Il fut un temps, pas très éloigné, où une campagne électorale française «passait» obligatoirement par Alger. Les candidats s’y pressaient, certains pour chercher un appui discret du pouvoir algérien, d’autres (pourquoi pas?) pour obtenir un financement, tous pour glaner des voix en France. La particularité de l’Algérie tient à ce que tout ce qui y est dit trouve une résonance en France. Une phrase prononcée en Algérie y est commentée; mais également analysée et scrutée de ce côté-ci de la Méditerranée, comme un silence est également scruté.
Comme mes prédécesseurs, j’ai vu défiler, au cours de mes deux mandats, de nombreux candidats à une élection française. Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Jean-Pierre Chevènement, Ségolène Royal ou, bien sûr, Emmanuel Macron: tous se rendaient à Alger, devenue une sorte de passage obligé pour ceux qui aspiraient à la magistrature suprême.
En un sens, François Mitterrand avait raison lorsqu’il disait: «L’Algérie, c’est la France». C’est le prolongement électoral de la France. On venait à Alger pour montrer que, élu Président, on saurait négocier avec ce pouvoir. On venait aussi chercher une sorte d’approbation tacite du régime, tout en essayant de se démarquer. Chaque Algérien a un frère, une grand-mère, un cousin, un ami en France et chacun savait donc que les bonnes paroles prononcées à Alger ou Oran seraient répétées en France.
L’Algérie jouait ainsi le rôle d’amplificateur ou de caisse de résonance dans une campagne électorale française. Et quand on sait que 10% de la population française a un lien avec l’Algérie, ce rôle ne peut être négligé. Nul autre pays ne peut se targuer d’un tel pouvoir d’influence politique, hormis peut-être le Vatican ou Israël.
Je me souviens avoir rencontré le candidat Macron en février 2017, avant la campagne présidentielle française, à la veille de son déplacement à Alger. Je l’avais prévenu: tout ce qu’il dirait en Algérie serait immédiatement répercuté, déformé et amplifié en France. C’est précisément ce qui s’est produit lorsqu’il a prononcé sa fameuse formule sur «la colonisation, crime contre l’humanité», qui a flatté les oreilles algériennes, beaucoup moins les françaises.
«Mieux vaut ne pas se montrer avec des dirigeants qui emprisonnent toujours le journaliste Christophe Gleizes, après avoir pris Boualem Sansal en otage, et qui bafouent les libertés.»
— Xavier Driencourt
Ségolène Royal, dix ans plus tard, en voulant se lancer dans une seconde campagne présidentielle, a cru utile et nécessaire de multiplier les interviews à la télévision algérienne. Comme si flatter Tebboune pouvait séduire l’électorat binational en France. En tout cas, comme LFI et JL Mélenchon, elle apparaît comme la candidate d’Alger.
Côté LFI, justement, si Jean-Luc Mélenchon ne s’est pas rendu en Algérie, plusieurs de ses lieutenants ont, eux, fait le déplacement à Alger, notamment Sébastien Delogu et des élus franco-algériens du mouvement. Fin 2016, Alain Juppé, alors candidat à la primaire de la droite, s’y était également rendu, s’appuyant notamment sur les liens tissés entre Bordeaux et Oran dans le cadre de leur jumelage.
Qu’en est-il aujourd’hui? Ce n’est évidemment plus le cas en 2027, tant Alger est devenu un repoussoir. Hormis Ségolène Royal et LFI, s’afficher aux côtés des dirigeants algériens peut être, au contraire, totalement contre-productif tant ces derniers sont devenus radioactifs. Mieux vaut ne pas se montrer avec des dirigeants qui emprisonnent toujours le journaliste Christophe Gleizes, après avoir pris Boualem Sansal en otage, et qui bafouent les libertés. Le voyage à Alger n’est plus recommandé.
Mais alors, où les candidats vont-ils chercher des appuis ou des voix? Peut-être le Maroc, mais surtout Israël qui, dans la symbolique, a la même valeur politique que l’Algérie. Les voix des Français d’Israël et surtout celles de l’électorat juif de France valent un voyage à Tel-Aviv.
Ce qui est intéressant, c’est que si les candidats à l’élection présidentielle française ne vont plus quêter des voix à Alger, les autorités algériennes, en revanche, comptent aujourd’hui peser sur l’élection directement depuis le sol français. Leur pouvoir d’influence s’est considérablement accru en une décennie: il y a dix ans, les Français se rendaient dans la capitale algérienne; aujourd’hui, l’Algérie pèse sur la campagne depuis la France même. Elle s’appuie sur ses consulats, qui quadrillent le territoire et contrôlent les communautés algériennes, ainsi que sur les associations qui les relaient.
À cela s’ajoutent les élus binationaux au Parlement qui, à l’instar de Sabrina Sebaihi ou d’Akli Mellouli, n’hésitent pas à se faire les porte-paroles du pouvoir algérien, tout comme, bien sûr, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, l’un de ses plus solides relais. De la sorte, tout est beaucoup plus simple.




