L’Algérie et le Sahel: l’amorce d’une nouvelle diplomatie algérienne?

Xavier Driencourt.

ChroniqueLe Maroc étant très actif dans la région, la relation compliquée entre l’Algérie et le Royaume se déplace des côtes méditerranéennes vers le désert sahélien. En affichant son soutien aux juntes militaires, l’Algérie cherche à «marquer son territoire» face au Maroc. Le succès marocain avait été perçu à Alger comme une humiliation stratégique: il fallait donc envoyer un message au voisin marocain pour l’empêcher de réorganiser à son profit les États du Sahel.

Le 08/09/2026 à 16h10

Le 30 août, l’Algérie a envoyé au Niger quatre avions de chasse Sukhoï qui, après avoir survolé la ville, ont atterri à l’aéroport de Niamey. La nouvelle n’a intéressé que quelques connaisseurs de la politique algérienne, mais elle est révélatrice de changements dans la ligne diplomatique algérienne.

Il y a en effet plusieurs messages importants derrière ce survol.

Premier changement: cette «intervention» militaire «à la demande des autorités nigériennes» survient immédiatement après une tentative de coup d’État au Niger. En clair, Alger soutient le régime militaire nigérien dirigé par le général Tiani et issu d’un coup d’État militaire. Le message est clair: Alger est aux côtés de la junte militaire, alors même que les autorités algériennes avaient condamné le coup de force de juillet 2023 contre le président Bazoum. D’ailleurs, Tebboune et son homologue nigérien avaient échangé par téléphone peu avant cette intervention, selon un communiqué officiel algérien.

Deuxième changement: la relation entre Alger et les pays du Sahel, indépendamment du cas nigérien. Il y a quelques mois, Alger était en quasi-guerre ouverte avec les trois pays du Sahel membres de l’AES (Alliance des États du Sahel): Mali, Burkina Faso et Niger.

Depuis les coups d’État de 2021 qui ont chassé la France du Mali, du Niger et du Burkina Faso, l’Algérie était en froid — c’est un euphémisme — avec les juntes qui avaient expulsé la France et Barkhane de la région. Avec le Mali, la relation bilatérale avait été particulièrement tendue. Pourtant, ce pays constituait et constitue toujours la «profondeur stratégique» de l’Algérie. Bouteflika était surnommé «Bouteflika le Malien» en raison de ses liens avec ce pays; plusieurs personnalités politiques algériennes, dont l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia, avaient été ambassadeurs à Bamako. C’est dire l’importance du Mali aux yeux d’Alger. Mais les coups d’État successifs, l’influence du Maroc, la présence de Wagner et des Russes au Mali ainsi que les troubles dans le nord du Mali fragilisaient l’immense frontière sud de l’Algérie avec ce pays (1.376 km). Les représentants des deux pays s’étaient injuriés à la tribune de l’ONU il y a quelques mois, le ministre malien allant jusqu’à traiter son homologue algérien d’«énergumène». En avril 2025, un drone malien avait été abattu par l’armée algérienne: cette mesure avait conduit les trois pays de l’AES à rappeler leurs ambassadeurs à Alger. C’était donc un quasi-conflit entre l’Algérie et ses voisins.

Mais tout a changé depuis le début de 2026: le chef de la junte nigérienne avait été le premier à faire le voyage à Alger en février, suivi, le 24 août, par le Premier ministre malien, alors même que l’Algérie était considérée comme «le parrain du terrorisme sahélien». Il y a donc une reprise progressive de la relation avec les États du Sahel et, peut-être, un changement dans la doctrine diplomatique algérienne.

«L’Algérie, rappelons-le, n’a jamais participé à des «opérations de maintien de la paix» à l’étranger sous l’égide de l’ONU. Elle s’est toujours interdit d’envoyer des troupes à l’étranger, en raison d’une doctrine diplomatique «non interventionniste».»

—  Xavier Driencourt

C’est le troisième changement, non-dit: celui de la nouvelle posture diplomatique et militaire algérienne. L’Algérie, rappelons-le, n’a jamais participé à des «opérations de maintien de la paix» à l’étranger sous l’égide de l’ONU. Elle s’est toujours interdit d’envoyer des troupes à l’étranger, en raison d’une doctrine diplomatique «non interventionniste». Elle n’avait jamais, hormis durant la guerre du Kippour et dans le cadre d’une coalition militaire, envoyé son aviation hors de ses frontières. Mais le changement de la Constitution algérienne, en 2020, décidé par le président Tebboune, permet désormais, sous certaines conditions, l’envoi d’unités armées algériennes à l’étranger après approbation (théorique) du Parlement.

Alger doit aussi impérativement sécuriser sa frontière sud, celle avec le Mali comme celle avec le Niger (longue de 956 km). Il y va de la sécurité du pays, alors même que les trafics d’êtres humains, d’armes et de drogues fragilisent les régions du sud algérien. Traditionnellement, l’Algérie se reposait sur ses réseaux d’influence plus discrets, la diplomatie et les services de renseignement; aujourd’hui, elle va plus loin et affirme, dans un contexte marqué par la disparition de l’influence française, sa volonté d’intervenir militairement, si nécessaire. Les manœuvres militaires, l’acquisition d’armements sophistiqués, l’augmentation du budget militaire (25 milliards de dollars) et la compétition avec le Maroc sont là pour témoigner de l’inflexion, voire du changement de doctrine stratégique de l’Algérie.

Cette inflexion répond non seulement à des impératifs pratiques, comme la protection de ses frontières, mais également à une volonté de reprendre la main sur la politique régionale et de s’affirmer comme une puissance africaine s’appuyant sur un «arrière-pays» qu’elle veut contrôler. Là où la diplomatie de Bouteflika était toute de discrétion — il est vrai, dans un contexte différent —, la ligne Tebboune-Chengriha est davantage offensive et visible.

Enfin, le dernier message est probablement adressé au Maroc. Ce dernier étant très actif dans la région, la relation compliquée entre l’Algérie et le Maroc se déplace des côtes méditerranéennes vers le désert sahélien. En affichant son soutien aux juntes militaires, l’Algérie cherche à «marquer son territoire» face au Maroc. Le Maroc commençait à s’imposer comme intermédiaire sécuritaire et en matière de renseignement au Sahel, dans une zone que l’Algérie considère traditionnellement comme son arrière-cour.

En juin, on apprenait ainsi que le Maroc jouait les intermédiaires dans l’affaire de l’agent de la DGSE détenu au Mali. En juillet, l’Algérie décidait de rouvrir son espace aérien. Le 13 août, Rabat obtenait officiellement la libération de l’otage français et, le 24 août, Alger déroulait le tapis rouge au Premier ministre malien venu à Alger. Le succès marocain avait été perçu à Alger comme une humiliation stratégique: il fallait donc envoyer un message au voisin marocain pour l’empêcher de réorganiser à son profit les États du Sahel. Ce n’est pas non plus un hasard si l’Algérie a elle-même libéré un détenu présenté avec insistance par sa communication officielle comme un «ressortissant allemand», Ulumaskan Sinan, alors que ses origines turques ont été pratiquement effacées du récit. Lounès Magramane, secrétaire général du ministère algérien des Affaires étrangères, a pu insister explicitement sur «le rôle pionnier de l’Algérie dans les initiatives de médiation, de dialogue et de concertation». Il y a donc une véritable guerre silencieuse entre l’Algérie et le Maroc pour le rôle de médiateur diplomatique et sécuritaire au Sahel.

Par Xavier Driencourt
Le 08/09/2026 à 16h10