Ceuta et Melilla: la force du Maroc est peut-être de ne pas ouvrir le dossier maintenant

La clôture de séparation entre Sebta et Fnideq.

La clôture de séparation entre Sebta et Fnideq.. AFP or licensors

TribuneL’Espagne tient aujourd’hui beaucoup plus à conserver Ceuta et Melilla que le Maroc n’a besoin de les récupérer immédiatement.

Le 04/09/2026 à 15h50

La récente crise de Ceuta a ravivé au Maroc un débat ancien: faut-il enfin ouvrir frontalement le dossier de Ceuta, Melilla et des îlots sous souveraineté espagnole?

La tentation est compréhensible. Les provocations politiques et médiatiques se sont multipliées en Espagne. Une partie de la droite et de l’extrême droite a transformé la crise en campagne hostile au Maroc et aux Marocains. Le drapeau marocain a même été déchiré lors d’une manifestation récente.

Abderrahman Boukhaffa.

Face à cela, beaucoup de Marocains réclament une réponse forte. Mais une politique d’État ne se conduit pas sous le coup de l’indignation. Et c’est précisément ce qui rend la gestion marocaine intéressante: Rabat n’oublie pas Ceuta et Melilla, mais ne semble pas vouloir ouvrir le dossier aujourd’hui.

Ce choix n’est pas nécessairement un signe de faiblesse. Il peut, au contraire, relever d’un calcul stratégique particulièrement rationnel.

Deux messages marocains ont été envoyés récemment.

Le premier est venu du ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, ministre politique et partisan. Le sens de son intervention était clair: dans la conscience marocaine, Ceuta et Melilla restent des villes dont le statut historique demeure contesté.

Le second message a été beaucoup plus subtil. Le ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, a évoqué devant le Roi l’histoire marocaine de Ceuta et la mémoire des villes occupées, sans qualifier explicitement Ceuta de ville occupée aujourd’hui.

La différence est importante.

Le ministre politique porte une parole qui peut être entendue comme celle de la société et du champ partisan.

Le ministre technocratique, dans un cadre institutionnel hautement symbolique et en présence du Roi, adresse un message autrement plus mesuré: Ceuta appartient profondément à l’histoire marocaine, mais l’État ne choisit pas, pour l’heure, d’en faire un dossier de confrontation.

Le plus intéressant est précisément là. La société se souvient. L’État aussi. Mais l’État choisit le moment.

Car Rabat sait parfaitement qu’il n’a actuellement aucun intérêt à ouvrir un nouveau front avec Madrid et, au-delà, avec l’Union européenne. Les intérêts économiques sont considérables. La coopération sécuritaire est essentielle. La gestion des frontières et des flux migratoires impose un dialogue permanent. Et l’Espagne elle-même sait qu’elle ne peut durablement sécuriser sa façade sud sans coopération étroite avec le Maroc.

Même une future majorité espagnole de droite, aussi hostile au Maroc soit son discours électoral, finirait très probablement par se heurter à cette réalité. La géographie ne change pas après les élections. Les intérêts stratégiques non plus.

Mais une autre réalité explique probablement mieux encore la prudence marocaine: Ceuta, Melilla et les îlots ont aujourd’hui beaucoup plus de valeur stratégique pour l’Espagne que pour le Maroc.

Pour l’Espagne, Ceuta est une position exceptionnelle sur la rive sud du détroit de Gibraltar. Les deux villes représentent une présence espagnole et européenne en Afrique du Nord. Leur importance est militaire, sécuritaire, géopolitique, symbolique et nationale.

Madrid leur accorde donc une valeur considérable.

Pour le Maroc, leur valeur historique, nationale et symbolique est également évidente. Mais leur utilité stratégique immédiate n’est pas du même ordre. Et c’est précisément cette asymétrie qui fait la force du Maroc.

En politique internationale, la meilleure carte n’est pas toujours celle que l’on joue. C’est parfois celle dont l’autre partie sait que vous disposez.

L’Espagne tient aujourd’hui beaucoup plus à conserver Ceuta et Melilla que le Maroc n’a besoin de les récupérer immédiatement. Voilà le véritable rapport de force.

«Voilà pourquoi l’Espagne a intérêt à préserver une relation privilégiée avec Rabat, y compris en consentant sur d’autres dossiers à des positions ou à des compromis qu’elle aurait peut-être refusés dans un rapport de force différent.»

—  Abderrahman Boukhaffa

Rabat peut attendre. Madrid, elle, a besoin que le dossier reste calme.

Ce simple décalage donne au Maroc une marge considérable. Il ne s’agit évidemment pas d’imaginer une transaction grossière du type «Ceuta contre le Sahara». Les relations entre États ne fonctionnent pas ainsi.

Mais les rapports internationaux sont faits de dossiers qui se croisent, de concessions, de sensibilités, de dépendances mutuelles et de lignes rouges.

Et Madrid sait parfaitement qu’une relation stable avec Rabat facilite considérablement la préservation du statu quo à Ceuta et Melilla.

À l’inverse, toute crise majeure avec le Maroc rend immédiatement ces territoires plus vulnérables politiquement, économiquement et socialement.

Voilà pourquoi l’Espagne a intérêt à préserver une relation privilégiée avec Rabat, y compris en consentant sur d’autres dossiers à des positions ou à des compromis qu’elle aurait peut-être refusés dans un rapport de force différent.

Le Maroc, lui, a donc tout intérêt à ne pas brûler cette carte.

Pourquoi transformer aujourd’hui en objectif immédiat ce qui peut servir pendant longtemps de levier stratégique?

Si le Maroc récupérait demain Ceuta et Melilla, il obtiendrait Ceuta et Melilla. Mais tant que la question reste ouverte, il conserve une carte d’une valeur politique exceptionnelle dans sa relation avec Madrid.

Une carte qui pèse dans l’ensemble de la relation: sécurité, immigration, commerce, investissements, coopération avec l’Union européenne et grands dossiers diplomatiques.

C’est pourquoi l’absence d’escalade marocaine ne doit pas nécessairement être interprétée comme du renoncement. Elle peut être exactement l’inverse.

Le Maroc peut considérer que l’heure n’est simplement pas venue de transformer une revendication historique en priorité géopolitique immédiate. Et il n’est pas pressé.

Les deux villes sont géographiquement insérées dans leur environnement marocain. Leur quotidien dépend nécessairement de la qualité des relations avec leur «voisin» immédiat. Les épisodes de tension frontalière ont déjà montré leur sensibilité aux décisions prises de l’autre côté de la frontière.

Le Maroc dispose donc d’un avantage essentiel: le temps.

Dès lors, que doivent faire les Marocains face aux provocations qui viennent d’Espagne? Il faut distinguer clairement le rôle de l’État de celui de la société.

L’État doit rester froid. Il doit protéger ses intérêts, maintenir sa coopération stratégique avec Madrid et refuser qu’un épisode de tension médiatique ou électorale espagnole lui impose son calendrier diplomatique.

La société marocaine, en revanche, peut et doit entretenir la mémoire. Des initiatives pacifiques, légales et symboliques peuvent rappeler deux choses très simples aux Espagnols.

D’abord, que les insultes contre le Maroc, les Marocains ou leurs symboles ne resteront pas sans réponse politique et citoyenne. Ensuite, et surtout, que Ceuta, Melilla et les îlots n’ont pas disparu de la mémoire collective marocaine.

Les générations passent. Les gouvernements changent. Les relations bilatérales connaissent des périodes de rapprochement et de tension. Mais la mémoire demeure. Et c’est peut-être précisément là que réside la meilleure répartition des rôles: au peuple de préserver la revendication; à l’État de choisir le moment.

Car la puissance ne consiste pas toujours à jouer immédiatement la carte que l’on possède. Elle consiste parfois à laisser l’autre partie vivre avec une certitude beaucoup plus inconfortable: la carte existe, elle n’a pas été abandonnée et Rabat seul décidera du moment où elle cessera d’être une simple carte pour redevenir un dossier.

Par Abderrahman Boukhaffa
Le 04/09/2026 à 15h50