Depuis fin juillet, une partie de la classe politique et médiatique espagnole déroule un scénario digne d’un roman d’espionnage: entrée «téléguidée» de migrants, policiers marocains en coulisses, stratégie visant à faire «s’effondrer» la frontière. Il ne manquait plus que la salle de commandement secrète à Rabat.
Puis est arrivée la dépêche EFE du 2 septembre. Francisco Pardo, directeur général de la Police espagnole, a officiellement informé le ministre de l’Intérieur: aucun rapport de police n’attribue aux forces de sécurité marocaines la planification ou l’exécution des événements des 30 et 31 juillet à Sebta.
Voilà le fait. Le reste relève du récit.

Le plus singulier? Le ministre a appris l’existence de ce fameux «rapport explosif» par la presse, pas par sa propre administration. La magistrate en charge avait demandé aux enquêteurs de ne rien communiquer à leurs supérieurs. Résultat: des responsables politiques ont brandi une accusation avant même que leur propre directeur général de la Police n’en ait connaissance. Un procédé véritablement révélateur du fonctionnement bizarre du pays.
Ce mécanisme est devenu une habitude en Espagne. Une source anonyme parle. Un média publie. Un politique réagit. Vingt-quatre heures plus tard, l’hypothèse est devenue vérité. Le conditionnel a disparu. Le doute aussi. Le Maroc, lui, se retrouve dans le box des accusés.
Accuser Rabat est désormais un réflexe automatique. Une sorte de sport national. Crise migratoire à Sebta ou Melilla? Regard vers le Maroc. Frontière débordée? Regard vers le Maroc. Crise diplomatique? Regard vers le Maroc. Cette mécanique permet surtout d’éviter une question embarrassante: comment un État membre de l’UE, doté de milliers de policiers et de systèmes de surveillance sophistiqués, peut-il être surpris par une opération de cette ampleur?
Cette question mérite une réponse espagnole. Pas marocaine.
La tentation de désigner Rabat s’explique aussi par le poids symbolique de Sebta, enclave espagnole sur la rive nord du Maroc, dont la souveraineté empoisonne historiquement les relations bilatérales. Chaque crise migratoire devient alors une démonstration de force supposée, chaque démonstration alimente le discours d’un Maroc «menace permanente». C’est politiquement commode. Intellectuellement paresseux. À la longue insupportable.
Car le Maroc est simultanément partenaire stratégique indispensable (migration, sécurité, lutte antiterroriste, économie) et suspect numéro un systématiquement. L’Espagne doit choisir entre diplomatie adulte et politique du soupçon permanent sur fond de réflexes d’un autre temps.
La droite espagnole, elle, n’a pas attendu les conclusions de l’enquête. Le Parti populaire et Vox ont immédiatement exprimé leur colère et exploité l’affaire: le Maroc est une cible électorale commode, le dossier migratoire est émotionnel, Sebta et Melilla sont chargées symboliquement. Transformer une crise complexe en slogan politique rapporte des voix. Les Marocains, eux, peuvent se féliciter de peser autant dans les affaires internes de l’Espagne… N’est-ce pas une preuve de puissance?
Attention aux mots par ailleurs. «Faciliter», «tolérer», «laisser passer» ne sont pas synonymes d’«organiser», «coordonner», «planifier», «exécuter». Entre un contrôle frontalier imparfait et une opération étatique destinée à provoquer l’effondrement d’une frontière, il y a un gouffre. Ce gouffre s’appelle la preuve.
Le directeur général de la Police espagnole vient de rappeler qu’aucun rapport n’établit cette planification marocaine. Cela remet l’accusation à sa place: celle d’une hypothèse à démontrer.
Le vrai problème de Sebta? Certains avaient déjà rendu leur verdict avant même que l’enquête ne commence. Le Maroc était coupable avant que le rapport n’existe officiellement dans le débat public.
Dans un État de droit, ce ne sont pas les gros titres qui condamnent. Ce sont les preuves. Et pour l’instant, elles manquent singulièrement.
Vous déchirez le drapeau marocain? Quelle petite victoire!
Il faut reconnaître aux nationalistes espagnols une certaine constance: lorsqu’ils manquent d’arguments, ils trouvent toujours un drapeau à brandir. Et lorsqu’ils n’ont plus rien à dire, ils en déchirent.
Les images de manifestants espagnols s’acharnant sur le drapeau marocain en réaction aux événements de Sebta sont affligeantes. Non pas parce qu’elles effraieraient le Maroc. Loin de là. C’est le comble du ridicule. Elles ne changent rien à la réalité. Elles ne déplacent pas une frontière. Elles ne réécrivent pas l’histoire.
Elles disent simplement quelque chose de ceux qui les ont produites.
Déchirer le drapeau de l’autre n’est pas une preuve de force. C’est généralement le signe que l’on n’a plus grand-chose à lui opposer. C’est sans aucun doute la manifestation d’une faiblesse devant l’autre. Une faiblesse devant un Maroc patient, calme et serein.
Vous défendez l’Espagne? Alors comportez-vous en Espagnols, pas en voyous
L’Espagne est une démocratie respectable. Elle possède des institutions, des tribunaux, une Constitution, un Parlement. Et suffisamment d’intellectuels pour ne pas transformer une manifestation en défouloir nationaliste.
Vous êtes en désaccord avec le Maroc? Parlez. Vous estimez que Rabat a failli dans la gestion de la frontière de Sebta? Prouvez-le. Vous accusez le Maroc d’avoir utilisé la migration comme moyen de pression? Produisez les preuves.
Voilà ce que l’on attend d’une démocratie.
Mais arracher, piétiner ou déchirer le drapeau marocain? C’est le niveau zéro de la politique.
Il y a quelque chose de cocasse à voir certains donner au monde des leçons de démocratie tout en confondant liberté d’expression et défoulement nationaliste de bas étage.
Une petite leçon de droit, puisque vous aimez tant en donner
Le droit espagnol protège explicitement les symboles espagnols. L’article 543 du Code pénal sanctionne les outrages publics à l’Espagne et à ses symboles. Mais on ne peut pas décréter que toute atteinte à un drapeau étranger constitue automatiquement le même délit.
La différence est essentielle.
Même lorsque la loi ne transforme pas un geste odieux en infraction pénale, faut-il pour autant le considérer comme acceptable? Évidemment non.
Une société civilisée ne se contente pas de demander: «Est-ce interdit?» Elle devrait aussi demander: «Est-ce digne?»
C’est toute la différence entre la légalité et le civisme.
Le drapeau marocain n’est pas le vôtre et encore moins votre ennemi
Il faut rappeler une évidence: le drapeau marocain n’est pas le gouvernement marocain. Il n’est pas le ministère de l’Intérieur. Il n’est pas la police. Il n’est pas la politique migratoire.
Il représente un peuple. Des millions de Marocains. Des hommes et des femmes qui méritent le respect. Que leur symbole national devienne soudain le punching-ball de manifestants en colère n’est pas acceptable. Cela peut provoquer leur colère en retour.
On ne répond pas à une politique que l’on conteste en insultant un peuple.
Sebta n’est pas un permis d’insulter
Sebta est une question politique, historique et territoriale. Elle peut faire l’objet de débats passionnés. L’Espagne défend sa souveraineté. Le Maroc défend ses revendications.
Très bien.
Mais depuis quand une controverse territoriale donne-t-elle le droit de mépriser l’autre?
Les Marocains n’ont pas besoin de déchirer le drapeau espagnol pour rappeler leur position sur Sebta et Melilla. Ils n’ont pas besoin de brûler quoi que ce soit. Ils n’ont même pas besoin de crier. Ils ont tout pour eux, n’en déplaise aux exaltés.
L’histoire ne se modifie pas au rythme des manifestations. Et les frontières ne se déplacent pas parce qu’un individu a réussi à mettre le feu à un morceau de tissu.
La véritable provocation serait de rester dignes
La réponse marocaine devrait être exactement l’inverse de ce que certains attendent. Pas de surenchère. Pas de vengeance symbolique. Pas de concours de drapeaux brûlés. Pas de haine contre les Espagnols.
Parce que le Maroc n’a aucun intérêt à jouer sur le terrain de ceux qui veulent transformer une crise politique en guerre des peuples.
La meilleure réponse est beaucoup plus simple: continuer à travailler, continuer à construire, continuer à argumenter et laisser les excités déchirer leurs propres certitudes.
Car il existe une forme de puissance que les nationalistes comprennent mal: celle qui n’a pas besoin de hurler pour exister.
Et maintenant, regardons-nous dans le miroir
Les Espagnols qui déchirent le drapeau marocain devraient se poser une question toute simple:
Que penseriez-vous si des Marocains faisaient exactement la même chose avec le drapeau espagnol?
Vous parleriez d’insulte. De haine. De provocation. Peut-être même de barbarie.
Vous auriez raison.
Alors appliquez la même règle à vous-mêmes.
C’est cela, le civisme. Une règle qui vaut pour l’autre ne cesse pas de valoir pour soi.
Vous voulez défendre l’Espagne? Défendez-la avec intelligence. Vous voulez défendre Sebta? Défendez votre position avec des arguments. Vous voulez critiquer le Maroc? Critiquez sa politique.
Mais si votre meilleur argument consiste à déchirer un drapeau, alors permettez-nous de vous le dire:
Vous n’avez pas gagné le débat. Vous avez simplement montré que vous n’aviez rien à dire.
Et finalement, c’est peut-être le drapeau marocain qui sort le mieux de cette affaire.
Parce qu’un drapeau déchiré peut être remplacé en quelques secondes.
La dignité, elle, est beaucoup plus difficile à recoudre.
Quant aux partis de droite espagnols, une fois qu’ils auront reconquis la primature, le gouvernement et la majorité au Parlement, ils viendront à la table des négociations et ce sont eux qui signeront avec le Maroc les accords sur le futur des enclaves de Sebta et Melilla. La situation est intenable pour l’Espagne, qui ne peut, encore une fois, traiter un problème du XXIème siècle avec les œillères du XIXème. Ce temps est définitivement révolu.




