Mon article publié dans Le360 intitulé: «Combien de temps encore les historiens algériens choisiront-ils de chevaucher les mythes de la fausse histoire?», a fait réagir Ali Farid Belkadi qui répond dans un site algérien sous le titre: «Le plumitif du Makhzen Bernard Lugan ou la liquidation méthodique de l’histoire algérienne».
En parlant de moi, Farid Belkadi écrit:
«Pour cet esprit moyen (bigre !) devenu au fil des années l’un des principaux plumitifs des thèses historiques chimériques (je souligne) du Makhzen, toute contestation de sa thèse selon laquelle l’Algérie serait une création de la colonisation française relèverait non de l’histoire mais d’une pathologie identitaire».
Première remarque, il est insolite, pour ne pas dire cocasse, qu’un historien algérien soutenant contre toute réalité que l’Algérie a une continuité historique depuis l’Antiquité, ose qualifier de «chimérique» la profondeur historique attestée du Maroc, État qui existe depuis les Idrissides et qui s’est perpétué à travers ses dynasties. La chimère se trouverait en revanche dans une Algérie dont le général de Gaulle qui fut pourtant son géniteur, parlait en ces termes:
«(…) Depuis que le monde est monde, il n’y a jamais eu d’unité, ni, à plus forte raison, de souveraineté algérienne. Carthaginois, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes syriens, Arabes de Cordoue, Turcs, Français, ont tour à tour pénétré le pays sans qu’il y ait eu à aucun moment, sous aucune forme, un État algérien» (Charles de Gaulle, 16 septembre 1959).
Scientifiquement, je suis sur la même ligne que le général de Gaulle, à savoir que je ne nie évidemment pas les phases historiques s’étant déroulées sur le territoire de l’actuelle Algérie, mais, comme le général de Gaulle, je soutiens qu’avant la France, «il n’y a jamais eu d’unité, ni, à plus forte raison, de souveraineté algérienne», ce qui ne veut évidemment pas dire que nous étions en présence d’espaces inhabités et de sociétés inorganiques.
Deuxième remarque, je démontre ma thèse quand Farid Belkadi postule la sienne, ce qu’il fait en jonglant avec les faits pour me faire dire ce que je ne dis pas. Ainsi écrit-il:
«Pour soutenir que l’Algérie n’existait pas avant la France, Bernard Lugan doit retirer successivement à l’Algérie ses peuples antiques, ses paysages sahariens, ses royaumes médiévaux, ses dynasties, sa Régence (…) puis il désigne le vide qu’il a lui-même organisé comme preuve de son affirmation».
À moins de n’avoir lu aucun de mes livres, comment Farid Belkadi peut-il écrire une telle sottise? Pour ne citer qu’un exemple, dans mon livre «Histoire des Algéries des origines à nos jours», publié en 2025 aux éditions Ellipses, toute la première partie a pour titre «Les Algéries berbères» et j’y traite abondamment des Numides, des Maures, du royaume des Masaesyles, de Massinissa, de Jugurtha, etc. Dans la deuxième partie, plusieurs chapitres sont consacrés aux «royaumes médiévaux» et un chapitre entier l’est à Bougie et à Tlemcen aux 13ème et 16ème siècles. Quant à la troisième partie, elle traite en totalité de la Régence ottomane.
«Tlemcen et Bougie furent de très brillantes principautés, mais elles ne créèrent pas l’État algérien, alors que Fès et Marrakech créèrent un État millénaire.»
— Bernard Lugan
Il faut donc une sacrée dose d’ignorance ou même de mauvaise foi pour oser écrire que je retire «successivement à l’Algérie ses peuples antiques, ses royaumes médiévaux, ses dynasties, sa Régence», alors que c’est très exactement sur elles que j’ai écrit mon livre… Pour mémoire, j’ai également écrit une «Histoire des Berbères» et une «Histoire de l’Afrique du Nord», livres que Farid Belkadi n’a pas lus, et dans lesquels je consacre de très longs développements aux «peuples antiques», aux «royaumes médiévaux», aux «dynasties» et à la «Régence». Plutôt que recopier servilement les fausses informations contenues dans ma fiche Wikipédia, Farid Belkadi aurait mieux fait de lire mes livres avant d’écrire son article…
En réalité, Belkadi et moi ne parlons pas de la même chose. J’évoque les Algéries quand l’histoire officielle algérienne parle de l’Algérie. Or, en parlant des Algéries, et cela depuis les royaumes berbères de l’Antiquité, je mets en évidence une succession de séquences historiques souvent très brillantes, mais qui, et j’aimerais que l’on me démontre le contraire, ne coagulèrent jamais dans un État algérien, l’évidente coagulation actuelle s’étant faite durant la période coloniale française, pas avant.
Là est toute la différence avec le Maroc qui existait plus de mille ans avant le protectorat qui ne fut qu’une parenthèse dans son histoire millénaire. Or, la seule évocation de cet état de fait déclenche trop souvent des réactions émotionnelles chez certains intellectuels algériens dont le comportement est moins nationaliste que chauvin, ce qui n’est pas la même chose.
Les historiens algériens tenants de l’histoire officielle écrite depuis 1962 par le FLN et par le «Système» peuvent toujours pousser des hauts cris, et invectiver, ils ne pourront pas effacer une réalité qui est qu’avec des hauts et des bas, et parfois même avec des très bas, au Maroc, une continuité étatique existe depuis quinze siècles. Ce que j’ai maintes fois résumé d’une phrase: Tlemcen et Bougie furent de très brillantes principautés, mais elles ne créèrent pas l’État algérien, alors que Fès et Marrakech créèrent un État millénaire.
Ce n’est pas faire injure à l’Algérie que de simplement dire cela car, et comme je l’ai également écrit à maintes reprises, ancrées dans leurs brillantes histoires, Venise, Gènes, Florence, la Bavière ou la Flandre ne nourrissent pas de complexe existentiel pour ne pas avoir créé l’Italie, l’Allemagne ou la Belgique…
Le problème est que le national-chauvinisme à fleur de peau de certains intellectuels algériens n’a, semble-t-il, pas la même hauteur… Peut-être parce qu’il n’a pas la même profondeur.




