La dernière publication du Haut-Commissariat au Plan met en lumière les profonds déséquilibres structurels et territoriaux qui caractérisent le Maroc à travers la mobilité des actifs. «Cette cartographie des déplacements domicile-travail révèle comment le manque de transports collectifs, les disparités régionales et les contraintes liées au genre façonnent le quotidien de la population active et conditionnent le développement économique du pays», écrit le quotidien Les Inspirations Eco du 30 juin.
À l’échelle nationale, la marche à pied s’impose comme le premier mode de déplacement, concernant 35,8% des actifs occupés. Si ce chiffre traduit une certaine proximité entre le lieu de résidence et le lieu de travail dans certains secteurs, il souligne surtout l’absence d’alternatives viables pour une large part des travailleurs. La voiture particulière arrive en deuxième position avec 14,6%, témoignant de la motorisation croissante de la classe moyenne urbaine. En revanche, les transports publics de masse souffrent d’une faiblesse chronique: l’usage combiné du bus, du tramway et du train ne représente que 6,9% de la mobilité globale. Ce déficit pousse les usagers vers des solutions de substitution, comme les taxis, qui captent 10% des déplacements, le transport de personnel organisé par les employeurs, qui représente 9,5%, et le transport informel, avec 2,5%, lequel pallie l’absence de lignes régulières.
L’étude révèle également une nette fracture entre les villes et les campagnes. En milieu urbain, les modes de déplacement sont plus diversifiés, avec une utilisation notable de la voiture particulière et des deux-roues, même si la marche à pied concerne encore un tiers des actifs. Le schéma s’inverse totalement en milieu rural, où les infrastructures publiques sont quasi inexistantes. La marche y devient prépondérante pour 42,4% des travailleurs, tandis que les deux-roues jouent un rôle utilitaire majeur. «L’enclavement et la nature des activités conduisent par ailleurs 11,1% des ruraux à travailler à domicile, alors que le transport informel et la traction animale représentent ensemble 8,1% des déplacements, confirmant la dépendance des populations à des moyens de fortune», souligne Les Inspirations Eco.
L’analyse selon le genre met en évidence des arbitrages sociologiques et sécuritaires bien distincts. Les hommes occupent l’espace public de manière plus diversifiée, avec un taux de marche à pied de 37,4% et un usage quasi exclusif des motocycles et des bicyclettes. À l’inverse, le recours aux deux-roues par les femmes reste marginal, traduisant des freins culturels ou des préoccupations liées à la sécurité. Les femmes privilégient donc des modes de transport perçus comme plus sûrs et mieux encadrés, affichant des taux d’utilisation supérieurs à ceux des hommes pour la voiture particulière, le taxi et le transport de personnel. Pour les femmes actives, la mobilité dépend ainsi étroitement de conditions logistiques favorables permettant de concilier vie professionnelle et obligations familiales.
Sur le plan régional, le rapport confirme l’hétérogénéité des modèles de développement locaux. Tanger se distingue par un taux exceptionnel de 34,3% pour le transport de personnel organisé par les employeurs, un résultat lié à son écosystème industriel et à ses zones franches excentrées. À Marrakech, la mobilité demeure historiquement dominée par les deux-roues, qui représentent plus du tiers des déplacements professionnels. Fès affiche un profil fortement piétonnier en raison de sa configuration urbaine compacte et de la concentration des activités dans son tissu traditionnel. Enfin, Rabat illustre sa vocation administrative avec un taux de recours à la voiture particulière culminant à 30,4%, devançant nettement le pôle économique de Casablanca.
Ces indicateurs macroéconomiques posent des défis majeurs pour la planification urbaine de demain. La faiblesse des transports collectifs institutionnels appelle une refonte des schémas directeurs, car le basculement attendu des piétons vers la voiture individuelle, à mesure que le niveau de vie s’élève, fait peser un risque accru de saturation sur les grandes agglomérations.




