L’Observatoire de la protection de l’environnement et des monuments historiques de Tanger (OPEMH) a alerté le 28 septembre dernier sur la présence de frelons orientaux (Vespa orientalis) dans «plusieurs zones du Nord». Dans un communiqué, il a plaidé pour «une surveillance de terrain urgente, un système d’alerte régional et une lutte encadrée par des scientifiques».
Sollicité par Le360, son président, Saïd Chakri, dit redouter «un passage à une espèce envahissante d’ici un à deux ans». La Fédération interprofessionnelle marocaine de l’apiculture (FIMAP) indique de son côté qu’«une commission mène actuellement une prospection afin de mesurer le degré de présence du frelon oriental».
Qu’est-ce que le frelon oriental ?
Le frelon oriental est un insecte de la famille des Vespidés, décrit par Linné en 1771. Il appartient au genre Vespa, qui compte 22 espèces de frelons. Toutes vivent en colonies organisées autour d’une reine - ce que les entomologistes appellent des insectes eusociaux. Le genre est présent surtout en Asie et en Nouvelle-Guinée. Seules deux espèces font exception, le frelon européen (Vespa crabro) et le frelon oriental. «Plusieurs types de frelons vivent déjà au Maroc», affirme Saïd Chakri.

L’insecte se reconnaît à ses marques rousses, orangées et jaunes. Son aire d’origine couvre l’ouest et le centre de l’Asie, dont la Turquie, l’Iran, le Pakistan, l’Inde, le Népal, la province chinoise du Xinjiang, la péninsule arabique et le Moyen-Orient. Elle comprend aussi le sud-est de l’Europe, le sud de l’Italie, le sud de la Russie européenne et une partie de l’Afrique de l’Est, de l’Égypte à la Somalie.
L’espèce a toutefois été introduite en Europe. Elle s’est établie en Espagne, dans le sud-est de la France et elle serait en cours d’installation en Roumanie et dans le nord de l’Italie. Plusieurs pays ont mis en place des protocoles de lutte et ont déjà établi des plans nationaux pour l’éradiquer, selon notre interlocuteur.
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Le frelon oriental niche le plus souvent sous terre, dans des terriers de rongeurs abandonnés ou des fissures de rochers. Il occupe parfois des bâtiments. Les adultes se nourrissent surtout de nectar, de sève et de miel et de fruits mûrs à l’automne. Les femelles chassent d’autres invertébrés pour apporter des protéines à leurs larves. L’insecte est à la fois charognard et prédateur. Il s’en prend aux abeilles mellifères et à d’autres pollinisateurs, même s’il peut aussi jouer lui-même un rôle de pollinisateur, apprend-on.
Dans de nombreux pays de son aire d’origine, il compte parmi les principaux prédateurs de l’abeille. Une ruche lui offre tout ce qu’il recherche, des protéines avec les abeilles adultes, les nymphes et les larves et des glucides avec le miel et le nectar. Ses attaques sur les ruchers peuvent être dévastatrices, y compris dans les zones qu’il envahit, signale le président de l’Observatoire de la protection de l’environnement et des monuments historiques de Tanger (OPEMH).
Toutefois, il ne faut pas le confondre avec le frelon asiatique (Vespa velutina), aussi appelé frelon à pattes jaunes. C’est une autre espèce du même genre, au cycle de vie différent. Le protocole de lutte n’est donc pas le même, avertit Saïd Chakri.
Un cycle de vie qui explique l’introduction
Le cycle du frelon oriental suit les saisons. Chaque printemps, en mars et avril, une reine sort de sa dormance, cherche un site et fonde un nid. Elle se charge seule de nourrir les premières larves, avec des protéines d’abeilles. «C’est pourquoi il tue les abeilles», insiste le président de l’OPEMH.
Sa seule présence suffit à paralyser une colonie. «Dès que les abeilles voient un frelon, elles n’osent plus sortir, ni chercher du nectar», dit-il. Les ouvrières, stressées, restent dans la ruche. La majorité des ruches se détruisent alors spontanément. «La ruche est condamnée», résume-t-il.
La colonie grandit pendant l’été. Le nombre d’individus devient très important avec la chaleur, que le frelon apprécie. Il atteint son maximum vers octobre, avec environ 400 ouvrières présentes en même temps. L’insecte se distingue aussi de l’abeille sur un point. Quand elle pique, elle injecte son dard et meurt juste après. Le frelon, lui, survit. Il est plus résistant et l’éradiquer reste assez difficile.
Après l’apparition des mâles et des futures reines, le nid décline vite. Octobre et novembre sont la période de reproduction. Dans les jardins, on trouve en majorité des mâles et des reines. Les mâles meurent. Les ouvrières meurent avec l’hiver. Les femelles fécondées cherchent un abri et passent la saison froide en dormance. «Les reines sont donc le plus grand danger actuellement, parce que ce sont les futurs nids», avertit Saïd Chakri.
Un nid ne dure qu’une année. S’il y en a un aujourd’hui, il y en aura d’autres au printemps, pas forcément au même endroit, car le nid dépend de la reine. Une fois la reine disparue, le nid disparaît. Il n’y a pas de régénération.
Ce cycle explique la facilité avec laquelle l’espèce voyage. Les reines fécondées hivernent dans des endroits abrités, souvent dans des matériaux ou des conteneurs que l’homme transporte sur de longues distances. Elles se dispersent ainsi sans qu’on s’en aperçoive. Une reine peut porter des œufs, parfois des centaines. Quelques reines suffisent pour fonder une population si les conditions sont favorables. Dans les faits, l’espèce voyage surtout avec les échanges de marchandises et ce sont les femelles qui l’introduisent.
Pourquoi il faut «renforcer la surveillance»
C’est pourquoi l’OPEMH dit suivre «avec intérêt et inquiétude» les données enregistrées ces derniers temps. Elles signalent la présence de l’insecte à Tanger, Tétouan, M’diq et Fnideq. L’Observatoire s’appuie, par ailleurs, sur une étude scientifique publiée en 2026. Elle établit l’installation de deux espèces de frelons dans le Nord. Ses auteurs jugent nécessaire de renforcer la surveillance, afin de délimiter leur aire de répartition et d’évaluer leurs effets sur l’apiculture, les écosystèmes et la santé publique.
Les apiculteurs ne sont pas les seuls exposés. D’après les études citées par l’Observatoire, l’espèce peut s’installer dans les fissures, les cavités et les constructions humaines, jusqu’à proximité des zones urbaines. Des piqûres multiples peuvent poser un risque pour la santé. L’Observatoire reste toutefois prudent. Les signalements récents venus de plusieurs quartiers de Tanger doivent être traités comme un signal d’alerte.
Ils appellent une vérification scientifique urgente, mais ne suffisent pas à établir l’ampleur de la présence ni son trajet géographique. Il faut pour cela un inventaire de terrain organisé des nids et des individus, une localisation précise de chaque observation, une confirmation de l’identité taxonomique des échantillons et un suivi de la densité et de la répartition.
Sur cette base, l’Observatoire formule cinq demandes aux autorités. Il réclame d’abord une opération de surveillance de terrain, urgente et coordonnée, à Tanger et dans le reste du Nord. Elle devra délimiter l’aire de répartition de Vespa orientalis et dresser une première carte des foyers et des nids. Quatre priorités sont citées, les ruchers, les zones d’habitation, les établissements scolaires et les espaces naturels sensibles.
Il demande ensuite un mécanisme régional de surveillance et d’alerte précoce. Celui-ci réunirait les services compétents, les autorités locales, les acteurs scientifiques, les universités, les professionnels de l’apiculture et les associations. Il collecterait les observations, les vérifierait scientifiquement et suivrait l’évolution de la propagation.
Troisième demande: un programme de gestion intégrée. Il repose sur le repérage scientifique des nids, l’évaluation du niveau de risque et l’intervention de professionnels pour les détruire en cas de nécessité. L’Observatoire écarte la lutte aveugle, qui peut nuire aux insectes locaux et aux pollinisateurs. Selon lui, la littérature scientifique soutient cette approche intégrée.
La quatrième demande concerne les apiculteurs. L’Observatoire veut les soutenir et activer la surveillance dans les ruchers, afin de repérer la pression de prédation et les pertes possibles. Il réclame aussi des protocoles de protection des ruches et un recueil de données, pour mesurer l’impact économique et environnemental réel du phénomène.
La dernière demande porte sur la sensibilisation des citoyens, sans provoquer de panique. Le communiqué les invite à ne pas s’approcher des nids et à ne pas tenter de les brûler ou de les retirer eux-mêmes. Il réclame un canal clair pour signaler les observations et les nids, afin que les services compétents les prennent en charge.
Une même logique sous-tend ces demandes. La phase actuelle exige une action précoce, fondée sur la connaissance scientifique. La détection rapide, le repérage des foyers de reproduction et une intervention organisée seraient plus efficaces que d’attendre l’extension de l’aire de présence, la hausse de la pression sur les ruchers ou l’apparition de colonies denses en milieu urbain. L’Observatoire invite enfin l’université Abdelmalek Essaâdi, les institutions scientifiques spécialisées et les professionnels de l’apiculture à participer à un programme régional. Celui-ci suivrait l’espèce et évaluerait la dynamique de sa propagation, ainsi que ses effets possibles sur l’environnement, l’économie et la santé.
La FIMAP annonce une commission de prospection
Du côté de la profession, la FIMAP indique qu’une commission mène un travail de prospection et d’identification. Elle réunit la FIMAP, l’ONSSA et les services extérieurs de l’agriculture. On apprend que les premiers constats restent limités. Dans la région du Nord, la présence est identifiée, mais son degré et son intensité sont inconnus. Une évaluation est prévue. À Casablanca, la confirmation et le détail sont toujours attendus. Selon la FIMAP, rien de sérieux n’est établi à ce stade.
Le calendrier renforce l’urgence. Lors de leurs premières prospections, les membres de l’Observatoire ont constaté la présence de nombreuses reines. Qui dit reines, dit futurs nids... et donc une expansion plus large. Saïd Chakri prévient que les prochaines années pourraient être plus dures. Pour l’instant, il juge la situation «peu grave».
Comme toute espèce introduite, le frelon oriental passe par des étapes. Le Maroc se trouve, selon lui, en phase d’introduction. À partir de l’année prochaine ou de la suivante, il évoque le risque d’un passage au stade d’espèce envahissante. L’espèce s’établit alors durablement, avec une répartition et une prolifération très grandes.
Comme expliqué par Saïd Chakri, les conséquences toucheraient d’abord le miel. C’est pourquoi il redoute des problèmes de production, qui recule déjà avec les changements climatiques. Selon lui, le frelon va accentuer cette baisse. Les personnes qui commercialisent le miel seront très touchées.
Le risque touche aussi les vergers. Les abeilles assurent la majorité de la pollinisation de certains fruits. Les pommiers en sont un exemple, puisque leur premier pollinisateur est l’abeille. Saïd Chakri renvoie au syndrome d’effondrement des abeilles observé en Europe et aux États-Unis, qui a déjà fait chuter les rendements des pommiers. Il y voit enfin une question de biodiversité, qu’il faut protéger.
Ces risques économiques et écologiques ne doivent pas nourrir la panique, insiste-t-il. «Il ne faut d’abord pas affoler les gens en leur parlant de risques d’attaque», dit-il. Le frelon n’attaque que lorsqu’il est dérangé dans son nid.
Il s’appuie sur ses constats à Tanger. Il a fait le tour de la ville et y a trouvé des frelons dans la majorité des jardins, des écoles et des espaces naturels. «On n’a jamais entendu parler d’un frelon qui attaque un enfant», relève-t-il. Pour lui, «ce n’est donc pas la question de l’attaque».
Ce que dit une étude scientifique sur les frelons dans le Nord
L’Observatoire s’appuie sur une étude récemment menée. Intitulée «Les premiers signalements du genre Vespa Linnaeus, 1758 (Hymenoptera: Vespidae) au Maroc», elle est parue dans la Revista gaditana de Entomología (volume XVII, numéro 1, 2026). Elle est signée notamment par Ouafaa Driauach, de l’université Abdelmalek Essaâdi de Tétouan, et Leopoldo Castro.

On apprend qu’après des plaintes d’apiculteurs en 2025, les chercheurs ont mené des relevés du 1er octobre au 29 novembre sur huit sites du Nord, surtout dans le Rif. Ils ont prélevé 201 spécimens dans des nids détruits.
Le frelon oriental est présent sur six sites côtiers, entre 7 et 53 mètres d’altitude, de Tétouan à Fnideq. Les chercheurs y ont compté 80 nids et prélevé 166 spécimens. Fnideq et Mallalyene en comptent 30 chacun. À Cabo Negro, deux sites ont livré 12 nids, dont les prélèvements comprennent 47 gynes, les futures reines. Partout, les nids se trouvaient en terrain ouvert, dans le sol ou sous des pierres.
Le frelon européen n’apparaît que dans le parc naturel de Bouhachem, au-dessus de 600 mètres. Les 4 nids relevés, soit 35 spécimens, étaient tous dans des cavités de chênes-lièges. Cette espèce forme des colonies plus petites et cause en général des dégâts mineurs aux ruchers. L’étude ne mesure aucun dégât réel au Maroc.
Le seul signalement antérieur du genre remonte aux années 1930, avec un spécimen de frelon oriental intercepté au port de Casablanca (Rungs, 1936). Les auteurs retiennent aujourd’hui l’hypothèse d’un transport maritime accidentel. Le frelon oriental a été photographié pour la première fois en 2023 et il était répandu en 2025. Il viendrait probablement de la province de Cadix.
Les auteurs concluent à l’établissement des deux espèces au Maroc, sans estimer leur étendue réelle. Ils appellent à renforcer la surveillance pour mesurer l’effet sur l’apiculture, les écosystèmes et la santé publique.




