Entre enquête judiciaire et nouveau soutien au Maroc, l’Espagne s’égare dans sa propre cacophonie

Le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska (à gauche) et la ministre de la Défense, Margarita Robles (au centre). (Photo Thomas COEX/AFP). AFP or licensors

Entre des alertes qui existaient sans rien anticiper, des rapports qui pointent des responsabilités sans identifier leurs auteurs, des fuites ensuite démenties et des versions contradictoires au sein même du gouvernement, il devient impossible, de l’autre côté du détroit, de savoir quelle est réellement la position de l’Espagne.

Le 07/09/2026 à 17h49

Depuis plus d’un mois, l’Espagne tente d’expliquer ce qui s’est passé à Sebta les 30 et 31 juillet. Mais loin de s’éclaircir, le récit devient plus confus à chaque nouvelle déclaration, fuite ou publication de rapport. Le pays voisin souffle le chaud et le froid sur le Maroc, au point d’affirmer presque simultanément que certains éléments laissent entrevoir une action facilitée depuis le territoire marocain et qu’aucun indice objectif ne permet d’attribuer à Rabat l’organisation des arrivées massives.

La contradiction s’est une nouvelle fois affichée au grand jour ce lundi. Au moment même où le ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, réaffirmait sa confiance envers le Maroc et niait l’existence de toute preuve de son implication, l’Audience nationale, haute juridiction espagnole, annonçait l’ouverture officielle d’une enquête en évoquant «une facilitation claire et incontestable du processus depuis le territoire du Royaume du Maroc».

La juge María Tardón estime que les faits pourraient relever d’atteintes à la paix ou à l’indépendance de l’État espagnol, d’infractions aux droits des ressortissants étrangers, d’homicides involontaires et d’organisation criminelle. Elle recourt également à la notion de «guerre hybride» pour décrire l’utilisation des flux migratoires comme instrument de déstabilisation.

L’ordonnance n’identifie toutefois aucun commanditaire présumé et n’apporte, du moins à ce stade, aucune preuve de l’existence d’un ordre émanant des autorités marocaines. Ouvrir une enquête ne revient pas à établir une responsabilité. Mais cette distinction élémentaire s’est perdue dans un débat espagnol où rapports de police, interprétations judiciaires, déclarations politiques et révélations journalistiques sont présentés comme s’ils ne faisaient qu’un.

Une enquête ouverte et une responsabilité encore à établir

María Tardón fonde une grande partie de son raisonnement sur le rapport de 55 pages établi par le Centre national de l’immigration et des frontières (CENIF), qui relève de la Police nationale espagnole. Le document affirme que l’arrivée de plus de 70.000 personnes n’avait rien d’«incident, occasionnel ou spontané» et décrit plusieurs vagues successives qui ont fini par submerger le dispositif espagnol de contrôle aux frontières.

Selon la magistrate, les images et les témoignages versés au rapport montreraient une attitude de «permissivité» de la part de membres en uniforme des forces de sécurité marocaines, voire, dans certains cas, un «guidage actif». Certains agents auraient indiqué aux migrants le chemin à suivre ou la manière de franchir certains obstacles pour atteindre la plage de Fnideq et se jeter à l’eau.

Mais le document lui-même, d’après les informations publiées par Reuters, n’identifie pas ces agents, ne détermine pas qui sont les personnes en civil visibles sur les images et ne présente aucune preuve vérifiée d’ordres transmis par les autorités marocaines. Il constate ou interprète des comportements observés sur le terrain, sans reconstituer une chaîne de commandement conduisant à une décision de l’État marocain.

La distance entre ce qui a pu être observé et ce qui peut être démontré est pourtant fondamentale. Affirmer que certains agents ont laissé faire ou facilité des déplacements pendant quelques heures n’équivaut pas à conclure que le Maroc a planifié et dirigé une opération contre l’Espagne. Ces deux affirmations sont néanmoins systématiquement confondues depuis une semaine.

La juge a par ailleurs ouvert un volet séparé, placé sous le secret, pour les actes d’enquête nécessitant une confidentialité particulière. Elle a également demandé aux juridictions de Sebta des informations sur les 83 corps retrouvés dans les eaux espagnoles. C’est cette enquête, et non des fuites soigneusement sélectionnées, qui devra déterminer qui a provoqué ce mouvement, comment il a été organisé et si une responsabilité pénale précise peut être établie.

Le rapport qui accusait avant de ne plus accuser

La confusion actuelle a commencé le 1er septembre, lorsque El Español a publié des extraits du rapport du CENIF en affirmant que la police attribuait aux forces marocaines la planification et l’exécution des arrivées massives. L’article a déclenché une tempête politique à la veille de l’intervention de Pedro Sánchez devant le Congrès.

Le ministre de l’Intérieur a demandé des explications au directeur général de la Police, Francisco Pardo, qui ignorait jusque-là l’existence et le contenu du document. Quelques heures plus tard intervenait le premier grand revirement. Après s’être entretenu avec les responsables policiers et avoir obtenu de la juge l’autorisation de consulter le rapport, Francisco Pardo a fait savoir à Marlaska qu’«aucun rapport de police» n’attribuait aux forces de sécurité marocaines la planification ou l’exécution des événements.

En quelques heures, le rapport était ainsi passé du statut de preuve d’une opération dirigée par le Maroc à celui de document qui, selon le plus haut responsable de la Police espagnole, ne formulait aucune accusation de ce type.

La contradiction n’a pas disparu pour autant. Le texte évoquait bien une planification, excluait le caractère spontané de la mobilisation et contenait des images d’agents marocains qui auraient guidé certaines personnes. Mais il n’identifiait aucun organisateur et ne démontrait pas que cette planification émanait de l’État marocain. Une accumulation de nuances déjà difficile à suivre en Espagne et plus incompréhensible encore depuis le Maroc.

La Garde civile livre une autre version

Le rapport de la Garde civile est ensuite venu s’ajouter au dossier. Beaucoup plus court, puisqu’il ne compte que cinq pages, il se borne à répondre aux questions précises posées par la magistrate sur les alertes préalables, le dispositif déployé, les opérations de sauvetage et les décès.

La Garde civile a confirmé que, avant le 30 juillet, plusieurs communications avaient fait état d’une possible concentration de personnes près de la frontière. Elle assure toutefois qu’aucune d’entre elles ne permettait d’anticiper «la nature ni l’ampleur» d’une mobilisation qui allait provoquer un effondrement sans précédent du dispositif. Le document ne se prononce pas sur une éventuelle responsabilité du Maroc puisque, d’après des sources citées par EFE, la magistrate n’avait pas expressément interrogé la Garde civile sur ce point.

Ce lundi, El Español a lancé une nouvelle accusation. D’après le journal, le général Antonio Peláez, responsable du service de renseignement de la Garde civile, aurait ordonné la suppression de toute référence au Maroc sur instruction du directeur opérationnel adjoint, Manuel Llamas.

Marlaska a qualifié cette version de «rumeur sans fondement». Il a nié qu’un quelconque ordre visant à effacer des références au Maroc ait été donné et a de nouveau assuré qu’aucun rapport n’identifiait le Royaume, un autre État ou une personne précise comme le «commanditaire» des événements.

L’absence de toute mention du Maroc dans le rapport de la Garde civile fait donc l’objet de deux interprétations totalement opposées. Pour les uns, le corps n’a simplement pas abordé une question que la juge ne lui avait pas posée. Pour les autres, ces références ont été délibérément supprimées. À ce stade, cette seconde version repose exclusivement sur des sources anonymes citées par le même média à l’origine de la première fuite.

Des alertes qui existaient sans rien annoncer

La cacophonie avait commencé avant même la publication des rapports de police. Depuis le début du mois d’août, Marlaska affirmait qu’aucun service de renseignement n’avait averti qu’une entrée d’une telle ampleur pouvait se produire le 30 juillet. Si une alerte de cette gravité avait été reçue, assurait-il, elle aurait immédiatement été transmise «aux plus hautes instances».

La ministre de la Défense, Margarita Robles, a ensuite livré une version différente devant le Congrès. Elle a assuré que les agents du Centre national du renseignement déployés à Sebta avaient signalé, dès le 29 juillet, un appel à entrer à la nage le lendemain et que cette information avait été partagée avec les forces de sécurité et la Délégation du gouvernement.

La Délégation du gouvernement à Sebta a alors démenti avoir reçu une alerte permettant d’anticiper les événements. Le ministre de la Politique territoriale, Ángel Víctor Torres, a soutenu la version de Marlaska. Margarita Robles a maintenu que l’information existait, sans qu’elle ait nécessairement pris la forme d’un rapport écrit.

Il est apparu par la suite que le CENIF avait émis des alertes les 28 et 29 juillet. L’une d’elles qualifiait de «risque extrême» la possibilité d’entrées à la nage et d’un franchissement «coordonné» de la clôture frontalière. La Garde civile a elle aussi reconnu l’existence de communications préalables, tout en insistant sur le fait qu’elles ne permettaient pas de prévoir l’ampleur de la mobilisation.

L’Espagne est ainsi passée de l’affirmation selon laquelle aucune alerte n’avait été émise à la reconnaissance qu’il y en avait eu plusieurs, mais qu’aucune n’avait véritablement annoncé ce qui allait se produire.

Sánchez entre «violation territoriale» et absence de preuves

Pedro Sánchez a lui aussi délivré deux messages difficiles à concilier. Lors de sa visite à Sebta, le 31 juillet, il avait qualifié les événements d’«attaque» et de «violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne». La juge Tardón reprend aujourd’hui ces termes pour justifier la compétence de l’Audience nationale et l’éventuelle qualification d’infraction contre l’État.

Lors de son intervention devant le Congrès, le 3 septembre, Pedro Sánchez a pourtant insisté sur le fait qu’aucune institution espagnole, européenne ou internationale n’avait transmis au gouvernement «la moindre preuve solide» permettant d’affirmer que le Maroc avait conçu ou exécuté les arrivées massives.

Le chef du gouvernement a reconnu que les forces marocaines avaient laissé les passages se poursuivre pendant une dizaine d’heures, tout en précisant qu’il restait à déterminer s’il s’agissait d’une inaction ou d’une incapacité à contenir la foule. Dans le même temps, il a rappelé que la coopération de Rabat avait permis le retour de plus de 90% des personnes entrées durant les premières 72 heures.

Il n’existe pas nécessairement de contradiction juridique entre le fait de considérer qu’une atteinte à l’intégrité territoriale a eu lieu et celui d’affirmer que l’identité de son éventuel organisateur reste inconnue. Le problème politique devient en revanche évident lorsque le gouvernement, ses ministres, ses services de renseignement et ses forces de sécurité sont incapables de fournir une explication commune sur ce qu’ils savaient, le moment où ils l’ont appris et le rôle qu’ils attribuent réellement au Maroc.

Le Maroc face à un récit qui change chaque jour

Alors que l’Espagne multiplie les versions, l’explication officielle marocaine n’a pas varié. Rabat a attribué la mobilisation à l’activité des réseaux de trafic de migrants, à la diffusion massive d’appels sur Internet et à une interprétation trompeuse d’un arrêt du Tribunal suprême espagnol sur les retours par voie maritime. Les autorités marocaines ont également expliqué que leurs forces avaient évité toute intervention indiscriminée afin de ne pas provoquer une tragédie parmi les dizaines de milliers de personnes rassemblées dans la zone.

L’enquête judiciaire devra vérifier cette version et la confronter aux éléments recueillis par la Police espagnole. Rien n’oblige à l’accepter sans examen, de la même manière que rien ne permet de transformer les soupçons contenus dans un rapport préliminaire en une responsabilité étatique déjà établie.

Depuis le Maroc, ce n’est pas le fait que l’Espagne enquête qui déconcerte. Ce qui devient incompréhensible, c’est que chaque institution espagnole semble enquêter sur une réalité différente, que les conclusions apparaissent d’abord dans les gros titres, soient ensuite démenties lors de conférences de presse, puis resurgissent sous une autre formulation dans une décision de justice.

À ce jour, l’Espagne a affirmé qu’il n’y avait eu aucune alerte avant de reconnaître qu’il y en avait eu plusieurs; que le rapport de police accusait le Maroc avant d’assurer qu’aucun rapport ne le mettait en cause; que la Garde civile n’avait trouvé aucun élément contre Rabat avant d’être accusée d’avoir reçu l’ordre de ne pas le mentionner; et qu’une atteinte à l’intégrité territoriale avait bien été commise, tout en admettant ne disposer d’aucune preuve sur l’identité de celui qui l’aurait dirigée. La justice commence à peine son travail. La cacophonie espagnole, elle, rend son verdict depuis des semaines.

Par Faiza Rhoul
Le 07/09/2026 à 17h49