Depuis quelques années, une formule s’est installée dans le débat public espagnol avec la force tranquille des évidences: «Marruecos no existía». On la trouve dans la presse, à la radio, sur les réseaux, sous la plume d’intellectuels. Sa vertu est sa simplicité: elle ne discute pas un titre, elle supprime une partie au litige. Pas de spoliation s’il n’y avait personne à spolier.
J’écris ceci par gêne, non par colère. Il y a des sujets sur lesquels des gens instruits et de bonne foi cessent de raisonner comme ils le font partout ailleurs: ici, les exigences élémentaires de la discipline - dater, vérifier le critère, l’appliquer aux deux parties - sont suspendues par ceux-là mêmes qui les enseignent. Ce n’est pas une querelle nationale que je veux ouvrir, mais un examen.

Cette phrase a une histoire. Elle appartient à une famille d’énoncés dont l’Europe a usé pour convertir la conquête coloniale en fondation: terres sans maître, peuples sans État ni civilisation, continents sans histoire. Hegel, dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire, écartait l’Afrique du monde historique; le droit colonial appelait terra nullius ce qui n’était vide que du regard qu’on y portait. La formule espagnole d’aujourd’hui n’a pas conscience de cette généalogie, et c’est ce qui la rend efficace: elle se croit chronologique quand elle est doctrinale.
L’Espagne connaît pourtant ces arguments mieux que quiconque, pour les avoir inventés. La conquête des Amériques fut justifiée par la thèse que les sociétés indiennes n’étaient pas de vrais corps politiques: c’est le sens du Requerimiento (sommation ou exigence) de 1513, lu en castillan à des peuples qui ne l’entendaient pas, et le fond de la controverse de Valladolid, en 1550. Mais c’est un Espagnol qui l’a réfutée le premier. Francisco de Vitoria, dominicain, titulaire de la chaire de théologie de Salamanque et fondateur du droit international moderne, établit dès 1539 que les peuples d’Amérique avaient de véritables princes et de véritables domaines, et que ni l’infidélité, ni la différence de civilisation ne privent un peuple de sa souveraineté. Une terre habitée n’est jamais vacante. Le droit des gens est né de ce refus. Et l’on écrit aujourd’hui, dans le pays de Vitoria, qu’un voisin n’existait pas.
Il n’y a d’intention à prêter à personne: beaucoup ont reçu cette formule toute faite. Mais la fonction d’un énoncé s’établit indépendamment des intentions, et celle-ci se décrit avec précision. Elle neutralise d’un seul geste trois qualifications - enclave coloniale, territoire occupé, analogue de Gibraltar - qui toutes supposent un État dépossédé. S’il n’y en avait pas, il n’y a ni colonisation, ni occupation, ni analogie, et le contentieux s’évanouit sans qu’on ait discuté un seul terme.
Cet énoncé est nationaliste au sens technique du terme - non par l’intention, qui n’est pas vérifiable, mais par sa construction, qui l’est. Il n’établit pas: il rassure.
Enclaves et îlots marocains occupés par l'Espagne.
Il conclut avant de dater. Une proposition chronologique a une date et un critère; celle-ci en a cinq - 1603, 1666, «bien avant dans le 17ème siècle», «l’État marocain tel que nous le connaissons aujourd’hui», 1956. La première est d’ailleurs fausse: les Alaouites s’installent au Tafilalt vers 1631 et ne prennent Fès qu’en 1666, et 1603 est la date de la mort d’Ahmad al-Mansour, donc la fin des Saadiens. L’erreur est de celles qu’on commet en parlant, et n’est pas en soi un grief. Si on la relève, c’est qu’elle appartient à une série, et que la série est le phénomène. Cinq dates et cinq critères pour une seule conclusion: voilà un raisonnement qui procède à l’envers, la conclusion stable et les prémisses variables.
La quatrième formulation mérite qu’on s’y arrête, car elle est la plus répandue et la plus vide. Elle repose sur une équivoque qu’il faut lever d’emblée. L’État-nation moderne - frontières linéaires, administration unifiée, souveraineté de la nation - n’existe ni au Maroc, ni en Espagne, ni en France, ni nulle part avant le 19ème siècle: sur ce point, il n’y a rien à discuter. Mais l’État tout court - un souverain, une capitale, une armée, un impôt, une monnaie, des traités - existe au Maghreb al-Aqṣā depuis plus de mille ans. Toute la thèse tient dans le glissement entre ces deux sens du mot, et ne survit pas à leur séparation.
Il ne s’applique jamais à soi: aucun de ses auteurs n’écrit que l’Espagne n’existait pas quand elle prit Melilla, alors que c’est le même critère. Appliqué avec constance, il donnerait ceci: Melilla a été prise par un État qui n’existait pas, contre un État qui n’existait pas non plus. Ce n’est pas une conclusion historique, c’est la preuve que le critère ne vaut rien.
Il ne circule qu’en temps de crise, après chaque tension migratoire ou diplomatique: une thèse chronologique n’a pas d’actualité, celle-ci en a une. Et il ne circule pas là où l’on vérifie. L’africanisme universitaire espagnol a produit sur les présides une littérature exigeante, qui argumente les titres espagnols sans jamais avoir eu besoin de supprimer le Maroc; la thèse de l’inexistence vit dans les tribunes et sur les réseaux, et il n’existe pas, à ma connaissance, d’article de revue à comité de lecture où elle soit soumise à la contradiction. Ce texte ne vise pas l’historiographie espagnole, mais le discours qui circule hors d’elle.
Encore faut-il s’y soumettre soi-même. On répète chez nous que Ceuta et Melilla «ont toujours été marocaines» - formule qui commet l’anachronisme reproché à l’Espagne, «toujours» étant le refuge de qui n’a pas envie de dater. On répète que Ceuta fut prise par l’Espagne: elle le fut par le Portugal, et n’est espagnole qu’en 1668. On l’assimile à Gibraltar comme si l’évidence était acquise, alors que Gibraltar figure sur la liste onusienne des territoires non autonomes et non Ceuta. Et l’on ignore souvent que le Maroc a signé les traités de 1799 et 1860 comportant des reconnaissances. Un dossier plaidé sans les pièces adverses n’est pas un dossier, c’est une humeur.
Aucune exemption n’est réclamée: que le lecteur applique à ces pages les trois exigences annoncées. Ce texte porte sur les présides au nord du Maroc et sur la seule thèse de l’inexistence; le Sahara relève d’un autre dossier, il n’en sera pas question.
Le test de symétrie
Tout argument historique doit accepter d’être retourné. Si «exister» signifie être un État-nation souverain - souveraineté de la nation, administration unifiée, territoire continu, frontières linéaires -, alors le Maroc naît en 1956. Mais alors l’Italie naît en 1861 et l’Allemagne en 1871. Et la France elle-même, dont l’ancienneté monarchique n’est pas discutable, ne devient un État-nation qu’au terme d’un long 19ème siècle: à la Révolution, une grande partie de ses habitants ne parlait pas sa langue, et c’est l’école, la conscription et le chemin de fer qui achèvent d’en faire une nation. L’ancienneté d’une couronne n’a jamais fait un État-nation.
Quant à l’Espagne, elle se forme dans la première moitié du 19ème siècle: à Cadix en 1812, dont la constitution transfère la souveraineté du roi à la nation, ou dans la centralisation libérale des décennies suivantes. La fourchette se discute; l’ordre de grandeur, non. Retenons 1812, la plus favorable à la thèse adverse.
Or Ceuta est prise en 1415, Melilla en 1497, Vélez en 1564, Al-Hoceima en 1673. Quatre de ces cinq possessions sont antérieures à l’État-nation qui les détient aujourd’hui. Seules les Zaffarines lui sont postérieures, de trente-six ans, et par un pays qui sortait de sept années de guerre civile.
Aux deux premières dates, il n’existe ni royaume d’Espagne ni État espagnol. En 1415, Castille, Aragon et Portugal sont trois entités distinctes - et c’est le Portugal qui prend Ceuta. En 1497, l’union dynastique de 1479 existe, mais ne fait pas un État: Cortes, monnaies et fiscalités distinctes, douanes intérieures, conseils séparés pour Castille et Aragon. Ce que les historiens appellent, après Koenigsberger et Elliott, une monarchie composite: une agrégation dynastique gouvernée comme des royaumes séparés, selon les lois de chacun. Cette architecture durera jusqu’aux décrets de Nueva Planta, entre 1707 et 1716.
Mes contradicteurs ont une réponse: peu importe l’État-nation, la Monarchie hispanique assure une continuité par-delà les dynasties - Trastamare, Habsbourg, Bourbon - et l’État espagnol en est l’héritier légitime. C’est exact, et c’est même une excellente réponse.
Elle est simplement refusée au voisin. Car de l’autre côté du Détroit court une continuité de même nature - mais qui n’est pas celle que raconte notre propre roman national, et il ne s’agit pas de la plaider telle qu’on l’enseigne chez nous.
Ce pays n’a pas attendu l’islam pour connaître l’État. Avant notre ère, le royaume de Maurétanie a ses rois, sa monnaie, sa diplomatie: Bocchus traite avec Rome, Juba II en fait un foyer hellénistique. Et quand Rome se retire, les pouvoirs berbères ne s’évanouissent pas: les autels de Volubilis gardent la trace des conventions passées entre gouverneurs romains et chefs baquates. Traiter avec un empire suppose qu’on existe.
L’islam n’interrompt pas cette tradition, il la reformule. Le Maghreb extrême des 9ème et 10ème siècles n’est pas unifié: Berghouata, Midrarides de Sijilmassa, émirats du Rif et Idrissides de Fès y coexistent. Et les Idrissides naissent d’une rencontre - Idris, réfugié chérifien sans troupes, est accueilli à Walili, l’ancienne Volubilis, par les Awraba, qui lui prêtent allégeance en 788 et lui donnent leurs forces. Loin d’affaiblir la continuité marocaine, l’épisode la fonde: ce sont des Berbères qui font le souverain, et la société qui produit la dynastie. Ce que les Idrissides installent pour de bon, c’est Fès et le prestige des descendants du Prophète.
Le véritable commencement est almoravide. Sanhaja du Sahara, porteurs d’un malékisme réformateur, ils unifient pour la première fois cet espace, fondent Marrakech en 1070 et bâtissent un empire allant du Sénégal à l’Èbre, avec armée, administration et dinar d’or. C’est de leur capitale que l’Europe a tiré le nom du pays: Marrakech a donné Marruecos, Morocco, Maroc. Ceux qui écrivent que le Maroc n’existait pas le nomment d’un mot forgé sur la ville d’où il fut gouverné il y a mille ans.
Le chérifisme, lui, ne devient un principe de gouvernement qu’avec les Mérinides, Zénètes sans titre religieux qui l’érigent en fondement pour combler leur déficit - fournissant l’instrument dont s’empareront après eux les dynasties chérifiennes du sud, Saadiens puis Alaouites depuis 1666. La société n’a pas seulement survécu aux dynasties: elle a produit le critère par lequel elles se sont fait reconnaître.
Voilà la continuité dont il s’agit: non une lignée ininterrompue depuis 788 - elle n’existe pas -, mais un même espace, les mêmes capitales, le même droit malékite, la même bayʿa, ce serment d’allégeance sans lequel aucun sultan ne règne.
«C’est effacer que le maravédi castillan tire son nom du dinar almoravide: la monnaie de Castille a porté pendant des siècles, dans son nom même, la mémoire d’un État qu’on déclare n’avoir jamais été.»
— Mohamed Métalsi
Sous les dynasties, il y a plus durable qu’elles: toutes ont régné depuis les mêmes villes, sur les mêmes populations, avec les mêmes corps intermédiaires - tribus, confréries, oulémas, gens de métier. Ce ne sont pas les dynasties qui portent l’État marocain, ce sont ces structures.
On peut les suivre à la trace autour des présides: elles assiègent Ceuta dès après 1415, la tiennent bloquée de 1694 à 1727 sous Moulay Ismaïl - trente-trois ans -, affrontent l’Espagne devant Melilla en 1774 puis en 1859, et habitent le Rif et le Jbala, de l’autre côté des grillages. Les configurations tribales se sont recomposées, comme partout. Mais c’est le même pays qui, depuis cinq siècles, n’a jamais reconnu ces prises pour définitives.
Cela ne fonde aucun titre, mais établit une continuité, sociale autant que dynastique, et que la possession espagnole n’a jamais été cette possession paisible dont le droit fait un titre. Un critère qui absout l’un et condamne l’autre n’est pas un critère: c’est une préférence.
Ce que disent les documents
Le meilleur dossier contre la thèse de l’inexistence n’est pas marocain: il est espagnol, et il est signé. On ne signe pas de traités avec le néant. Or l’Espagne a traité avec les sultans du Maroc pendant des siècles, comme on traite avec des souverains. Traité de Marrakech en 1767, entre Charles III et Sidi Mohammed ben Abdallah. Traité de Meknès en 1799, sous Moulay Slimane. Traité de Wad Ras en 1860, sous Mohammed IV, après une guerre - car on ne fait la guerre qu’à quelqu’un. Trois souverains, trois règnes, près d’un siècle: non un épisode, un État qui contracte. Puis les conventions de délimitation des limites de Ceuta et de Melilla, dans les années 1860 et en 1894: des accords de frontière négociés avec l’État qu’on dit absent.
Le même souverain reconnaît les États-Unis d’Amérique en 1777, avant toute puissance européenne, et signe avec eux en 1786 un traité de paix et d’amitié qui demeure le plus ancien traité américain en vigueur. Une entité inexistante ne délivre pas de reconnaissance d’État.
Et lorsque l’Europe veut régler ses rivalités marocaines, elle le fait deux fois en Espagne: à Madrid en 1880, puis à Algésiras en 1906, dont l’acte final proclame la souveraineté et l’indépendance du sultan. L’Espagne a réuni sur son sol un congrès dont l’objet était la souveraineté d’un État qu’on assure inexistant.
Il faut dire aussi ce que fut cette présence. Entre 1923 et 1927, pour reprendre le nord du pays, l’Espagne a employé des armes chimiques contre des villages et des marchés - l’un des premiers emplois de gaz de combat contre des civils, longtemps nié, admis depuis. La zone fut administrée par un commandement militaire, sans droits politiques pour ses habitants. Et c’est de cette armée d’Afrique que partit, en juillet 1936, le soulèvement qui allait donner à l’Espagne quarante ans de dictature: le régime colonial du nord marocain n’a pas seulement pesé sur le Maroc, il est revenu chez ceux qui l’avaient institué.
Reste 1912. Le traité de Fès est signé avec Moulay Hafid, et un protectorat suppose et conserve, par définition, la personnalité internationale de l’État protégé: on ne protège que ce qui existe. La Cour internationale de justice l’a dit sans ambiguïté en 1952.
Dire que le Maroc naît en 1956, c’est soutenir que l’Espagne a passé cinq siècles à négocier avec personne, à faire la guerre à personne, à délimiter des frontières avec personne, et à convoquer le monde à Algésiras pour rien.
Les rochers
Il y a dans ce dossier un endroit où l’argument ne résiste pas une phrase, et c’est le moins commenté. En juin 1847, le Conseil des ministres espagnol décide d’occuper les îles Zaffarines; le 6 janvier 1848, le général Serrano y débarque au nom d’Isabelle II, quelques heures, dit-on, avant un navire français parti d’Oran dans la même intention.
Prenons l’argument au sérieux: en 1848, le Maroc n’existait pas? L’Espagne a alors un consul à Tanger et a signé les traités de Marrakech et Meknès. Elle fera la guerre au sultanat onze ans plus tard et lui imposera en 1860 un traité reconnaissant la souveraineté espagnole sur ces mêmes îles. Elle a donc fait reconnaître son titre par le pays dont elle affirme qu’il n’existait pas. On ne se fait pas céder un droit par un fantôme.
Ces rochers ont une autre singularité: ils n’ont pas d’habitants - des garnisons, une station scientifique, rien qui ressemble à un peuple. Le meilleur argument espagnol, celui de la volonté des populations, n’a ici aucun objet; et selon la Convention de Montego Bay, à laquelle l’Espagne est partie, les rochers impropres à l’habitation et à une vie économique n’engendrent aucun droit maritime. Quant à Vélez de la Gomera, la géographie a tranché avant les juristes: depuis le séisme de 1930, un isthme de quatre-vingt-cinq mètres, marqué d’un cordage bleu, le soude au continent - la plus courte frontière terrestre du monde. On y garde un rocher contre lequel il n’y a plus de mer.
Ce que valent ces rochers, un épisode l’a montré. En juillet 2002, une douzaine de gendarmes marocains débarquent sur Leïla - quatorze hectares inhabités à deux cents mètres de la côte - et y plantent deux drapeaux. L’Espagne engage ses trois armées et reprend l’îlot le 17 juillet: son premier incident armé depuis le retour de la démocratie. Il faut la médiation de Washington pour revenir, trois jours plus tard, à la situation antérieure: un îlot inoccupé.
Que défendait-on là? Pas une population, pas une ressource, pas une position stratégique. Pas même une occupation, puisqu’il s’agissait de n’occuper rien. Les deux gouvernements ont joué une partie symbolique, mais la disproportion de la réponse dit ce qui était en jeu: non un lieu, un principe. Une crise diplomatique et deux armées face à face, pour un rocher où personne n’est resté.
Le miroir de Gibraltar
Il faudra bien, un jour, examiner l’asymétrie. Face au Royaume-Uni, l’Espagne plaide l’intégrité territoriale, l’anomalie coloniale, la continuité géographique, et soutient que la volonté des habitants de Gibraltar ne saurait valider une amputation. Face au Maroc, elle plaide l’inverse terme pour terme: l’ancienneté du titre, la volonté des habitants, le refus de toute lecture territoriale.
Deux doctrines opposées, séparées par vingt kilomètres de mer et par la direction du regard. Laquelle est la bonne, ce n’est pas la question. Aucun tribunal, aucun lecteur attentif ne peut les tenir ensemble.
Ce que la thèse efface vraiment
Il y a dans cette formule plus grave qu’une erreur de date. Dire que le Maroc n’existait pas, ce n’est pas seulement nier une souveraineté: c’est nier une société. C’est effacer al-Qarawiyyīn - non le monument qu’on croit, surgi d’un coup en 859, mais un modeste oratoire de pisé que les constructions almoravides ont englouti dans la pierre, et auquel les Mérinides ont donné sa configuration actuelle. Quatre siècles de reprises, chacune enveloppant la précédente: ainsi durent les sociétés. C’est effacer sept siècles d’historiographie écrite sur place, du Rawḍ al-Qirṭās au Kitāb al-Istiqṣā d’al-Nāṣirī: un pays qui écrit continûment l’histoire de ses dynasties peut difficilement être dit sans histoire. C’est effacer que l’Europe a appris ce pays par la Description de l’Afrique de Léon l’Africain - né à Grenade, élevé à Fès, devenu par la captivité le protégé d’un pape - où il décrit un royaume gouverné. C’est effacer que le maravédi castillan tire son nom du dinar almoravide: la monnaie de Castille a porté pendant des siècles, dans son nom même, la mémoire d’un État qu’on déclare n’avoir jamais été.
«Je n’écris pas pour obtenir une frontière, mais parce qu’il est intenable, entre deux pays que quatorze kilomètres d’eau séparent et que huit siècles d’une histoire faite ensemble sans jamais le vouloir unissent, que l’un continue de dire de l’autre qu’il n’était pas là.»
— Mohamed Métalsi
C’est surtout effacer une part de l’Espagne elle-même. Tétouan a été relevée à la fin du 15ème siècle par des exilés de Grenade, et Salé a reçu les morisques de Hornachos, chassés en 1609. Les villes du nord marocain parlent encore, par leurs patios, leur musique et leurs noms de famille, la langue d’une Andalousie perdue. En décrétant que ce pays n’existait pas, on ne supprime pas seulement un voisin: on supprime le lieu où l’Espagne a survécu à son propre exil. Le Maroc est aussi ce qu’elle a expulsé d’elle-même et qui a continué de vivre en face.
On peut disputer une frontière. On ne devrait pas avoir à disputer une existence.
Ce qui reste discutable
On ne gagne rien par omission. L’ONU n’inscrit pas Ceuta et Melilla sur la liste des territoires non autonomes, à la différence de Gibraltar, et aucune résolution n’impose à l’Espagne de négocier leur souveraineté. Cet état de fait peut évoluer; c’est aujourd’hui celui qui prévaut. Le droit international accorde un poids réel à l’effectivité prolongée. Les habitants de ces deux villes sont des citoyens espagnols et européens, élisent des représentants aux Cortes, et rien dans leur comportement politique n’indique qu’ils souhaitent en changer: donnée sociale que nul argument historique ne dissout. Ceuta arrives enfin à l’Espagne par le Portugal en 1668, non par une cession arrachée au Maroc.
Et surtout - c’est l’argument espagnol le plus fort, et mieux vaut le formuler que le laisser opposer - le Maroc a conventionnellement reconnu ces possessions: le traité de 1799 admet le caractère espagnol des présides, la convention du 24 août 1859 étend le périmètre de Melilla, d’Al-Hoceima et de Vélez, et Wad Ras, le 26 avril 1860, la ratifie en reconnaissant la souveraineté espagnole sur les Zaffarines. Ces textes furent pour partie signés sous la contrainte d’une défaite, et l’on peut en discuter la portée. Mais ils existent, ils obligent, et forment le socle de la position espagnole. Voilà pourquoi l’argument de l’inexistence est si étrange: l’Espagne a des traités, elle n’a pas besoin d’effacer son cocontractant.
Ses meilleurs juristes quittent d’ailleurs le terrain de l’histoire: l’un d’eux conseille de plaider non plus par les titres anciens, mais par ce qu’il nomme la défense d’espaces démocratiques européens face à un voisin qui, selon lui, ne l’est pas. Le déplacement est tactiquement adroit, et il ne vaut rien. Aucun ordre juridique ne fait dépendre la souveraineté de la nature du régime qui l’exerce, et l’Espagne moins que quiconque en accepterait le principe, elle qui fut une dictature jusqu’en 1975 sans que sa souveraineté sur ces villes fût contestée à ce titre. C’est une raison politique de préférer un statu quo, non un titre - la faute même reprochée à la thèse de l’inexistence: présenter une préférence sous les habits d’une démonstration. Le même juriste parle des traités conclus avec l’entité marocaine «pré-souveraine»: le mot concède l’essentiel, car une entité qui négocie, signe et s’oblige n’est pas en amont de la souveraineté - elle l’exerce.
Ce que je crois
Ce qui précède ne demandait aucune concession: seulement de vérifier des dates. Ce qui suit en demande une, et je préfère l’annoncer. Ce n’est plus l’établissement de faits, c’est un jugement - mais je l’écris pour qu’il convainque, et pour que quelque chose change.
On m’objectera les traités: le Maroc a signé, il a reconnu, il s’est engagé. Deux étages, que la controverse confond. L’existence du cocontractant n’est pas une clause: elle n’a été ni négociée ni concédée, elle est présupposée par l’acte de négocier. Elle précède le consentement, et échappe à ce qui le vicie. On peut contraindre un État à céder; on ne peut pas le contraindre à exister. Le contenu est tout autre: les clauses sont des dispositions consenties, et le consentement est ce que la contrainte atteint. D’où la position que je tiens: Wad Ras prouve l’existence du Maroc parce qu’il en manifeste la défaite. On ne fait pas capituler une entité absente. Le document qu’on m’oppose comme titre est d’abord, contre celui qui l’invoque, le certificat de naissance qu’il me refuse.
Reste la vraie question: que vaut aujourd’hui ce qu’on lui a fait signer?
Un traité de paix imposé après une défaite est chose banale. Mais qu’on lise celui-ci: quatre cents millions de réaux d’indemnité réclamés à un sultanat hors d’état de les payer, Tétouan occupée en gage jusqu’au versement, un traité de commerce l’année suivante accordant à l’Espagne le régime de la nation la plus favorisée, et l’endettement qui s’ensuit, jusqu’à la tutelle financière, puis jusqu’à Algésiras et Fès. Ce n’est plus une paix, c’est un mécanisme: la défaite d’une saison convertie en dépendance de plusieurs générations. Mon grief n’est pas que le Maroc ait perdu une guerre - les États en perdent, et le mien n’a pas droit à l’exemption - mais que cette défaite ait été transformée en instrument d’une dépossession d’un siècle.
Ce raisonnement ne se traduit pas en droit positif, et je ne le prétends pas. Un fait juridique s’apprécie selon le droit en vigueur au moment où il s’est produit. La règle a été posée en 1928 par Max Huber, juge suisse arbitrant un litige américano-néerlandais sur une île des Philippines, et elle fonde toute stabilité territoriale: sans elle, chaque frontière serait rejugée à l’aune du droit d’aujourd’hui. Or jusqu’à la Charte de San Francisco, la conquête était licite. Sur le terrain de la validité, l’Espagne gagne, et il faut le dire.
Ce n’est pas la validité que je conteste, c’est l’opposabilité: ce qu’on peut décemment continuer d’exiger d’un texte un siècle et demi plus tard. Car il existe un précédent que nul ne discute. Le 20ème siècle a disqualifié en bloc les traités inégaux du 19ème - Nankin, Tianjin, les capitulations ottomanes, les concessions arrachées à la Perse. Aucun État ne fonde plus de revendication sur ces textes: on ne les a pas déclarés nuls, on a cessé de les invoquer, geste de civilisation accompli par ceux qui en avaient profité. Pourquoi Wad Ras échapperait-il seul à ce jugement?
On répondra que ces traités n’ont pas créé les présides, mais ratifié des possessions vieilles de trois siècles. C’est vrai pour Ceuta et Melilla. Mais ratifier sous contrainte ne purge pas un vice, cela l’enregistre. Et l’objection s’effondre sur les Zaffarines, occupées en 1848, reconnues en 1860: douze ans, pas trois siècles. Là, le traité ne consacre pas une histoire, il régularise une prise.
Ce que je demande
Je sais ce qui se dresse contre moi: il y a là des femmes et des hommes espagnols dont rien n’indique qu’ils souhaitent cesser de l’être, et leur attachement n’est pas un détail que dissoudrait un argument historique.
Je demande deux choses plus modestes. Que l’on abandonne un argument qui dessert celui qui l’emploie. Un dossier ne vaut que par son maillon le plus fragile; en adossant la légitimité espagnole à la proposition «le Maroc n’existait pas», on fait reposer un édifice solide sur la seule pierre qui ne tienne pas.
Et que l’Espagne applique au sud la doctrine qu’elle plaide au nord. À Gibraltar, elle soutient depuis soixante ans que l’intégrité territoriale prime, que la volonté d’une population implantée ne valide pas une amputation, qu’une enclave héritée d’un vieux traité est une anomalie appelée à disparaître. Je ne lui demande pas d’adopter ma doctrine, mais de supporter la sienne une fois retournée vers le Détroit.
Ce que le Maroc demande depuis 1956 n’est pas déraisonnable: que l’on cesse de présenter comme une légitimité ce qui n’est qu’une possession. Des places prises par les armes à un pays qui existait, quand prendre était licite, et gardées parce que rien n’a obligé à les rendre. Ce n’est pas un titre, c’est une durée. Et une durée n’a jamais fondé un droit - elle l’a fait oublier.
Il faudra bien que cela finisse - non par une victoire, qui n’aurait aucun sens entre voisins, mais par la lassitude de deux nations devant un contentieux qui ne les grandit pas. Aucune juridiction ne tranchera Ceuta, et il est probable qu’aucune ne le doive. Cela se fera, si cela se fait, par une négociation entre deux États qui auront cessé, l’un de nier l’existence de son voisin, l’autre d’exiger l’immédiat.
Le précédent existe, et il vient d’eux. L’Espagne a restitué Tarfaya en 1958 et Ifni en 1969: aucune ne lui fut arrachée par un tribunal ni imposée par une guerre, ce furent des accords négociés, et le Maroc les a reçus sans les convertir en exigences nouvelles. Ces deux pays ont déjà su le faire ensemble, et ces gestes n’ont rien coûté à l’honneur espagnol: ils lui en ont ajouté.
Je n’écris pas pour obtenir une frontière, mais parce qu’il est intenable, entre deux pays que quatorze kilomètres d’eau séparent et que huit siècles d’une histoire faite ensemble sans jamais le vouloir unissent, que l’un continue de dire de l’autre qu’il n’était pas là.
Le Maroc était là. Il l’est encore. Et le jour où l’Espagne cessera de le nier, elle découvrira qu’elle n’a pas en face d’elle un contentieux mais un voisin - le seul pays d’Afrique avec lequel elle partage une frontière, une histoire, et un avenir qu’elle n’a pas choisi mais ne peut éviter.
Ce jour-là, ce texte n’aura plus d’objet. Je souhaite qu’il vienne vite.
Bibliographie sélective
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