Ceuta, Tanger, Oued el Makhazen, trois tentatives de conquêtes portugaises dans le nord du Maroc

Bernard Lugan.

ChroniqueLa mort du roi Sébastien qui n’avait pas d’héritier plongea le Portugal dans une crise de succession qui aboutit, en 1580, à son union dynastique avec l’Espagne, Ceuta passant alors sous souveraineté espagnole.

Le 18/08/2026 à 11h03

Les évènements de Ceuta donnent l’occasion de revenir sur ce qui, aux XVème-XVIème siècles, fut une obsession portugaise, à savoir contrôler le nord du Maroc, ce que le Portugal fit à trois occasions, dont deux se terminèrent par une victoire marocaine.

À l’époque romaine, Ceuta-Sebta, clé du détroit de Gibraltar, avait pour nom Septem Fratres, littéralement «les Sept Frères», probablement en référence aux sept collines dominant la presqu’île sur laquelle la ville est bâtie. Cette appellation évolua ensuite vers l’arabe Sebta, puis Ceuta en portugais et en espagnol.

Au début du XVème siècle, Sebta était un point stratégique majeur pour le contrôle du passage maritime entre Atlantique et Méditerranée. De plus, avant les grandes découvertes portugaises de la fin du XVème et du début du XVIème siècle, elle était le point d’aboutissement le plus septentrional du commerce transsaharien dominé par le Maroc et qui, le long des pistes du Sahara, aboutissait à Sijilmassa. De là, il irriguait toutes les villes du Maghreb avant de se prolonger dans la péninsule ibérique. Voulant obtenir le monopole de la dernière partie de cet immense axe commercial, à savoir celui du tronçon Maroc-Europe, le Portugal décida donc de conquérir Sebta. L’argument officiel était la lutte contre la piraterie. Or, cette conquête allait marquer le début de l’Empire portugais.

Le 21 août 1415, les troupes du roi Jean Ier (João I) accompagné de ses fils dont Henri le Navigateur, s’emparèrent de la ville après une opération soigneusement préparée. Tenue secrète, elle était forte de 45.000 à 50.000 hommes embarqués sur 200 navires. Le débarquement se fit le 21 août 1415 et, l’effet de surprise jouant, la ville fut prise en un jour.

Le Portugal chercha ensuite à s’étendre dans le nord du Maroc afin de contrôler toute la rive africaine du détroit de Gibraltar. Aussi, au mois de septembre 1437, l’infant Henri le Navigateur ayant convaincu son frère, le roi Éduardo Ier, de prendre Tanger, une armée portugaise forte de 6.000 à 8.000 hommes débarqua et assiégea la ville. Mais le ravitaillement étant insuffisant, les maladies s’abattant sur la troupe et les assauts se brisant contre les défenses marocaines, l’entreprise fut vite un échec. De plus, ne voulant pas répéter les erreurs commises à Ceuta, les Marocains envoyèrent deux puissantes armées de secours. Encerclés, privés d’eau et de nourriture, les Portugais négocièrent alors leur reddition-évacuation, obtenant le droit de rembarquer à condition de rendre Ceuta au Maroc. Lisbonne refusa ensuite d’honorer le traité, et cela, d’autant plus que la bulle Etsi Cunctos, publiée par le pape Eugène IV en 1442, érigea Ceuta en diocèse, confirmant ainsi son appartenance ecclésiastique au Portugal, et légitimant donc aux yeux de la chrétienté la souveraineté de Lisbonne sur la ville. L’infant Ferdinand, frère du roi, laissé comme otage, mourut en captivité à Fès en 1443.

La troisième tentative portugaise eut lieu plus d’un siècle plus tard, alors que Lisbonne avait évacué la plupart des ports occupés par ses forces sur le littoral atlantique du Maroc.

Le roi Sébastien Ier du Portugal (1557-1578) rêvait de reprendre pied Maroc. Aussi, en 1577, quand le prétendant Mohammed el-Moutaoukil vint lui offrir la reconnaissance de la suzeraineté portugaise en échange de son appui militaire, le souverain décida d’intervenir.

Le sultan marocain Moulay Abd-el-Malek (1576-1578), cinquième souverain de la dynastie saadienne, tenta alors de le raisonner, et par tous les moyens, il chercha à lui faire comprendre qu’il n’était dans l’intérêt, ni du Portugal, ni du Maroc, d’ouvrir les hostilités. Rien n’y fit car le souverain portugais qui voulait en découdre, considéra les sages propositions de Moulay Abd-el-Malek comme autant d’aveux de faiblesse.

Mais, tout en tentant de sauver la paix, Moulay Abd-el-Malek prépara son armée à la guerre et, lorsqu’il se mit en marche vers les troupes portugaises qui venaient de débarquer, c’est à une levée en masse que l’on assista.

Accumulant les erreurs, ne tenant aucun compte des avertissements ou des renseignements, le 4 août au matin le souverain portugais positionna ses troupes en un carré massif, dos au fleuve, ce qui, durant la bataille empêcha son aile droite de manœuvrer et lui interdit ensuite toute possibilité de retraite. Plus mobile, tirant au maximum parti du terrain, Moulay Abd-el-Malek, choisit de disposer ses troupes en croissant afin d’opérer une manœuvre de débordement.

La défaite du roi Sébastien fut totale, dix mille Portugais jonchant, morts, le champ de bataille, contre deux mille Marocains. Les Marocains firent 15.000 prisonniers dont 5 à 6.000 combattants et au moins 10.000 suivants et domestiques. Seuls quelques centaines de cavaliers nobles furent rachetés par leurs familles.

Les trois rois qui s’affrontèrent dans cette bataille connue de ce fait sous le nom de «Bataille des Trois Rois», y trouvèrent tous trois la mort. Sébastien et Mohammed el-Moutaoukil se noyèrent dans l’oued el Makhazen en tentant de fuir, tandis que Moulay Abd-el-Malek mourait au début de la bataille d’une intoxication alimentaire. Quand ils reconnurent le cadavre de Mohammed el-Moutaoukil, les Marocains l’écorchèrent, d’où le nom d’el-Mesloukh (l’écorché) qui lui est resté dans l’histoire. Sa sanglante dépouille fut bourrée de paille et exhibée dans les principales villes du Maroc. Le soir de la bataille, sur le lieu de la victoire marocaine, un frère du sultan défunt fut proclamé sous le nom d’Ahmed El-Mansour (le Victorieux) qui régna de 1578 à 1603.

La mort du roi Sébastien qui n’avait pas d’héritier plongea le Portugal dans une crise de succession qui aboutit, en 1580 à son union dynastique avec l’Espagne, Ceuta passant alors sous souveraineté espagnole. En 1640, quand le Portugal retrouva son indépendance, Ceuta choisit de rester sous souveraineté espagnole, décision officialisée par le traité de Lisbonne de 1668.

Par Bernard Lugan
Le 18/08/2026 à 11h03