Comme nous l’ont appris Fernand Braudel et les maîtres de la géopolitique, la géographie façonne l’histoire en ce sens qu’elle impose aux décisions des hommes des contraintes et des constantes de longue durée. C’est ainsi que les barrières naturelles, montagnes ou fleuves structurent les frontières et les identités.
Mers et façades maritimes ont permis de créer des routes et des puissances commerciales. La Méditerranée de Braudel était un «espace-monde» où circulaient marchandises, idées et impérialismes. L’insularité britannique a de son côté favorisé une stratégie tournée vers la maîtrise des mers, condition de l’impérialisme colonial. Le contrôle des détroits qui sont les nœuds du commerce mondial depuis l’Antiquité, a toujours été au cœur de la géopolitique, qu’il s’agisse du Bosphore, de Gibraltar, du détroit de Malacca, et aujourd’hui de celui d’Ormuz.
Pour ce qui est de l’Afrique, la géohistoire montre comment le Sahara structure les routes transsahariennes dans le jalonnement des oasis. Elle explique les échanges et les frontières mouvantes du monde sahélien, zone de transition, et elle explique les conflits traditionnels d’usage de l’espace. En définitive, si la géographie ne détermine pas l’histoire, elle en oriente fortement le déroulement.
«L’Algérie est une puissance continentale en quelque sorte enfermée dans la Méditerranée et dont 80% du territoire est occupé par un Sahara qui ne lui a été rattaché qu’avec l’indépendance»
— Bernard Lugan
À cet égard, les cas du Maroc et de l’Algérie sont riches d’enseignements. En dehors de la grande réalité de longue durée qui est que, qu’on le veuille ou non, le Maroc est un empire millénaire quand l’Algérie est une jeune nation née de la colonisation, la géographie explique la différence de nature entre les diplomaties des deux pays:
- L’Algérie est une puissance continentale en quelque sorte enfermée dans la Méditerranée et dont 80% du territoire est occupé par un Sahara qui ne lui a été rattaché qu’avec l’indépendance. Ses frontières terrestres sont immenses et partagées avec six pays, le Maroc, la Tunisie, la Libye, le Niger, le Mali et la Mauritanie. Avec la plupart de ces pays existe un contentieux territorial frontalier né des découpages coloniaux, ce qui induit une obsession sécuritaire. Sans parler de la problématique touareg. Tout cela explique la politique algérienne au Sahel, Alger considérant ses immensités comme étant en quelque sorte son glacis sécuritaire.
- Ouvert sur deux mers, le Maroc a une double façade maritime, atlantique et méditerranéenne, ce qui lui permet une projection naturelle à la fois vers l’Europe, vers l’Afrique de l’Ouest et vers le continent américain. À la différence de l’Algérie, le Maroc n’a de frontières terrestres qu’avec deux pays, l’Algérie et la Mauritanie, ce qui fait qu’il n’a pas de sentiment de vulnérabilité.
Les conséquences de ces données de la géographie et de l’histoire sont que:
1- La diplomatie de l’Algérie est conditionnée par l’impératif de sa sécurité qui est double:
- Intérieur afin d’empêcher l’éclatement des ensembles et des territoires qui lui ont été rattachés par la France.
- Extérieur, notamment au sud, zone de menaces qui est donc l’objet de toutes ses attentions. Quant au soutien du Polisario, il aurait permis à l’Algérie de créer un État tampon avec le Maroc, et surtout, il aurait empêché ce dernier de s’ouvrir sur le grand large et d’étendre son influence vers le Sahel.
2- Le Maroc qui est ancré sur ses bases géographiques et historiques a tout au contraire une diplomatie tournée vers la projection extérieure, vers les routes maritimes, le tout porté par d’ambitieux projets portuaires comme Tanger Med et Dakhla Atlantique, ou par celui du gazoduc Nigeria-Maroc.
En définitive, l’ouverture maritime du Maroc et la profondeur continentale de l’Algérie, induisent deux modèles diplomatiques différents conditionnés par le réel reposant sur la géographie et sur l’histoire.




