Le document «Note au sujet de la politique algérienne»¹ examine une difficulté: comment transformer l’Algérie française en point de départ d’une pénétration plus profonde, de manière à conquérir dans un premier temps le Sahara, ensuite s’ouvrir les routes de l’Afrique subsaharienne?
De l’aveu de son auteur « «le Sahara est pour le moment fermé aux tentatives de la France». Il écrit un peu plus loin: «Ainsi, au centre, comme à l’Est et à l’Ouest, le Sahara nous est fermé et le vide s’est fait autour de nos possessions.» Cette réflexion décrit une implantation non-accomplie. En 1886, la France n’a pas encore mis le pied dans les confins sahariens et cherche un moyen pour retourner la situation. La note propose une méthode pour rendre possible cette expansion: «Notre besoin d’expansion nous impose un changement immédiat et radical.» Elle suggère ainsi de pénétrer dans le Sahara en contournant le traité de Lalla Maghnia signé entre le Maroc et la France en 1845. Celui-ci délimite la frontière septentrionale jusqu’à Teniet-es-Sassi, puis adopte d’autres critères pour les espaces méridionaux. L’article 5 attribue expressément les ksour d’Ich et de Figuig au Maroc. L’article 6 concerne le pays situé au sud des ksour des deux gouvernements. Il invoque l’absence d’eau, présente cet espace comme inhabitable et conclut que «la délimitation en serait superflue». Le traité laisse une délimitation inachevée; c’est par là que la note propose à Paris de pénétrer.
Cette indétermination peut devenir une ressource pour l’expansion. Dans la «Revue des Deux Mondes», en 1902, René Pinon, partisan de la politique coloniale, rapporte cette formule qu’il attribue à Waddington en 1881: «l’absence de limites officielles entre deux États est toujours au détriment du plus faible». Son article montre que certains responsables français craignaient qu’une frontière précise ne restreigne leur liberté d’action. Ce témoignage éclaire une logique: conserver le bénéfice de l’imprécision plutôt que reconnaître une limite susceptible de faire obstacle aux avancées françaises. L’indétermination des espaces après Figuig préserve des possibilités d’action.
Figuig, la clef espérée des routes africaines
Selon l’auteur de la note il ne s’agit pas d’annexer Figuig pour l’instant, mais obtenir progressivement l’accès aux populations et aux circuits qui prolongent l’oasis vers le Sahara. Il existe déjà des lignes commerciales. Elles fonctionnent selon une géographie qui ne dépend pas de la France. Leur convergence vers le Sud marocain fait précisément leur intérêt pour les promoteurs de l’expansion. Il ne s’agit donc pas d’apporter le commerce à un espace qui l’ignorerait, mais d’accéder à des échanges préexistants avec l’Afrique et d’en déplacer les débouchés. La note expose une hypothèse stratégique que cette route qu’il faut maitriser par la ruse commanderait tout le commerce africain. Dans sa description de 1902, Pinon souligne l’importance de ce couloir reliant la région d’Oran et le Maroc oriental aux directions du Touat et du Niger.
«Note au sujet de la politique algérienne» a été rédigée à la fin des années 1880. Son auteur et son destinataire nominatifs ne sont pas mentionnés. Le document n’est pas daté, cependant la mention de l’assassinat de Palat, survenu en 1886, et celle de Sabatier comme député d’Oran, mandat exercé de 1885 à 1889, suggèrent une rédaction entre 1886 et 1889, sans constituer une datation archivistique. Il est conservé au Service historique de la Défense, aux Archives militaires de Vincennes, cote GR7 NN9 466. Page 1/22.
L’intérêt français pour ces routes apparaît dès les premières lignes de notre note. Le rédacteur expose l’offensive menée par Camille Sabatier, député d’Oran: «Vers l’Ouest, M. le Député Sabatier de la Province d’Oran a entrepris une croisade pour diriger nos vues et nos efforts sur le Ksar d’Igli qu’il suppose être la clef des lignes commerciales qui, partant de l’Afrique centrale, convergent vers le Sud marocain.»
L’analyse devient particulièrement révélatrice lorsqu’elle aborde les effets de l’avancée militaire. «La création successive des postes du Sud-Oranais a toujours été regardée au Maroc comme le jalonnement d’une ligne d’approches, destinée à enceindre Figuig», constate la note. Les tentatives d’installation à Djenien-Bou-Rezg confirment, aux yeux des habitants, la menace qu’ils soupçonnent.
Le rédacteur poursuit: «Aussi chaque pas que nous faisons pour nous étendre dans la direction du Sahara Marocain est-il marqué par une recrudescence dans l’esprit d’indépendance des peuplades qui l’habitent et dans leurs intentions de résistance.» L’expression «Sahara Marocain» appartient au document. Ce vocabulaire situe l’expansion envisagée dans un espace que le rédacteur distingue des possessions françaises et rattache au Maroc; il ne dessine cependant pas, à lui seul, une frontière complète.
Surtout, le mouvement français provoque une réaction politique. Les populations ne sont pas décrites comme attendant une présence extérieure. Elles surveillent les postes, interprètent leur disposition et opposent à l’approche coloniale leur volonté de résistance. Le document reconnaît ainsi une capacité d’initiative que la représentation d’un désert vacant ferait disparaître.
La perception des Français est formulée sans détour: dans l’Empire chérifien, on les considère «comme guettant une proie et prêt à se jeter sur elle au premier signal». Cette réputation interdit l’entrée aux commerçants, à leurs intermédiaires et aux marchandises. La menace militaire produit donc l’inverse du résultat économique recherché.
Le jugement est lucide sur la politique française: «C’est l’incertitude de nos intentions, c’est la menace que nous faisons peser sur cet Empire qui ont fait tout le mal.» Il faut désormais «ramener la détente chez les populations marocaines». Cette autocritique n’est pas un renoncement colonial. Le rédacteur juge une méthode inefficace au regard du but qu’il maintient: rétablir des relations pour étendre la présence française.
Rassurer le Sultan du Maroc pour modifier les conditions de la pénétration
Le programme proposé exige une action coordonnée. Le représentant français à Tanger doit convaincre le Sultan du Maroc que la France ne cherche pas à annexer Figuig; le ministère de l’Intérieur doit transmettre les instructions nécessaires au gouverneur de l’Algérie pour préparer la mainmise sur les routes commerciales africaines; l’armée française doit se mettre en repli et laisser agir les commerçants d’Oran et de la Métropole. Autrement dit, les incidents frontaliers, les relations avec le sultan et les initiatives commerciales ne sauraient être traités séparément.
Le message destiné au Souverain est précis. Il faudrait le convaincre «que nous ne convoitons pas la possession du Maroc; que nous n’avons pas l’intention de nous annexer Figuig; que nous en fournirions un gage en ne poursuivant pas le projet d’installation d’un poste à Djenien Bou Rezg». Il doit croire qu’il est dans son intérêt de procéder «en divisant davantage le commandement» et confier les responsabilités à des hommes animés de dispositions conciliantes envers la France. L’assurance diplomatique doit donc être accompagnée d’un acte visible: interrompre un projet militaire qui nourrit la défiance.
«Les négociants marocains recherchés possèdent ce qui manque aux Français: des relations, un accès aux acheteurs de l’Afrique subsaharienne et une capacité de circulation dans le Sahara. Les attirer permettrait de nouer des liens que les agents de la puissance coloniale ne peuvent encore établir directement»
— Karim Serraj
Sur le versant marocain, la réponse passe par Figuig, par l’attraction commerciale d’Oran et de Tlemcen et par les réseaux conduisant vers Igli. Il faudrait cesser d’effrayer ceux dont on souhaite utiliser les échanges, l’entremise et les voies de circulation. Le rédacteur constate que, de Tanger à Figuig, les commerçants qui vendent leurs produits en Afrique achètent leurs marchandises européennes par les ports du Maroc plutôt qu’à Oran ou à Tlemcen. Il juge cette situation anormale parce qu’il raisonne depuis les intérêts français.
L’ambition apparaît dans cet enchaînement. Paris ne supprimerait pas nécessairement les autorités marocaines; il chercherait à obtenir que leur organisation et leurs titulaires facilitent ses relations avec le pays. Le pouvoir du Sultan est reconnu comme un interlocuteur indispensable, mais aussi envisagé comme un instrument susceptible de rendre la frontière plus favorable aux intérêts français.
Cette politique demande du temps. La note insiste sur «le temps, la patience, un grand esprit de suite dans la direction». L’apaisement ne se réduit pas à une proclamation. Il doit modifier durablement le comportement des administrations, des chefs et des négociants pour produire des résultats que la pression militaire immédiate n’obtient pas.
Faire venir les Marocains pour entrer ensuite chez eux
Le cœur du dispositif est commercial. Le représentant de la France à Tanger devrait inciter des négociants marocains à diriger leurs chargements vers Tlemcen ou Oran et à s’y approvisionner en produits européens. L’initiative doit sembler, et être effectivement dans ses premiers déplacements, celle de commerçants marocains trouvant un avantage à ces transactions.
La note en expose la raison: «Ce n’est point de l’Algérie que doit partir tout d’abord le courant commercial qui nous assurera le marché du Maroc. Dans l’état actuel, toute tentative de pénétration de notre part n’aboutirait qu’à raviver les défiances et serait certainement suivie d’un insuccès.»
Le marché constitue bien l’objectif, mais une offensive française visible risquerait de le fermer davantage. D’où cette doctrine formulée par le rédacteur: «Le commerce ne peut pas s’imposer par la force; il ne peut pénétrer dans un pays que lorsqu’il y est appelé par les besoins et la confiance des populations. C’est donc bien du Maroc et non de l’Algérie que doivent partir les premières tentatives.»
Il ne s’agit pas d’une proclamation désintéressée en faveur du libre échange. Le texte décrit une succession d’opérations destinées à créer les conditions de l’influence. Les commerçants d’Algérie doivent attirer des intermédiaires marocains et «leur assurer des bénéfices considérables dans les premières transactions». L’avantage initial doit rendre la fréquentation des marchés algériens suffisamment intéressante pour vaincre la défiance politique.
Cette ouverture, dans le programme proposé, n’est donc pas abandonnée à la seule initiative privée. La diplomatie susciterait les premiers contacts; l’administration réduirait les tensions; les maisons de commerce rendraient les transactions attractives. Chacun interviendrait à son niveau pour qu’un mouvement d’apparence économique produise ensuite un avantage politique. La continuité entre ces acteurs est l’une des forces attendues du dispositif.
Les négociants marocains recherchés possèdent ce qui manque aux Français: des relations, un accès aux acheteurs de l’Afrique subsaharienne et une capacité de circulation dans le Sahara. Les attirer permettrait de nouer des liens que les agents de la puissance coloniale ne peuvent encore établir directement. Le document ne prévoit pas ici un mécanisme précis de crédit ou de subvention; il recommande de rendre les premières opérations particulièrement profitables.
La formule récapitulative lève toute ambiguïté sur la finalité: «Tels sont les principaux facteurs de la ligne de conduite qui nous conduira sûrement à amener d’abord les Marocains chez nous, et à faire pénétrer ensuite chez eux notre commerce et notre influence.» Le commerce n’est pas seulement un résultat attendu de l’ouverture. Il doit en devenir le moyen.
Attacher les chefs aux intérêts français, sans les discréditer
La même méthode s’applique aux autorités locales. Le rédacteur avertit qu’il serait contre-productif d’exiger des manifestations trop visibles de dépendance: «Bien qu’il soit fort utile d’attacher ces personnalités à nos intérêts, il est plus nécessaire encore de ne pas les compromettre en exigeant d’elles les dehors d’une trop complète soumission.»
«Autour de Figuig et sur les routes du Sahara oriental, le document ne révèle pas une France entrant dans un espace vacant. Il montre une puissance tenue à distance, cherchant à faire servir à ses ambitions des circuits commerciaux, des autorités et des relations qui lui échappent encore. Le problème n’est pas de trouver une terre sans maître. C’est de parvenir chez ceux qui, précisément, ne la laissent pas entrer»
— Karim Serraj
L’explication est politique: «un chef marocain qui passe aux yeux de ses administrés pour accepter notre influence perd son crédit et son pouvoir». La note évoque l’amel d’Oujda, les troubles de Figuig et les risques encourus par les groupes soupçonnés de rapprochement avec les Français. Un intermédiaire discrédité cesse précisément de pouvoir entraîner sa population.
La prudence recommandée reconnaît donc, involontairement, les limites de l’emprise française. Les chefs ne peuvent être traités comme de simples exécutants. Ils dépendent de sociétés dont l’hostilité à la pénétration coloniale peut ruiner leur autorité. Pour les rallier utilement, il faudrait éviter que leur rapprochement ressemble à une soumission.
Cette recherche d’influence comporte également une politique quotidienne de frontière. Les autorités doivent faciliter les arrangements entre tribus, réduire les représailles et éviter tout langage menaçant. La frontière ne disparaîtrait pas dans un premier temps; elle deviendrait moins hostile, afin de favoriser les rapprochements recherchés.
Le maintien de l’autorisation des amels est significatif: même pour organiser un déplacement pastoral dans le Sahara, le projet passe par des responsables marocains. L’influence recherchée doit se développer au contact de structures politiques existantes, non dans leur absence.
Une expansion différée, non abandonnée
Le détour par le Sahara central confirme que l’auteur défend une méthode générale. Après la catastrophe Flatters, explique-t-il, les représailles menées par les Chaamba contre les Touareg ont aggravé la rupture. «Cette mesure n’a rien produit de bon», tranche la note. Elle n’a procuré que des succès secondaires et éloigné davantage les interlocuteurs nécessaires à la pénétration.
C’est dans ce passage que le sens du «vide» apparaît avec le plus de netteté: «le vide s’est fait autour de nous, et le vide est le plus grand obstacle que puisse rencontrer la politique d’expansion que nous devons suivre dans ces régions lointaines». Il ne s’agit pas d’un désert sans habitants. Ce vide est celui des relations françaises: les sociétés existent, commercent, négocient, mais échappent à l’attraction de la colonie.
Le retour des échanges entre Chaamba et Hoggar offrirait une possibilité de renouer le contact. Les commerçants touareg pourraient être attirés vers les villes françaises du Sud. «Une fois que nous aurons ainsi déterminé un mouvement amenant chez nous les Touareg, nous ne serons pas loin de pouvoir pénétrer chez eux.» Inverser cet ordre serait, selon la note, «une conception chimérique».
La conclusion rassemble les différents fronts dans une même progression: «Avant de pénétrer dans le Centre-Afrique, il faut passer par une période de transition, durant laquelle nous ne devons avoir d’autre but que d’attirer par tous les moyens chez nous les populations qui habitent ces contrées et au milieu desquelles nous pourrons pénétrer un jour.»
Puis vient la phrase qui révèle toute la portée politique du programme: «Ce n’est qu’à leur suite que nous nous enfoncerons chez elles, appelés soit par leurs intérêts, soit par leurs divisions intestines.» Les échanges doivent ouvrir un accès; les rivalités internes peuvent fournir une occasion supplémentaire. La société que l’on promet de respecter devient simultanément le terrain sur lequel préparer son influence.
Les avantages annoncés sont enfin d’«éviter toute difficulté internationale», de «ne pas engager des dépenses» et de préserver la possibilité de changer de politique en cas d’échec. L’apaisement n’est donc ni irréversible ni érigé en principe absolu. Il est proposé comme la voie la moins coûteuse et la moins dangereuse vers l’expansion.
Autour de Figuig et sur les routes du Sahara oriental, le document ne révèle pas une France entrant dans un espace vacant. Il montre une puissance tenue à distance, cherchant à faire servir à ses ambitions des circuits commerciaux, des autorités et des relations qui lui échappent encore. Le problème n’est pas de trouver une terre sans maître. C’est de parvenir chez ceux qui, précisément, ne la laissent pas entrer.
¹ «Note au sujet de la politique algérienne» a été rédigée à la fin des années 1880. Son auteur et son destinataire nominatifs ne sont pas mentionnés. Le document n’est pas daté, cependant la mention de l’assassinat de Palat, survenu en 1886, et celle de Sabatier comme député d’Oran, mandat exercé de 1885 à 1889, suggèrent une rédaction entre 1886 et 1889, sans constituer une datation archivistique. Il est conservé au Service historique de la Défense, aux Archives militaires de Vincennes, cote GR7 NN9 466, parmi les documents rédigés entre 1886 et 1900.


























