Quand le Portugal occupait Mazagan et bloquait le détroit d’Ormuz

Bernard Lugan.

ChroniqueDurant plus d’un siècle, Ormuz, verrou stratégique, passage obligé entre le golfe persique et l’océan indien, point de contrôle des navires allant vers Bassorah, la Perse, l’Arabie et l’Inde, fut sous le contrôle du Portugal qui maintint une flotte et une garnison importantes à Ormuz et à Mascate.

Le 04/08/2026 à 11h07

François Mitterrand a dit que «l’histoire passe par les mêmes chemins que la géographie». La question d’Ormuz illustre cette puissante remarque. Depuis plusieurs siècles, le détroit d’Ormuz est en effet au cœur de la géopolitique des mers en raison de sa position hautement stratégique. Les premiers qui le comprirent furent les Portugais. Depuis le début du 15ème siècle et la coupure des routes de l’Asie, conséquence de la conquête ottomane, le Portugal avait en effet décidé de s’ouvrir de nouvelles voies commerciales.

Ce mouvement impérial et commercial débuta au Maroc avec la prise de Ceuta en 1415 puis de Tanger en 1471. Les Portugais tentèrent ensuite de créer un empire littoral marocain pouvant leur fournir, outre les produits venus de l’Afrique noire à travers les routes transsahariennes, les productions agricoles qui lui faisaient défaut. Ils firent alors porter leurs efforts sur les ports du Maroc atlantique, recherchant toujours plus loin vers le sud les points d’aboutissement du commerce transsaharien. En 1508 le Portugal occupa Safi et en fit sa principale implantation sur la côte atlantique du Maroc. En 1513, Emmanuel Ier né le 31 mai 1469 et mort le 13 décembre 1521, décida la conquête d’Azemmour sur l’embouchure de l’Oum er-Rbia. Puis, en 1514, à Mazagan, les Portugais commencèrent les travaux d’une forteresse qu’ils occupèrent jusqu’en 1769.

Pendant que le Portugal s’emparait de plusieurs ports marocains, ses marins poussaient de plus en plus vers le sud de l’Afrique. En 1498, après avoir doublé le cap de Bonne Espérance et longé le littoral de l’Afrique orientale, Vasco de Gama mit à la voile plein est, et le 27 avril 1498, il accosta à Calicut, aux Indes. À partir de ce moment, dans le cadre de sa volonté de domination des routes maritimes entre l’Inde, le Moyen‑Orient et la Méditerranée, le Portugal s’attaqua au monopole commercial ottoman qui aboutissait à Alexandrie via Ormuz et Aden. Manuel Iᵉʳ ordonna alors à ses marins de faire à la fois le blocus de la mer Rouge et celui du golfe persique.

L’entreprise était aussi ambitieuse que risquée car elle devait se faire depuis le lointain Portugal en longeant les côtes d’Afrique, en franchissant le cap de Bonne Espérance, puis en remontant le long du littoral de l’Afrique orientale pour enfin prendre le contrôle de l’océan indien.

Sa réalisation débuta en 1505 avec le début du blocus d’Aden, ce qui permit aux Portugais de couper la route commerciale Asie-mer Rouge-Alexandrie. En 1507, Tristão da Cunha et Afonso de Albuquerque prirent l’île de Socotora, position stratégique à l’entrée du golfe d’Aden et ils y édifièrent le fort São Miguel. Depuis cette base avancée de leur blocus, ils purent surveiller et intercepter tout le trafic maritime de la mer Rouge vers Aden, puis vers la méditerranée.

—  Bernard Lugan

Le contrôle portugais d’Ormuz date également de 1507, même s’il fallut attendre 1515 pour que le Portugal en soit véritablement le maître. Dans ce verrou du golfe persique, les Portugais s’établirent sur une île située à l’entrée du détroit, ce qui leur permit le contrôle total du passage entre le golfe et l’océan indien. En 1515, ils y construisirent une puissante forteresse. Une telle installation nécessitait cependant la maîtrise des ports de l’intérieur du golfe, notamment de ceux de la côte du Makran, l’actuel Baloutchistan situé à cheval entre l’Iran et le Pakistan actuels. Un tel contrôle, qui permit au Portugal de sécuriser les approches d’Ormuz, fut l’œuvre d’Afonso de Albuquerque (1453-1515).

Le cœur du dispositif portugais était Goa sur la côte occidentale de l’Inde. Prise en 1510, elle devint le quartier général du Estado da Índia et la grande base logistique d’où partaient les flottes et le ravitaillement vers le golfe Persique.

En 1511, poursuivant vers l’est, le Portugal prit Malacca dans l’actuelle Malaisie, dont il fit le verrou oriental de son réseau maritime et commercial. Cet autre détroit hautement stratégique lui permit de contrôler en amont les flux commerciaux asiatiques à destination de l’océan indien, donc de la mer Méditerranée.

Commercialement étranglés, les Ottomans cherchèrent naturellement à contre-attaquer, mais les Portugais les repoussèrent. En 1552, l’amiral Piri Reis échoua ainsi à prendre Ormuz. En 1553, l’amiral Murat Reis tenta de franchir le détroit mais il en fut empêché par les Portugais qui tenaient solidement leurs positions. Puis, en 1554, l’amiral Seydi Ali Reis subit une grave défaite en mer d’Arabie.

Durant plus d’un siècle, Ormuz, verrou stratégique, passage obligé entre le golfe persique et l’océan indien, point de contrôle des navires allant vers Bassorah, la Perse, l’Arabie et l’Inde, fut sous le contrôle du Portugal qui maintint une flotte et une garnison importantes à Ormuz et à Mascate, empêchant de ce fait les Ottomans de sortir du golfe persique.

Ce contrôle dura de 1507 à 1622, date à laquelle les Perses et les Anglais réussirent à expulser les Portugais. Le 4 mai 1622, après un siège de dix semaines, à bout de munitions et de vivres, la garnison portugaise capitula devant une force anglo‑persane, menée par l’armée du chah safavide Abbas Ier et la flotte de la Compagnie britannique des Indes orientales. Ormuz fut ensuite annexé par l’Empire safavide et les Anglais qui n’allaient pas tarder à dominer les océans devinrent les partenaires commerciaux de la Perse.

Par Bernard Lugan
Le 04/08/2026 à 11h07