Aujourd’hui, il est possible d’affirmer que, contrairement aux idées reçues, l’empire africain ne fut pas un élément de la puissance économique britannique. D’autant plus que, comme Paris, Londres avait en Afrique des «contraintes de souveraineté» qu’il lui fallait assumer financièrement à travers le Colonial Development and Welfare Fund, l’équivalent britannique du FIDES français (Fonds d’investissement pour le développement économique et social d’outre-mer), pareillement alimenté par le budget métropolitain.
Avner Offer dans «Coasts and Benefits, Prosperity, 1870-1914», The Oxford History of the British Empire, Volume III, 1999, pp 690-711, a ainsi montré qu’en 1913, c’est à dire à son apogée, les bénéfices des investissements retirés de l’Empire dans son ensemble– dont l’Afrique–, atteignaient au maximum 0,4% du revenu national britannique.
Pour ce qui est du commerce, David Fieldhouse dans «The Metropolitain Economics of Empire». In The Oxford History of The British Empire, vol IV, 1999, pp 88-113 a écrit qu’à l’époque de l’apogée impériale, la totalité de ses colonies, dont l’Afrique, fournissait à la Grande Bretagne entre 5,1% et 7,9% de toutes ses importations et entre 6,3% et 10,8% de toutes ses exportations. Or, l’Afrique représentait au maximum un tiers de ces chiffres, soit entre 1 et 2% des importations et 2 à 3% des exportations britanniques. De plus, à elle seule, l’Afrique du Sud totalisait les 2/3 de ces pourcentages.
L’Empire britannique était un ensemble de territoires aux fonctions très différentes. Les Dominions étaient des partenaires commerciaux et financiers privilégiés car solvables, stables et proches culturellement de la Métropole, cependant que l’Afrique sud-saharienne, hors Afrique du Sud, était très peu attractive.
Dans “British Imperialism: Innovation and Expansion (1688-1914)”. New-York 1993, Cain et Hopkins, ont quant à eux montré que l’Empire était centré autour d’une élite financière et commerciale métropolitaine, le «gentlemanly capitalism» qui privilégiait les investissements dans des ensembles disposant d’institutions proches du modèle britannique, ainsi les Dominions qui disposaient d’infrastructures de transport et d’un secteur bancaire. Dans ce qu’il faut bien définir comme une «géographie du capital», l’Afrique sud-saharienne n’avait guère sa place car elle était considérée à la fois comme risquée, peu rentable et structurellement déficitaire. De plus, comme elle ne disposait pas d’infrastructures, la Grande Bretagne devait les y subventionner. En définitive, l’empire africain servait surtout à protéger les intérêts stratégiques britanniques comme les routes vers l’Inde.
«La Grande‑Bretagne n’a pas construit sa richesse en Afrique car son empire africain fut surtout un projet géopolitique et non économique.»
— Bernard Lugan
Une décennie auparavant, en 1986, dans une étude économique majeure, «Mammon and the Pursuit of Empire: The Political Economy of British Imperialism, 1860–1912», Cambridge University Press, Lance Davis et Robert Huttenback avaient profondément remis en cause l’idée d’un Empire britannique financièrement profitable pour la métropole, en démontrant que les investissements coloniaux n’étaient pas particulièrement rentables. Plus encore, les auteurs remettaient totalement en cause l’idée d’un Empire créé et construit pour enrichir la métropole. Selon eux, l’Empire ne fut pas une source majeure de profits pour la Grande-Bretagne car les investissements coloniaux n’étaient pas attractifs pour les marchés financiers britanniques. Les rendements des capitaux placés dans l’Empire n’étaient en effet pas supérieurs à ceux des investissements domestiques ou étrangers. Comme dans le cas de la France, si certains groupes privés ont pu réaliser des profits en Afrique, ce ne fut pas le cas de l’économie nationale.
L’Afrique sud saharienne offrait donc un intérêt tout à fait anecdotique à la Grande-Bretagne en raison des coûts élevés qu’y impliquaient les «contraintes de souveraineté» coloniales, la nécessité d’y créer de lourdes infrastructures, la faiblesse des exportations et l’inexistence de marchés intérieurs. Tout cela a fait dire à David Fieldhouse que l’empire africain était un fardeau pour plusieurs raisons:
- Les colonies africaines ne rapportaient presque rien au Trésor britannique;
- Elles nécessitaient des subventions croissantes;
- Les investissements privés étaient faibles et peu rentables;
- L’empire africain était maintenu pour des raisons stratégiques et politiques, non économiques.
En réalité, l’Afrique du Sud fut la seule colonie réellement «profitable», le reste de l’Afrique coloniale britannique absorbant plus de ressources qu’il en rapportait. Autrement dit, la Grande‑Bretagne n’a pas construit sa richesse en Afrique car son empire africain fut surtout un projet géopolitique et non économique. Économiquement parlant, l’Afrique ne fut qu’une composante tout à fait secondaire et même marginale du dispositif impérial britannique.




