Sahara marocain et bataille du sens: comment s’est fabriqué le récit du conflit?

La porte d’entrée de Laâyoune - Yassine Benkirane.

La porte d’entrée de Laâyoune - Yassine Benkirane.

TribuneEt si la véritable bataille du Sahara marocain ne s’était pas seulement jouée sur le terrain diplomatique et militaire, mais dans la fabrique même des concepts? En analysant comment les frontières espagnoles et le droit colonial ont progressivement redéfini les termes du conflit, Abderrahman Boukhaffa, chercheur et auteur marocain résidant à Ottawa, au Canada, démontre comment la souveraineté marocaine a été traduite et déformée par les catégories juridiques internationales. Un plaidoyer lucide pour investir le front du savoir et du récit.

Le 14/08/2026 à 13h30

Lorsqu’on parle du Sahara, on commence presque toujours en 1975: retrait de l’Espagne, Marche verte, avis consultatif de la Cour internationale de Justice, puis guerre, cessez-le-feu, projet de référendum et initiatives successives de règlement. Pourtant, aussi importante soit-elle, cette entrée en matière nous fait commencer l’histoire en son milieu, à un moment où les principales catégories à travers lesquelles nous comprenons aujourd’hui le conflit avaient déjà été largement façonnées.

Le Maroc n’a pas commencé à revendiquer le Sahara en 1975. Dès les années 1950, il soulevait devant les Nations unies la question de ce que la puissance coloniale appelait alors le «Sahara espagnol», à une époque où le Polisario n’existait pas encore, où ni la Mauritanie ni l’Algérie n’avaient accédé à l’indépendance et où la question n’avait pas encore été enfermée dans le cadre, désormais dominant, de «l’autodétermination».

Ainsi, le 14 octobre 1957, lorsque le représentant du Maroc devant la Quatrième Commission revendiqua le droit du Royaume à recouvrer Sidi Ifni, le pays de Chinguetti et le Sahara, le représentant espagnol rejeta la revendication marocaine. Selon le procès-verbal de la séance conservé dans les archives des Nations unies, il affirma que son gouvernement n’éprouvait aucun doute quant à sa souveraineté sur «le Sahara espagnol et Ifni» et considéra les observations du représentant marocain comme étrangères au débat.

Ce détail est essentiel. Car l’Espagne rejetait alors d’un même mouvement les revendications marocaines sur Sidi Ifni et sur le Sahara. Et pendant plusieurs années, les Nations unies elles-mêmes traiteront les deux territoires sous un même intitulé. La résolution 2072 de 1965 portait ainsi explicitement le titre: «Question d’Ifni et du Sahara espagnol».

Puis, quelques années plus tard, quelque chose de décisif se produit: Sidi Ifni retourne au Maroc, tandis que le Sahara en est juridiquement et politiquement dissocié et emprunte une trajectoire entièrement différente.

C’est là que commence, à mes yeux, la vraie question.

Comment un seul dossier est-il devenu deux dossiers?

En 1966, le changement devient explicite. Dans la résolution 2229, le traitement proposé pour Sidi Ifni consiste désormais à négocier entre l’Espagne et le Maroc les modalités du transfert des pouvoirs, tandis que pour le «Sahara espagnol», la voie retenue devient celle du référendum et de l’autodétermination. Cette différenciation est ensuite consolidée, jusqu’au retour de Sidi Ifni au Maroc en 1969.

Il ne suffit pas de répondre que «le statut juridique des deux territoires était différent». C’est précisément la réponse qui s’est imposée par la suite.

Abderrahman Boukhaffa.

La vraie question historique est: comment est-il devenu différent?

Comment est-on passé d’une situation dans laquelle le Maroc revendiquait simultanément les deux territoires, où l’Espagne rejetait simultanément les deux revendications et où les Nations unies les examinaient sous un même intitulé, à une situation dans laquelle le retour de Sidi Ifni au Maroc est considéré comme un acte de décolonisation, tandis que l’application d’un raisonnement comparable au Sahara devient incompatible avec l’autodétermination?

Que s’est-il passé entre les deux?

Qui a redéfini le Sahara?

Et pourquoi les frontières tracées par l’Espagne sont-elles devenues l’unité «naturelle» appelée à décider de son avenir, alors qu’Ifni a pu sortir de la carte coloniale et retrouver l’État qui le revendiquait depuis le départ?

Ces questions ne sont pas arbitraires. Elles sont imposées par la chronologie elle-même.

L’Espagne a perdu la bataille pour conserver Sidi Ifni. Mais au Sahara, elle a réussi quelque chose de plus durable: faire survivre après son départ les frontières qu’elle avait elle-même tracées.

C’est là, à mon sens, que commence véritablement la fabrication du «dossier du Sahara» sous la forme que nous connaissons aujourd’hui.

La question n’est donc pas seulement de savoir ce que le droit international a décidé par la suite. Elle est d’abord de comprendre comment a été construit l’objet sur lequel le droit international allait ensuite être appelé à se prononcer.

Juger le Maroc ancien à l’aune d’un État européen moderne

Cela m’amène à un concept central de mes recherches: la traduction.

Je n’entends pas ici simplement le passage d’un mot de l’arabe au français ou à l’anglais, mais le transfert d’un système politique et historique entier dans la langue conceptuelle et juridique d’un autre système.

Aujourd’hui, nous pensons spontanément la souveraineté à travers un modèle qui nous paraît évident: des frontières précises, une administration centrale permanente, une armée, une bureaucratie, des registres et des lois appliquées uniformément sur l’ensemble du territoire.

Or, cette représentation n’est pas une définition intemporelle de la souveraineté. Elle est, dans une large mesure, le produit de l’expérience historique de l’État européen moderne.

Le Maroc historique reposait sur une conception profondément différente de l’État et du pouvoir. La souveraineté s’y exerçait à travers un ensemble de relations comprenant la bayʿa, la médiation, la protection, la fiscalité, l’arbitrage, la désignation de représentants du sultan et le renouvellement des liens politiques avec les tribus et les régions éloignées.

L’erreur méthodologique fondamentale consiste donc à prendre un État du 19ème siècle et à lui demander de prouver sa souveraineté selon les critères bureaucratiques de l’État européen du 20ème siècle.

Ce faisant, nous ne changeons pas seulement la définition de l’État. Nous changeons aussi les règles de la preuve.

Le cas de la bayʿa est particulièrement révélateur.

Dans le système politique marocain, elle n’était pas une simple expression affective de loyauté envers le sultan. Elle était une institution productrice de légitimité et organisatrice d’une relation politique.

Mais lorsqu’elle entre dans la langue juridique européenne et devient allegiance, c’est-à-dire «allégeance», elle perd une partie essentielle de sa portée. L’allegiance peut être comprise comme un lien personnel ou symbolique qui ne produit pas nécessairement une autorité territoriale.

La traduction ne transforme donc pas seulement le mot.

Elle transforme la valeur juridique de l’histoire.

Le droit qui a rendu la colonisation possible revient juger sa victime

C’est ici qu’apparaît une contradiction encore plus profonde.

Le droit international du 19ème siècle ne s’est pas constitué dans le vide. Il s’est développé dans un monde dominé par les puissances européennes. Les formes d’autorité les plus proches du modèle européen — frontières, centralisation administrative, contrôle territorial régulier — étaient aussi celles que ce droit identifiait le plus facilement comme relevant d’une souveraineté pleine.

À l’inverse, les sociétés dont l’autorité fonctionnait selon d’autres modalités pouvaient plus aisément être présentées comme insuffisamment organisées, voire comme dépourvues de véritable souveraineté.

C’est précisément l’une des portes intellectuelles et juridiques par lesquelles est passée la colonisation.

Le colonialisme n’a pas seulement occupé des territoires. Il les a cartographiés, classés et décrits. Il a produit leurs archives, leurs catégories et leur représentation géographique, puis a laissé tout cet appareillage derrière lui.

Et voici le paradoxe: ces instruments sont ensuite utilisés pour juger le monde qui existait avant l’arrivée du colonisateur. Celui-ci décrit la société dans ses propres catégories, puis ses documents deviennent la source à laquelle on demande de nous dire ce qu’était réellement cette société.

On aboutit alors à une équation pour le moins étrange: le standard européen de la souveraineté a contribué à rendre la colonisation possible, voire juridiquement admissible, puis il est revenu après la décolonisation pour devenir le standard à l’aune duquel la société colonisée doit prouver qu’elle possédait une souveraineté avant d’être colonisée.

Si la souveraineté marocaine avant le protectorat s’exerçait à travers la bayʿa, la médiation et des formes graduées d’autorité, elle apparaîtra nécessairement incomplète si on la mesure rétrospectivement à un modèle entièrement différent.

Cela ne signifie évidemment pas que le Maroc n’était pas un État souverain. Cela signifie que la souveraineté n’a jamais eu, historiquement, une seule forme.

Il est donc méthodologiquement absurde d’exiger du Maroc du 19ème siècle qu’il ait été un État du 20ème siècle pour accepter qu’il ait été un État au 19ème siècle.

La Cour internationale de Justice: reconnaître sans produire de souveraineté

C’est à partir de là que l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice de 1975 peut être relu autrement.

La Cour n’a pas dit que le Maroc n’entretenait aucun lien juridique avec le Sahara. Elle a rejeté l’idée que le territoire était une terra nullius et reconnu l’existence de liens juridiques entre le sultan du Maroc et les tribus du territoire. Elle a toutefois estimé que ces liens n’étaient pas de nature à constituer une souveraineté territoriale faisant obstacle à l’application de l’autodétermination.

Mais il ne faut pas s’arrêter au résultat.

La question la plus intéressante est la suivante: comment une relation peut-elle être reconnue comme juridique et politique, puis être privée de sa portée souveraine?

Je propose de considérer la Cour, ici aussi, comme un régime de traduction.

Elle ne reçoit pas l’histoire telle qu’elle s’est déroulée. Celle-ci lui parvient à travers des cartes, des traités, des rapports coloniaux et des concepts juridiques. La Cour doit ensuite recomposer tout cela à l’intérieur d’un nombre limité de catégories: souveraineté, allégeance, contrôle, peuple, territoire.

La bayʿa devient «allégeance».

L’autorité graduée devient «influence».

La relation politique devient «lien juridique».

Et le résultat devient alors possible: reconnaître l’histoire tout en neutralisant son effet souverain.

La Cour n’a pas inventé ce problème en 1975. Elle a hérité d’un vocabulaire juridique qui reconnaissait beaucoup plus facilement le type de souveraineté né de l’expérience politique européenne moderne.

Mohammed Bedjaoui: le parrain du récit algérien

Mais cet encadrement du conflit ne s’est pas diffusé tout seul. Des hommes lui ont donné sa logique, son prestige et son autorité. Mohammed Bedjaoui est probablement le plus important d’entre eux.

À mes yeux, on peut le considérer comme le principal parrain juridique et politique du récit algérien sur le Sahara.

Bedjaoui n’était nullement un universitaire neutre observant de loin un conflit entre deux États. Il était un homme d’État au cœur de l’appareil algérien: ministre de la Justice après l’indépendance, ambassadeur d’Algérie en France lorsqu’il représenta son pays devant la Cour internationale de Justice en 1975, puis représentant de l’Algérie auprès des Nations unies, avant de rejoindre lui-même la Cour comme juge en 1982 et d’en devenir président dans les années 1990.

La puissance de Bedjaoui venait précisément de cette accumulation rarement réunie dans une même personne: pouvoir politique, diplomatie, autorité doctrinale, réseaux universitaires puis prestige au sein même de la justice internationale.

Il pouvait donc faire beaucoup plus que défendre la position de son pays.

Il pouvait traduire un intérêt géopolitique algérien dans la langue d’un principe juridique susceptible d’être ensuite exporté dans le champ académique.

C’est là que réside sa grande contradiction.

Bedjaoui fut l’un des grands juristes du droit international anticolonial. Pourtant, lorsqu’il aborda le Sahara, il s’accrocha à ce que la colonisation avait laissé de plus durable: la carte tracée par le colonisateur.

Il rejette le colonialisme, mais conserve son découpage politique.

Il critique le droit européen, mais utilise ses concepts pour mesurer la souveraineté marocaine.

Il défend l’autodétermination comme instrument de libération, mais l’applique à une unité territoriale fabriquée par la colonisation espagnole.

La question devient alors dérangeante: si le colonisateur détache un espace d’un ensemble politique préexistant puis lui trace des frontières, ces frontières acquièrent-elles, avec le temps, une légitimité supérieure aux relations politiques qui les ont précédées?

«Pour que l’analogie de Bedjaoui fonctionne, il faut donc d’abord accomplir une opération de traduction politique décisive: transformer le Maroc en «puissance étrangère» par rapport à son propre Sahara afin de pouvoir ensuite lui appliquer le récit de la décolonisation.»

—  Abderrahman Boukhaffa

Si oui, on aboutit à un paradoxe redoutable: la colonisation dessine la fragmentation, puis le discours de la décolonisation vient sanctuariser cette fragmentation au nom de la liberté.

Mais le paradoxe va encore plus loin.

Bedjaoui ne pouvait tout simplement pas faire disparaître l’histoire de la souveraineté marocaine au Sahara. Le dossier historique était là, et la Cour elle-même ne pouvait nier l’existence de liens juridiques et politiques entre le sultan et les tribus du territoire.

La solution consistait donc moins à nier cette histoire qu’à la neutraliser: reconnaître qu’elle avait existé, puis faire de la rupture produite par la colonisation le nouveau point de départ juridiquement pertinent.

C’est peut-être précisément ce qui rendait son discours si audible dans le langage du droit international. Bedjaoui ne se contentait pas d’employer les catégories eurocentriques d’un droit né dans le contexte colonial; il préservait également l’objet territorial produit par la colonisation elle-même.

Il combattait la domination coloniale, mais sans remettre en cause la géographie qu’elle avait produite.

Il contestait l’empire, mais conservait la carte.

En ce sens, son discours était anticolonial dans son vocabulaire, mais profondément conservateur dans ses conséquences territoriales.

Et ce choix n’était pas sans importance pour l’Algérie elle-même.

Car prendre réellement au sérieux l’histoire politique antérieure à la colonisation n’aurait pas uniquement conduit à rouvrir la question des rapports entre le Maroc et le Sahara. Cela aurait aussi obligé à interroger la construction territoriale de l’Algérie moderne sous la domination française.

Les frontières de l’Algérie contemporaine ne peuvent en effet être projetées telles quelles dans le passé comme si elles avaient toujours délimité la même unité politique. La Régence d’Alger précoloniale et le territoire immense hérité de la France en 1962 ne se confondent pas simplement.

Autrement dit, si l’on faisait de l’histoire politique précoloniale le critère décisif au Sahara, une question autrement plus inconfortable surgissait: pourquoi ne pas l’appliquer également à l’Algérie? Où s’arrête la formation politique précoloniale et où commence le territoire fabriqué ou agrandi par l’expansion coloniale?

C’est précisément pourquoi la sanctuarisation des frontières coloniales était si politiquement commode: elle permettait de condamner la colonisation tout en protégeant ses résultats territoriaux.

La question fondamentale devient alors: la décolonisation consiste-t-elle seulement à libérer les peuples à l’intérieur des cartes coloniales, ou permet-elle aussi d’interroger les cartes produites par la colonisation elle-même?

Bedjaoui et la figure du native informant

J’emprunte ici, en l’élargissant quelque peu, une notion bien connue chez Gayatri Spivak: celle du native informant, que l’on peut traduire par «informateur indigène».

Je ne l’emploie pas comme une étiquette littérale appliquée à Bedjaoui, mais comme un outil permettant de penser une position particulière dans la production du savoir: celle d’un intellectuel issu du monde colonisé, parlant le langage de l’émancipation, mais rendant ce discours parfaitement recevable dans l’ordre juridique et épistémique dominant parce qu’il n’en remet pas en cause certains présupposés fondamentaux.

C’est précisément ce qui rend le cas Bedjaoui si révélateur. Il a réussi à donner à la position algérienne une légitimité postcoloniale en mobilisant le langage même du droit international. Il n’avait nul besoin de défendre la colonisation; il lui suffisait d’accepter le résultat territorial qu’elle avait produit, puis de le présenter comme le point de départ naturel de la décolonisation.

C’est là que réside le paradoxe le plus profond: le colonialisme est condamné, mais l’ordre territorial qu’il a fabriqué se trouve sanctuarisé au nom même de l’anticolonialisme.

La question dépasse donc la simple incohérence intellectuelle d’un juriste. Elle touche à la capacité du discours juridique à transformer une construction coloniale historiquement située en une réalité postcoloniale qui finit par apparaître naturelle, neutre et presque incontestable.

L’un des exemples les plus révélateurs de cette opération apparaît dans la plaidoirie de Bedjaoui devant la Cour internationale de Justice en 1975, lorsqu’il compare la revendication marocaine sur le Sahara à l’hypothèse d’une revendication turque sur l’Algérie fondée sur la présence ottomane antérieure à la colonisation française.

La force de l’analogie est davantage politique qu’historique.

Car elle accomplit une opération essentielle: présenter le Maroc comme une puissance extérieure cherchant à annexer un territoire après le départ du colonisateur.

Une fois cette représentation acceptée, la conclusion semble presque aller de soi: un «peuple colonisé» se trouve face à une «revendication territoriale étrangère».

Or, cette image entre même en tension avec la logique développée par les Nations unies pour identifier les situations coloniales. Dans la résolution 1541 de 1960, l’un des indices fondamentaux permettant de considérer un territoire comme non autonome réside dans sa séparation géographique par rapport au pays qui l’administre, ainsi que dans son caractère ethnique et/ou culturel distinct, auxquels peuvent s’ajouter des facteurs historiques, politiques, juridiques ou économiques.

Certes, ces critères concernaient d’abord le rapport entre le territoire et la puissance administrante — l’Espagne dans le cas du Sahara. Mais ils montrent à quel point il est problématique de représenter la relation entre le Maroc et son Sahara sur le modèle d’une domination coloniale extérieure comparable à la relation entre l’Empire ottoman et l’Algérie.

Le Maroc n’est pas une puissance située de l’autre côté de la mer par rapport au Sahara, et le Sahara n’est pas un espace qui lui soit séparé géographiquement ou civilisationnellement.

Il existe un continuum territorial, humain, tribal, religieux, linguistique et culturel, auquel s’ajoutent des liens politiques et historiques dont la Cour internationale de Justice elle-même a reconnu l’existence.

Pour que l’analogie de Bedjaoui fonctionne, il faut donc d’abord accomplir une opération de traduction politique décisive: transformer le Maroc en «puissance étrangère» par rapport à son propre Sahara afin de pouvoir ensuite lui appliquer le récit de la décolonisation.

C’est ici que l’on voit tout le pouvoir du cadrage.

Une fois le Maroc redéfini comme acteur «extérieur», les liens antérieurs à la colonisation deviennent de simples «revendications historiques», les frontières tracées par l’Espagne deviennent le territoire naturel du «peuple», et l’autodétermination devient la voie supposément évidente vers la fin du «colonialisme».

Il n’est pas toujours nécessaire de changer les faits pour changer la conclusion. Il suffit parfois de changer le cadre dans lequel les faits sont lus.

De la position algérienne à la «vérité académique»

Le plus grand succès de cette construction ne s’est toutefois pas joué uniquement devant la Cour.

Il s’est joué dans le champ académique.

Le prestige de Bedjaoui, ses réseaux et le développement ultérieur d’institutions, de financements, de conférences et de réseaux de chercheurs autour du Sahara ont contribué à transformer un cadrage politique et juridique en véritable champ académique international.

Progressivement, le chercheur entrant dans la «question du Sahara occidental» s’est retrouvé face à un parcours presque déjà tracé: territoire non autonome, peuple, autodétermination, occupation, ressources, représentation, consentement.

D’autres questions sont restées beaucoup moins présentes: la souveraineté marocaine avant la colonisation, la bayʿa, la nature historique de l’État marocain, le rôle des archives coloniales ou encore la manière dont les frontières espagnoles ont fini par être perçues comme les contours naturels d’une unité politique.

C’est précisément cette asymétrie que j’analyse dans mon prochain livre: le champ juridique et académique commence souvent à étudier le conflit après que celui-ci a déjà été traduit dans les catégories internationales qui le rendent intelligible.

C’est ainsi que se construit un récit durable: une position politique devient une plaidoirie juridique; la plaidoirie devient un article universitaire; l’article devient un livre et une référence; la référence devient une évidence; puis viennent de nouvelles générations de chercheurs qui partent de cette évidence sans plus demander comment elle a été produite.

À ce stade, l’État à l’origine du récit n’a même plus besoin de convaincre chaque chercheur séparément.

Le champ est fait pour lui

Le Maroc ne s’est pas trompé de priorités… mais les priorités ont changé

Je ne crois pas pour autant que la bonne conclusion consiste à reprocher au Maroc de ne pas avoir mené, dès les années 1960 et 1970, cette bataille académique et conceptuelle avec la même intensité.

Ce serait juger l’histoire depuis le confort du présent.

À sa sortie du protectorat, le Maroc faisait face à des priorités existentielles: achever son intégrité territoriale, construire l’État moderne, gérer des tensions internes, puis faire face à une guerre réelle au Sahara, sécuriser le terrain et mener pendant des décennies une bataille diplomatique et politique extrêmement complexe.

L’ordre des priorités était donc naturellement: le territoire d’abord, puis la sécurité, la politique et la diplomatie.

La bataille universitaire, conceptuelle et médiatique était moins urgente.

Mais l’histoire avance. Et les priorités changent.

Aujourd’hui, alors que le Maroc a considérablement renforcé la place de l’autonomie dans le débat politique et diplomatique international, le moment est venu d’ouvrir un front sur lequel d’autres travaillent depuis plusieurs décennies: celui du savoir et du récit.

Il ne s’agit pas de produire une propagande inverse.

La propagande ne construit pas un champ de connaissance.

Il faut investir sur le long terme dans les historiens, les juristes, les anthropologues, les spécialistes de la pensée politique, de la traduction et de la décolonialité; ouvrir les archives; soutenir une recherche indépendante de haut niveau; investir les grandes revues, les maisons d’édition de référence et les universités internationales.

Et cette bataille ne doit pas s’arrêter au monde académique.

Elle doit aussi gagner les médias internationaux: tribunes, enquêtes, documentaires, plateformes numériques, cartes apparaissant derrière les présentateurs, mots employés quotidiennement par les journalistes.

Car les récits internationaux ne se fabriquent pas uniquement au Conseil de sécurité.

Ils se construisent aussi à l’université et dans les salles de rédaction.

Celui qui définit la question a déjà parcouru la moitié du chemin vers la réponse

La question du Sahara ne se réduit donc pas à demander: à qui appartient le territoire?

Il existe une question antérieure: qui a le pouvoir de définir le territoire lui-même?

Qui décide que Sidi Ifni et le Sahara, autrefois réunis dans un même dossier des Nations unies, doivent suivre deux trajectoires différentes?

Qui décide du moment où les frontières tracées par le colonisateur deviennent un «territoire» doté d’une personnalité politique propre?

Qui définit le «peuple» appelé à décider de son destin?

Qui décide que la bayʿa est une simple «allégeance» plutôt qu’une relation politique productrice d’autorité?

Qui détermine quelles preuves le droit est capable de voir?

Et pourquoi la carte coloniale serait-elle juridiquement plus lisible que l’histoire qui l’a précédée?

Voilà la véritable bataille du sens.

Le colonisateur peut partir, sa carte peut rester.

Son administration peut disparaître, ses archives peuvent demeurer.

Son discours politique peut s’effondrer, tandis que survivent les catégories qu’il a utilisées pour classer le monde.

Et un juriste issu du monde colonisé peut parler avec passion contre l’impérialisme tout en contribuant, dans le même mouvement, à rendre naturelle et définitive l’une de ses conséquences les plus profondes: la fragmentation de l’espace et son redécoupage.

La leçon pour le Maroc est aujourd’hui claire.

Il était logique qu’il mène d’abord la bataille du territoire, de l’État, de la politique et de la diplomatie.

Mais le moment est venu de mener aussi la bataille de l’université, des médias et du récit.

Car celui qui laisse son adversaire définir la question risque, quelle que soit la force de ses preuves, de passer des décennies à tenter d’apporter une réponse à une question formulée par quelqu’un d’autre.

Voilà pourquoi la traduction n’est pas une question périphérique dans le conflit du Sahara.

Elle est au cœur de la bataille de la souveraineté, du savoir et du sens.

Par Abderrahman Boukhaffa
Le 14/08/2026 à 13h30