Sebta, an de grâce 1415: le Maroc existerait-il moins que l’Espagne?

Mouna Hachim.

ChroniqueLes récents incidents migratoires à Sebta ont fait ressurgir, sur les plateaux de télévision et dans les commentaires qui les accompagnent, un argument manifestement fâché avec l’Histoire comme avec la logique: «Le Maroc n’existait pas». Abracadabra!

Le 22/08/2026 à 11h08

Comment donner rétrospectivement une légitimité à la conquête militaire de Sebta par les Portugais en 1415? Faire disparaître le Maroc.

Le tour est commode. Il suffit de dire que le Maroc n’existait pas, ou d’évoquer vaguement des «dynasties berbères et arabes» avant l’arrivée des Portugais, sans jamais replacer Sebta dans la géographie politique mérinide, pour débarrasser la conquête de ce qu’elle a de gênant : une armée portugaise de quelque 50.000 hommes, transportée par près de deux cents navires, traversant le détroit et s’emparant par les armes d’une ville située sur la côte africaine.

Ainsi donc, le roi João Ier aurait mobilisé cette imposante armada pour conquérir une terre vierge, sans souverain ni maître, suspendue hors de toute organisation politique, attendant obligeamment qu’on veuille bien la prendre?

Voilà qui mérite que l’on s’y attarde un instant.

Si l’on exige du Maroc d’alors qu’il possède les frontières, les institutions et la forme politique du Maroc d’aujourd’hui pour lui reconnaître une existence historique, encore faudrait-il soumettre l’Europe à pareille exigence.

Arrêtons donc toutes les horloges en 1415 et jugeons chacun à l’aune du même critère.

À commencer par l’Espagne.

En 1415, la péninsule Ibérique est partagée entre la Couronne de Castille, la Couronne d’Aragon, le royaume de Navarre, le royaume du Portugal et, au sud, l’émirat nasride de Grenade, qui ne tombera qu’en 1492.

La Couronne d’Aragon forme elle-même un ensemble composite, réunissant sous un même souverain des territoires qui conservent leurs institutions, leurs lois et leurs particularismes: le royaume d’Aragon, le royaume de Valence, la principauté de Catalogne et le royaume de Majorque, auxquels s’ajoutent plusieurs possessions méditerranéennes, parmi lesquelles les royaumes de Sicile et de Sardaigne.

Le mariage d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon, célébré en 1469, ouvre la voie à l’union dynastique des deux Couronnes, réalisée dix ans plus tard, sans entraîner pour autant la fusion de leurs institutions ou de leurs systèmes juridiques.

Ironie supplémentaire: ce n’est pas l’Espagne qui s’empare de Sebta en 1415, mais le Portugal. Cela n’empêche pas d’inscrire cette conquête portugaise dans l’histoire de la Sebta espagnole. Pourquoi les dynasties qui gouvernaient le Maroc avant 1415 devraient-elles, elles, être tenues pour étrangères à son histoire?

Poussons l’exercice un peu plus loin et traversons les Pyrénées.

Si la France existe bien sous la forme d’un royaume, chercher sur une carte de 1415 les frontières de la République française actuelle, même en se limitant à l’Hexagone, conduirait à quelques déconvenues.

Le royaume est plongé dans la guerre de Cent Ans et déchiré par l’affrontement entre Armagnacs et Bourguignons. Le puissant duché de Bourgogne mène sa propre politique dans un royaume en proie à la guerre civile, tandis que le duché de Bretagne conserve une large autonomie et qu’une partie de la Guyenne demeure aux mains du roi d’Angleterre.

Au-delà, de vastes territoires aujourd’hui français —le duché de Savoie, le comté de Provence ou encore le duché de Lorraine— n’appartiennent tout simplement pas au royaume de France.

En 1415 précisément, l’armée française subit à Azincourt une défaite majeure face à Henri V d’Angleterre, ouvrant la voie à de nouvelles conquêtes anglaises, notamment en Normandie.

Faut-il en déduire que la France «n’existait pas»?

Plus à l’est, l’exercice devient encore plus délicat. En 1415, l’espace germanique est pour l’essentiel celui du Saint-Empire romain germanique, vaste mosaïque de duchés, principautés, villes libres et territoires ecclésiastiques disposant de degrés variables d’autonomie. Il faudra attendre 1871 pour voir naître un État allemand unifié.

Et puisque nous sommes lancés dans ce grand jeu de massacre historique, descendons en Italie.

En 1415, pas d’Italie unifiée. À sa place, une multitude d’États, de républiques, de duchés et de royaumes: Venise, Florence, Milan, les États pontificaux, Naples et bien d’autres entités dont les alliances et les rivalités composent l’une des histoires politiques les plus foisonnantes d’Europe.

L’unification n’interviendra qu’au XIXᵉ siècle. Personne ne songerait pourtant à soutenir que Dante n’appartient pas à l’histoire italienne au motif qu’il est mort plus de cinq siècles avant la proclamation du royaume d’Italie.

Bref, en Europe comme ailleurs, les frontières bougent, les dynasties se succèdent, les capitales changent. Des royaumes s’unissent, se divisent, disparaissent ou se recomposent. Pourquoi cette évidence cesserait-elle de valoir lorsqu’il s’agit du Maroc?

Au VIIIᵉ siècle, les Idrissides établissent dans le Maghrib al-Aqsa un pouvoir politique autonome dont Fès devient bientôt le centre. Un souverain y règne, des ateliers monétaires frappent la monnaie et le prône est prononcé au nom de l’imam. Autant de manifestations concrètes d’une souveraineté indépendante du califat abbasside d’Orient.

Après la mort d’Idris II, soit plus de cinq siècles avant l’arrivée des Portugais, son successeur répartit entre ses frères le gouvernement de différentes provinces du royaume. Qassim ben Idris se voit ainsi confier, selon le Rawd al-Qirtas, Tanger, Sebta, Tétouan, Basra, Hajar Nesr et le pays des Masmouda.

Les dynasties se succèdent ensuite et leurs territoires fluctuent, comme vient de nous le rappeler notre petit voyage exotique à travers l’Europe.

Avec les Almoravides, le centre politique se déplace vers Marrakech et le territoire gouverné s’étend considérablement, de part et d’autre du détroit.

C’est d’ailleurs depuis Sebta qu’en 1086 Youssef ben Tachfine, appelé au secours par les princes des Taïfas confrontés à l’avancée d’Alphonse VI de Castille, organise le passage de ses troupes vers al-Andalus, avant que ses forces ne remportent quelques mois plus tard la retentissante bataille de Zallaqa.

C’est aussi à Sebta que naît, vers 1083, Ali ben Youssef, futur souverain d’un empire qui s’étend sur les deux rives avec Marrakech pour capitale.

Les Almohades succèdent aux Almoravides et maintiennent Marrakech comme capitale de leur empire. Sebta constitue alors un port de premier plan, doté d’une flotte militaire et marchande, d’arsenaux de construction navale et d’un important système défensif.

L’affaiblissement de la dynastie au XIIIᵉ siècle ouvre cependant une période plus mouvementée. La ville connaît des épisodes d’autonomie sous les Azafides, avant de passer sous l’autorité des Mérinides, dont Fès devient la capitale.

En 1328, le sultan Abou Saïd fait édifier sur les hauteurs de la ville, à l’extérieur de la médina, Afrag, également appelée al-Mansura. C’est une véritable cité palatiale fortifiée, conçue sur le modèle de Fès la Nouvelle, où prennent place la résidence du souverain, de son entourage, ses troupes et son administration.

Quelques années seulement après la conquête de 1415, le chroniqueur sebtaoui al-Ansari dresse le tableau de la ville musulmane telle qu’elle existait à la veille de sa prise. Il donne l’image d’une ville d’une remarquable densité urbaine et y recense des dizaines de bibliothèques, des mosquées, des caravansérails, des bains publics, des fontaines et des souks organisés par corporations de parfumeurs, de dinandiers et de marchands de soie.

C’est cette ville-là que les Portugais prennent en 1415.

Et malgré l’effacement considérable de son patrimoine islamique —sa grande mosquée fut notamment transformée en église, où les trois infants portugais furent armés chevaliers dès le lendemain de l’assaut—, malgré l’exode de ses habitants, la pierre elle-même s’est chargée de conserver une partie des archives.

Parmi les vestiges de l’enceinte mérinide subsiste une entrée dont le nom, six siècles plus tard, se passe de commentaire: Puerta de Fez.

Par Mouna Hachim
Le 22/08/2026 à 11h08