Appel à la «destruction» du Maroc à la télévision espagnole: quand la liberté d’expression fait le lit de la haine

Taleb Alisalem lors de l'émission de débat d'actualité Horizonte diffusée sur la chaine  espagnole Cuatro.

Taleb Alisalem lors de l'émission de débat d'actualité Horizonte diffusée sur la chaine espagnole Cuatro.

Interpellé après la diffusion sur la chaîne espagnole Cuatro de propos appelant ouvertement à la «destruction politique et économique» du Maroc, l’universitaire et homme politique Lahcen Haddad a obtenu une première réponse institutionnelle. Face au silence des diffuseurs et à l’absence de contradiction sur le plateau d’Horizonte, son action a poussé l’Association de la presse de Madrid à transmettre officiellement le dossier à la Commission de déontologie du journalisme. Retour sur une affaire qui en dit long sur bien des limites des médias espagnols.

Le 21/08/2026 à 16h14

Après avoir interpellé publiquement et sans relâche la direction des chaînes espagnoles Mediaset España et Cuatro, puis pris à témoin l’ensemble de la profession journalistique outre-Pyrénées, Lahcen Haddad a finalement obtenu une première réponse institutionnelle. L’Association de la presse de Madrid (APM) a officiellement confirmé avoir transmis son dossier à la Commission d’arbitrage, des plaintes et de déontologie du journalisme, l’instance supérieure compétente en Espagne pour juger des manquements à l’éthique de la presse.

Cette saisine fait suite à la diffusion d’une émission sur la chaîne de télévision espagnole Cuatro au cours de laquelle un invité a appelé à la «destruction politique et économique» du Maroc, sans qu’aucune contradiction ne lui soit opposée sur le plateau. «Est-ce acceptable de normaliser à la télévision la ‘destruction politique et économique’ d’un pays? L’Association de la presse de Madrid m’a communiqué qu’elle a transmis mon écrit à la Commission d’arbitrage, des plaintes et de déontologie du Journalisme [...]. Ma position reste strictement journalistique et déontologique», a écrit Lahcen Haddad pour annoncer cette décision.

Une dérive en direct

Tout a commencé le 31 juillet 2026. Ce soir-là, la chaîne espagnole Cuatro diffuse le 256ᵉ épisode (saison 6) de son émission d’actualité et de débat Horizonte, intitulée pour l’occasion «Spécial: crise à la frontière».

L’émission est coprésentée par le duo d’animateurs vedettes Iker Jiménez et Carmen Porter. Autour de la table figurent plusieurs intervenants, dont Eduardo Inda, directeur du journal OKDIARIO, le chroniqueur Rubén Pulido, ainsi que Taleb Alisalem, présenté sur le plateau comme un «activiste sahraoui». Au cours du débat axé sur les tensions frontalières à Sebta, Taleb Alisalem affirme que l’Espagne disposerait, sans avoir recours à la force militaire, de moyens de pression capables de «détruire le Maroc politiquement et économiquement».

Loin d’être un incident isolé ou une phrase fugitive du direct, la séquence a ensuite été relayée, promue et archivée sur le site officiel de l’émission et la plateforme numérique du groupe Mediaset. Les articles accompagnant le replay reprenaient également les propos d’Alisalem qualifiant la crise de Sebta de «seconde Marche verte» et soutenant que le Maroc poursuivrait une politique expansionniste visant Sebta, Melilla et l’archipel des Canaries.

Une rhétorique de sanction collective

Face à ces déclarations, Lahcen Haddad prend l’initiative de rédiger une lettre ouverte d’une rigueur juridique et éthique remarquable, adressée directement à la direction des chaînes Cuatro et Mediaset, à la production d’Horizonte ainsi qu’aux présentateurs et chroniqueurs de l’émission.

Dans son texte initial, Lahcen Haddad prend soin de poser un cadre d’analyse très strict, rappelant qu’il ne s’agit aucunement d’entraver le débat ou de contester des opinions politiques: «Il est parfaitement légitime de critiquer le gouvernement marocain. Il est légitime de contester les positions diplomatiques du Royaume. Il est légitime de défendre le Polisario ou toute autre position sur le Sahara. La liberté d’expression doit protéger des opinions profondément divergentes, voire extraordinairement sévères. Mais parler de la ‘destruction politique et économique’ d’un pays entier relève d’un autre registre».

Il rappelle la réalité humaine que dissimule une telle formule. «Le Maroc n’est pas une abstraction diplomatique. C’est une nation de près de quarante millions d’habitants. ‘Détruire économiquement’ le Maroc impliquerait nécessairement d’affecter des emplois, des revenus, des entreprises, des familles, des services publics, des épargnes et des attentes de millions de citoyens ordinaires [...]. Il existe ici, au minimum, une rhétorique de sanction collective qui mérite d’être examinée avec la plus grande rigueur», écrit-il.

L’universitaire adosse également son raisonnement sur les normes internationales relatives aux droits humains, à savoir l’article 20.2 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) sur l’apologie de la haine nationale incitant à la discrimination ou à la violence et le Plan d’action de Rabat des Nations unies, qui fournit des critères pour évaluer la gravité d’un discours (contexte, auteur, intention, contenu, étendue de la diffusion et probabilité du préjudice).

Un silence coupable

L’angle d’attaque principal de Haddad ne porte pas uniquement sur l’invité, mais sur la responsabilité de la rédaction et des journalistes présents sur le plateau qui ont laissé tenir ces propos sans y apporter la moindre réserve. «Je ne demande aucune censure. Je demande quelque chose de bien plus élémentaire: une explication journalistique et éditoriale. Lorsque M. Alisalem a parlé de ‘détruire le Maroc politiquement et économiquement’, quelle contradiction lui a-t-on opposée? Lui a-t-on demandé ce que signifierait concrètement cette ‘destruction’ pour des millions de Marocains? [...] Lui a-t-on demandé s’il accepterait le même raisonnement si un invité se rendait sur un plateau de télévision pour proposer de ‘détruire politiquement et économiquement’ l’Espagne, l’Algérie, la France, ou toute autre nation?».

Malgré cette interpellation détaillée, ni le groupe Mediaset, ni la chaîne Cuatro, ni l’équipe de production d’Iker Jiménez n’ont donné suite à la lettre ouverte.

Constatant cette absence totale de réponse, Lahcen Haddad a réitéré sa demande avant de décider d’interpeller directement l’ensemble de la profession et des organisations syndicales de la presse espagnole. Il a repositionné le débat au niveau des standards universels du métier de journaliste. «Est-il journalistiquement normal qu’un invité propose à la télévision la ‘destruction politique et économique’ d’un pays de près de 40 millions d’habitants sans qu’on le contredise immédiatement sur les conséquences humaines d’une telle proposition? Je ne demande pas la censure. Je ne demande pas non plus que quiconque partage mes positions sur le Maroc. Je me contente de demander si les standards journalistiques seraient les mêmes si quelqu’un proposait la ‘destruction’ de l’Espagne, de la France ou de l’Algérie», soulignait-il.

La réponse positive de l’Association de la presse de Madrid (APM) et la transmission du dossier à la Commission compétente en matière de déontologie journalistique marquent un tournant dans cette affaire. En déplaçant le combat sur le terrain strict de la déontologie professionnelle et du respect du contradictoire, Lahcen Haddad pose un cas d’école: un plateau de télévision peut-il, au nom de la liberté d’expression, héberger et diffuser sans recul critique des appels à l’effondrement économique et social de tout un peuple?

La position que prendra la Commission pourrait constituer une référence importante dans le débat sur la responsabilité éditoriale des médias face aux propos extrêmes tenus par leurs invités.

Par Tarik Qattab
Le 21/08/2026 à 16h14