’indépendance d’un pays s’accompagne de l’exode presque total d’une population qui y vivait depuis plusieurs générations. Plus de soixante ans après 1962, nombre de Pieds-noirs entretiennent encore avec leur terre natale une relation douloureuse, et beaucoup éprouvent toujours les plus grandes difficultés à y retourner simplement, librement, comme on revient visiter le pays de son enfance. Ceuta et Melilla ne doivent jamais connaître pareille rupture. Les populations existent, leurs droits existent, leur mémoire aussi. Rendre un territoire à sa géographie ne doit pas signifier en expulser l’histoire. Tout règlement digne de ce nom devrait commencer par garantir cela.

«Ceuta et Melilla peuvent rester encore longtemps espagnoles. Le droit, les rapports de force et l’histoire ont leurs inerties. Mais aucune inertie n’est une solution politique»

—  Boualem Sansal

Mais une souveraineté peut évoluer sans qu’une civilisation disparaisse. L’Europe devrait le savoir mieux que quiconque: elle s’est précisément construite en inventant des formes politiques capables de dépasser les vieilles frontières sans effacer les peuples.

Et c’est peut-être ici que la question de Ceuta et Melilla nous conduit vers une question beaucoup plus grande.

En 1987, le roi Hassan II demanda l’adhésion du Maroc à la Communauté économique européenne. La demande fut écartée: le Maroc n’était pas un pays européen.

La réponse semblait évidente. Elle l’est beaucoup moins aujourd’hui.

Car voici que la même Europe qui expliquait au Maroc qu’il ne pouvait entrer dans la Communauté parce qu’il était africain nous explique aujourd’hui que deux villes situées en Afrique constituent ses frontières.

Il faut choisir.

Ou plutôt, il faut sortir de cette géographie administrative qui défend l’absurde et ignore le réel.

Le détroit de Gibraltar mesure quatorze kilomètres dans sa partie la plus étroite. Quatorze kilomètres séparent deux continents, mais ils n’ont jamais séparé deux mondes. Depuis des millénaires, hommes, marchandises, armées, langues, religions et cultures le traversent. Rome fut des deux côtés. L’islam fut des deux côtés. L’Espagne et le Maroc ont vécu l’un avec l’autre, l’un contre l’autre, mais jamais véritablement l’un sans l’autre.

Pourquoi ne pas reprendre aujourd’hui la question laissée sans réponse en 1987?

Non pas annoncer demain l’adhésion du Maroc à l’Union européenne. Les institutions ne fonctionnent pas ainsi, les traités existent, les peuples doivent être consultés et le Maroc lui-même aurait à décider jusqu’où il souhaite aller.

Mais pourquoi interdire la question?

Le Maroc de 2026 n’est plus celui de 1987. Il a montré sa capacité à administrer un État complexe, à conduire de grands projets, à développer des infrastructures de niveau international, à tenir ses engagements, à assurer sa stabilité dans une région qui en manque cruellement et à construire des relations solides avec l’Europe, l’Afrique et les nouvelles puissances du monde. Combien de pays de l’Europe de l’Est auraient réussi seuls à rejoindre l’Union européenne sans ses aides massives, à atteindre le niveau atteint par le Maroc, qui n’avait à compter que sur lui-même, et cela dans un environnement autrement plus dangereux?

Il est déjà, dans les faits, l’un des grands partenaires stratégiques de l’Europe et un acteur majeur en Afrique.

Mais il y a aujourd’hui une donnée qui n’existait pas en 1987: le monde a changé.

Il change même à une vitesse que l’Europe, trop occupée par ses propres difficultés, ne mesure peut-être pas encore suffisamment. Les puissances se recomposent, de nouveaux ensembles se constituent, les alliances deviennent plus mobiles, les continents se rapprochent autrement. Ce qui paraissait hier fixé pour longtemps ne l’est plus.

L’Europe demeure une grande puissance. Elle possède un marché immense, une civilisation, une capacité scientifique, industrielle et financière considérable, et elle reste pour le Maroc le partenaire naturel que lui désignent la géographie, l’histoire et des millions de liens humains. Le Maroc lui-même n’a jamais caché son désir d’un rapprochement toujours plus étroit avec elle.

Mais le réel est là.

Un pays n’attend pas indéfiniment devant une porte fermée. Il regarde autour de lui. Il commerce, investit, noue des alliances, ouvre d’autres routes. Le Maroc le fait déjà. Non pas contre l’Europe, mais parce que le monde lui offre désormais des possibilités que le monde de 1987 ne lui offrait pas.

L’Europe devrait y réfléchir.

Elle peut considérer le Maroc comme son voisin du Sud, utile lorsqu’il faut contenir les migrations, combattre le terrorisme, sécuriser la Méditerranée ou garantir certaines chaînes d’approvisionnement. Elle peut aussi comprendre qu’il est devenu un partenaire stratégique dont l’arrimage durable à l’espace européen constitue, pour elle-même, un intérêt majeur.

Ce ne sont pas deux politiques différentes. Ce sont deux visions du monde.

Dans la première, l’Europe protège ses frontières.

Dans la seconde, elle construit son avenir.

Et le temps presse. Car pendant que nous discutons pour savoir où finit l’Europe, le monde, lui, ne nous attend pas.

Un règlement de la question de Ceuta et Melilla aurait d’ailleurs des conséquences qui dépasseraient largement les deux villes.

Il modifierait le rapport de l’Europe à l’Afrique du Nord.

On parle beaucoup d’immigration, de Sahel, de terrorisme, de trafics, de sécurité méditerranéenne. On en parle généralement lorsque les problèmes sont déjà arrivés aux frontières européennes. Or le Maroc est précisément situé au point de rencontre de ces questions: Afrique, Atlantique, Méditerranée, Europe. Sa géographie est une donnée stratégique avant d’être une destination touristique.

Ceuta et Melilla en offrent d’ailleurs une étrange démonstration. L’Europe a dressé en Afrique les murs derrière lesquels elle prétend se protéger de l’Afrique. Puis elle demande au Maroc de l’aider à surveiller ces murs.

Il y a peut-être plus intelligent à faire.

Un Maroc plus étroitement associé à l’Europe pèserait nécessairement sur les équilibres de toute l’Afrique du Nord. Il pèserait aussi sur la question migratoire et sur la sécurité d’un espace qui va désormais du Sahel à la Méditerranée. Non parce que le Maroc aurait vocation à devenir le gendarme méridional de l’Europe, ce serait encore une manière bien pauvre de concevoir leur relation, mais parce qu’aucune stratégie européenne sérieuse dans cette région ne peut désormais être pensée sans lui.

Cela vaut également pour le Maghreb. Il demeure l’une des grandes régions empêchées du monde. La frontière entre le Maroc et l’Algérie est fermée, les échanges régionaux sont dérisoires, les rivalités politiques paralysent un ensemble qui pourrait peser considérablement entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne. On ne résoudra pas cette absurdité à Ceuta. Mais tout déplacement important de la relation entre le Maroc et l’Europe modifiera nécessairement les données de l’équation maghrébine.

Voilà pourquoi l’affaire est plus importante qu’elle n’en a l’air.

Elle intervient au moment où le monde se recompose.

L’Europe reste une grande puissance. Le Maroc souhaite depuis longtemps se rapprocher d’elle. Mais il n’est plus dans la situation de 1987. D’autres portes existent désormais. D’autres marchés, d’autres alliances, d’autres puissances lui parlent. Il n’a aucune raison de choisir contre l’Europe; il a de moins en moins de raisons de l’attendre.

C’est peut-être cela que Ceuta et Melilla révèlent le mieux.

En 1987, l’Europe disait au Maroc: vous êtes en Afrique, vous ne pouvez donc pas entrer chez nous.

En 2026, elle lui dit: nous sommes à Ceuta et Melilla, donc l’Europe est en Afrique.

Entre ces deux affirmations, il y a quelque chose qui ne tient plus.

Ceuta et Melilla peuvent rester encore longtemps espagnoles. Le droit, les rapports de force et l’histoire ont leurs inerties. Mais aucune inertie n’est une solution politique.

Le Maroc a posé la question.

L’Espagne a répondu.

L’Europe est désormais, elle aussi, concernée.

Car derrière Ceuta et Melilla se dessine une question autrement plus grande: où l’Europe place-t-elle sa frontière et, surtout, où place-t-elle son avenir?

Les frontières de l’Europe doivent être en Europe.

Le Maroc, lui, est à quatorze kilomètres.

Par Boualem Sansal
Le 27/08/2026 à 11h00