Le vide ne se vend pas: naissance et mort de la maison à cour

Le patio d'une maison traditionnelle marocaine.

Le patio d'une maison traditionnelle marocaine.

TribuneDu patio mésopotamien aux riads de Fès, la maison à cour a longtemps incarné la réponse universelle aux étés brûlants. Pourquoi une telle invention a-t-elle été abandonnée au 20ème siècle au profit de constructions dépendantes de la climatisation? Urbaniste, docteur en esthétique, historien d’art, chercheur, ancien directeur des actions culturelles de l’Institut du monde arabe de Paris et ancien doyen de la Faculté Euromed des SHS de Fès, Mohamed Métalsi démonte le mythe d’une rupture culturelle ou climatique: la disparition du vide habité ne relève pas de la modernité, mais d’une logique comptable où chaque mètre carré doit être vendu. Une analyse incisive qui appelle à refonder notre droit de bâtir.

Le 30/08/2026 à 09h02

Le rectangle de ciel

Il faut d’abord passer par le coude. Toutes les maisons à cour du monde imposent cette hésitation, un couloir qui refuse la ligne droite, un angle qui casse le regard - ce que le Maroc nomme la sqifa, et qui n’est pas un vestibule mais une écluse. On y arrive depuis la ruelle brûlante de midi et l’on se trouve forcé de ralentir. On tourne. On perd un instant l’orientation, on ne voit plus rien du tout. Puis la maison s’ouvre d’un coup, verticalement, et l’on comprend avant même de pouvoir le dire qu’on vient de changer de monde.

Ce qui frappe n’est pas l’ornement. Ce sont deux choses très simples. La fraîcheur, qui monte du sol comme d’une cave, si nette qu’on la sent aux chevilles avant de la sentir au visage. Et, tout en haut, un rectangle de ciel découpé net, tenu par quatre arêtes de terrasse - un ciel qui n’est plus paysage mais possession, une part du firmament devenue mobilier domestique. Dans cette cour, l’heure se lit sans montre, à l’ombre qui glisse le long d’un mur, franchit le sol, remonte l’autre. Et quand il pleut, la pluie tombe à l’intérieur de la maison, dans le carré prévu pour elle: c’est une météo privée, un événement qui a lieu chez soi.

Cette maison-là, aujourd’hui, on la visite. Un billet pour entrer dans celle de Fès devenue musée, une nuit d’hôtel pour dormir dans celle de Marrakech devenue riad d’hôtes. Puis l’on rentre chez soi - dans un appartement dont toutes les pièces regardent dehors, aucune dedans; où l’on n’entend jamais la pluie tomber quelque part qui soit à soi; et dont la seule stratégie climatique consiste à visser une machine au mur et à payer chaque mois pour qu’elle expulse dans la rue la chaleur qu’elle vient d’en retirer.

Ce n’est pourtant pas un texte de regret: rien n’est plus stérile que la nostalgie d’un monde où nul d’entre nous n’accepterait de retourner vivre. La question n’est pas de savoir si l’on habitait mieux avant. Elle est autre, et plus troublante. Car cette forme n’a rien de marocain, ni même d’arabe: Ur, Mohenjo-daro, Yazd, la Chine des Zhou, Teotihuacán l’ont inventée séparément, sans se connaître, chaque fois que se rencontraient un été sec, une ville dense et une exigence de retenue. Toute l’humanité chaude y est parvenue par ses propres moyens. Et toute l’humanité chaude y a renoncé au même moment - aux mêmes décennies du 20ème siècle, à l’instant précis où le climat la rendait le plus nécessaire.

Voilà la question de cet article: comment une invention aussi universelle a-t-elle pu être abandonnée aussi universellement, et aussi vite? Les trois explications qui viennent d’abord à l’esprit - le climat, le goût, le modernisme architectural - ne résistent pas à l’examen. Ce qui a changé, c’est la définition juridique du sol. La cour n’a pas été oubliée: elle a été rendue déraisonnable par un calcul que nul n’a délibéré. Et si l’hypothèse est juste, ce que nous avons perdu ne se répare ni par la mémoire ni par le patrimoine, mais par le droit et par l’impôt.

La cour n’a pas de patrie

Il faut désarmer d’abord un malentendu, car il est le principal obstacle à la lucidité: la maison à cour n’est pas arabe, ni islamique, ni même spécifiquement méditerranéenne. Tant qu’on la croit nôtre par essence, on n’en parle que sur le mode de l’identité blessée - mauvais outil d’analyse.

En Mésopotamie, elle est canonique dès le début du deuxième millénaire avant notre ère: les quartiers d’Ur fouillés par Woolley livrent le plan complet - entrée en chicane, cour dallée et drainée, pièces en couronne, aucune ouverture sur la ruelle. Deux millénaires avant Vitruve. À Mohenjo-Daro, vers 2500 avant notre ère, mêmes cours intérieures, mêmes murs aveugles sur rue.

En Iran, une confusion est à lever: Ctésiphon, dont on cite volontiers l’arche immense, n’offre pas un exemple de maison à cour - le Taq Kasra est un iwan, dispositif palatin. L’apport iranien est ailleurs, et il est admirable: la maison de Yazd est la version techniquement la plus raffinée du principe, avec sa cour en contrebas, son bassin central et son bâdgir - la tour à vent - qui capte les brises en altitude pour les précipiter dans une pièce d’été à demi enterrée, où l’air traverse un rideau d’eau. La maison iranienne ne subit pas l’été: elle le fabrique. Par-dessous, il y a la matrice mentale du pairidaèza, l’enclos, ce mot vieux-perse dont l’hébreu, le grec et l’arabe feront le paradis: l’idée que le bonheur est un lieu fermé, non un horizon.

En Chine, le siheyuan a son ancêtre à Fengchu vers le 11ème siècle avant notre ère, et l’architecture du sud invente le tianjing, le «puits de ciel», cour si étroite et si haute qu’elle ne sert plus à éclairer mais uniquement à tirer l’air vers le haut. En Inde, le Vâstu Shâstra prescrit que le centre exact de la maison demeure vide, réservé au principe divin: cosmologie qui produit, incidemment, une excellente ventilation.

En Amérique, enfin, et c’est le cas décisif, parce qu’il exclut toute diffusion. Teotihuacán, entre le 3ème et le 6ème siècle, est une très grande ville bâtie presque entièrement sur le principe de la cour: ses ensembles résidentiels sont des enclos murés, multifamiliaux, sans fenêtres extérieures, autour d’un patio drainé. Dans les Andes, la kancha inca est une enceinte rectangulaire à cour unique. Un océan, aucun contact, la même réponse. Et une ironie, mille ans plus tard: les Ordenanzas de Philippe II imposent aux villes des Indes la casa de patio, descendue du péristyle romain passé par al-Andalus. Le patio de Lima est un cousin du riad de Fès - la cour marocaine a colonisé l’Amérique sans le savoir, et y a rencontré celle de Teotihuacán sans la reconnaître.

Reste le contrôle négatif, sans lequel rien de tout cela ne prouverait rien: un archétype qui serait partout ne dirait rien. Or la cour est absente des tropiques humides - maison malaise, case caribéenne, habitat d’Asie du Sud-Est sont sur pilotis, ouverts, traversants. Là où l’air est saturé, on ne veut pas d’un puits d’air stagnant mais du courant: la cour y serait une faute. Et l’Europe froide, qui a bâti sa maison autour d’un foyer et non d’un vide, n’a jamais eu à s’en servir contre la chaleur.

D’où la formule qui commande tout ce qui suit: la cour n’est pas une culture, c’est une réponse. Réponse à une conjonction rare - été sec et brûlant, forte densité urbaine, code social de la retenue. Là où les trois se rencontrent, elle apparaît, avec ou sans l’islam. Cette universalité ruine au passage le vieux paradigme de la «ville islamique» construit par les frères Marçais, Sauvaget et von Grunebaum, et démonté par Janet Abu-Lughod. L’islam n’a pas inventé la cour: il a fait autre chose, de plus intéressant.

Les mots de la cour: l’enclos, la nuit, le paradis

Si la forme est universelle, la langue devrait en garder la trace. Elle en garde davantage: elle en garde le raisonnement.

Dâr. Le mot arabe pour «maison» ne nomme ni le toit, ni le mur, ni le foyer. Il vient de la racine d-w-r, celle du tour et du cercle: dâra, tourner; dâʾira, le cercle; dawr, le cycle. La maison arabe est, littéralement, ce qui tourne autour. Mieux: le Lisâne al-ʿArab la définit comme le lieu qui réunit le bâti et la ʿarsa, l’aire découverte - en arabe classique, la cour est dans la définition du mot «maison». Une maison sans cour n’est pas une petite maison, c’est lexicalement autre chose. Et le mot ne s’arrête pas au seuil: dâr al-islâm, dâr al-harb - l’enclos à l’échelle du monde. La pensée politique n’a pas eu à inventer un concept, elle a agrandi une maison.

Duwwār, le douar. Même racine: le campement disposé en cercle, tentes tournées vers le dedans, bétail et enfants au centre, dos au dehors. Le cercle y est défensif - il fait un rempart d’une simple disposition. Or exactement la même chose s’est produite en latin. Le mot cour - l’anglais court, l’italien corte - vient de cohors, cohortis: l’enclos, le parc à bestiaux; puis, par métonymie, la troupe qu’il enferme, la cohorte. Le français porte la même équation que l’arabe: un vide, un cercle, une défense, un groupe humain défini par sa clôture. Deux familles linguistiques sans rapport, une seule métaphore.

Bayt. Autre racine, autre monde. b-y-t: bâta, passer la nuit; mabît, le gîte d’un soir. Le bayt n’est pas défini par sa géométrie mais par sa temporalité: ce sous quoi l’on dort. De là la tente noire, la maison de poil; de là aussi le bayt comme vers de poésie, dont les hémistiches se nomment poitrail et croupe - la tente et le vers sont bâtis pareil. Et voici le renversement: en s’urbanisant, le bayt rétrécit. Dans la médina, et jusque dans la dârija d’aujourd’hui, le bît n’est plus la maison mais la pièce, l’un des quatre côtés. Le monde entier du nomade est devenu un compartiment du sédentaire. La dâr a mangé le bayt - et il n’y a pas de meilleure image de ce qu’est la ville: un dispositif qui avale les mondes et les range autour d’un vide.

Un piège, cependant. On a souvent écrit que la maison à cour serait un campement pétrifié, le cercle des tentes devenu couronne de pièces. C’est faux: elle est attestée à Ur deux mille ans avant l’entrée des Arabes dans l’histoire. L’étymologie éclaire une façon de penser l’espace, elle n’établit aucune filiation architecturale - et c’est là que la philologie doit s’arrêter.

Riyâd. Pluriel de rawda, et le mot le plus chargé de tous. La racine r-w-d porte deux sens que la lexicographie classique range ensemble. D’un côté râda, dompter, débourrer un cheval - d’où riyâda, l’exercice puis l’ascèse, et riyādiyyāt, les mathématiques, discipline du nombre. De l’autre rawda, la prairie, le creux où l’eau s’assemble et où le vert prend - sens qui a donné son nom à Riyad, appelée au pluriel pour les dépressions de son oued.

Mais rawda est aussi un mot coranique du paradis, et un mot de la tombe. Le hadith le plus fameux le noue à notre premier terme: entre ma maison - bayt - et mon minbar, dit le Prophète, il y a une rawda parmi les riyâd du Paradis. Un autre: la tombe est un jardin parmi les jardins du Paradis, ou une fosse parmi les fosses du Feu. De là, du persan à l’ourdou et jusqu’au Maroc, rawda en vient à nommer le mausolée, puis simplement le cimetière. Et par l’autre extrémité de la vie, rawdat al-atfâl, le jardin d’enfants.

Un seul mot boucle donc l’existence entière: la prairie, le paradis, le berceau, la tombe. Et il dit ce qu’est un riad - non pas un jardin, mais un fragment de paradis tenu entre quatre murs, d’où sa division par une croix d’eau qui figure les quatre fleuves promis. Le riad n’imite pas la nature: il cite l’au-delà. Domptée d’un côté par le verbe râda, promise de l’autre par le Livre, sa végétation est prise entre la bride et l’éternité. Et lorsqu’un Marocain enterre les siens dans une rawda, il les dépose au pied de la lettre dans un jardin.

Deux détails, pour clore le cercle. Le mot persan pour «cour», hayat, est le mot arabe pour «mur», de la racine de l’encerclement: le persan a nommé le vide par ce qui l’enferme. Et le mot grec ancien de la cour, aulé, les étymologistes le rapprochent d’une racine signifiant passer la nuit - le sémantisme même de bayt. Partout les deux mêmes idées reviennent: l’enclos et la nuit. La maison, dans toutes ces langues, est l’endroit où l’on cerne un peu d’espace pour y traverser l’obscurité.

Reste h-r-m, racine de l’interdit et de l’inviolable, qui donne le harâm, enceinte sacrée, et le harîm, part close de la maison; la hurma, l’inviolabilité, en vient dans le marocain courant à désigner l’épouse. Le sacré et le domestique sortent du même verbe - et c’est le point exact où la maison à cour cesse d’être seulement admirable. Notons enfin que madīna, la ville, vient vraisemblablement de l’araméen, où le mot désignait une juridiction: la ville n’est pas un tas de maisons, c’est un espace où le droit s’applique.

Ce que le Maroc y ajoute

Au Maroc, la cour précède l’islam, et l’archéologie l’établit sans discussion. Volubilis est une ville de péristyles, avec bassins et impluvia; la continuité s’observe ensuite sans rupture à Qsar es-Seghir, dont Charles Redman a dégagé tout un tissu de maisons à cour, à Aghmat, à Sijilmassa. Entre le péristyle de Volubilis et la dwîriya de Fès, il n’y a pas d’invention: il y a transmission.

Qu’apporte donc la civilisation islamique, si elle n’apporte pas la forme? Elle apporte une manière de régler le voisinage - et c’est infiniment plus original. Là où Rome légiférait sur la voirie et laissait le privé au propriétaire, ce sont ici la coutume locale, l’usage des bâtisseurs et l’arbitrage des juristes qui produisent ensemble une casuistique fine, obsessionnelle, de la relation entre voisins. Le droit de vue: nul ne peut ouvrir une baie qui plonge dans la cour d’autrui, et celui qui surélève doit aveugler ce qui devient indiscret. Les servitudes: eaux, appui de poutre sur mur mitoyen, ombre portée. La préséance du premier occupant. Le dommage, qu’on ne doit ni subir ni infliger. Rien de tout cela ne descend d’un code: la règle se forme en bas, dans le litige, et ne se fixe qu’après coup. Les textes en témoignent: le traité d’Ibn al-Rāmī, maître maçon tunisois du 14ème siècle - écrit par un homme du métier, ce qui est rarissime; et le Miʿyâr d’al-Wansharîsî, mort à Fès en 1508, immense sédiment de conflits de mitoyenneté.

Cette jurisprudence produit une ville sans plan et pourtant cohérente: la médina n’a pas été dessinée, elle a été arbitrée, maison après maison. Les impasses, les encorbellements, les sabbat enjambant la rue ne sont pas des caprices pittoresques: ce sont des jugements devenus pierre. Et le principe qui commande l’ensemble est l’inverse exact du nôtre - la ville est un ensemble de droits attachés à des personnes, non de gabarits attachés à des parcelles.

La physique d’une forme

Il faut maintenant dire la mécanique, sinon tout ceci n’est que poésie. La nuit, en climat sec, le ciel est un radiateur froid: les surfaces perdent par rayonnement plus qu’elles ne reçoivent, et l’air refroidi, plus lourd, tombe dans la cour et s’y accumule. Au petit matin, la cour est une citerne d’air froid. Le jour venu, les murs épais - pisé, tabya, brique crue - opposent une inertie de plusieurs heures. Entre les deux, la cour est à la fois réservoir de fraîcheur, cheminée de tirage - l’air chaud s’échappe par le haut et appelle l’air froid des pièces basses - et chambre d’évaporation. À quoi s’ajoute la ressource la plus mal comptée: l’ombre. Une cour profonde n’est ensoleillée que quelques heures autour du zénith; le reste du temps elle est une faille sombre, et les auvents de roseau tendus l’été la déplacent au fil des heures comme on déplace un meuble.

Mais le fait le plus important n’est pas thermique: il est économique, et c’est le pivot de tout ce texte. La médina de Fès atteint, dans ses quartiers denses, des densités résidentielles élevées sans étages superposés, sans ascenseurs, sans dalles de parking. La maison à cour n’est donc pas ce luxe horizontal qu’on décrit: elle est compatible avec la densité. Elle n’est incompatible qu’avec une seule chose, la maximisation du rendement du mètre carré. La cour ne meurt pas parce qu’elle prend de la place, mais parce que la place qu’elle prend ne se vend pas.

La part d’ombre

La maison à cour n’a pas été seulement un chef-d’œuvre de confort; elle a été aussi, par construction, un instrument de clôture. La même introversion qui protège du soleil protège du regard, et ce qu’elle protège du regard, ce sont d’abord des femmes. Germaine Tillion a montré que cette clôture précédait largement l’islam et suivait la propriété foncière endogame - encore la terre, déjà. Et Fatima Mernissi décrit la cour de Fès telle qu’elle fut dans son enfance: le berceau le plus doux et la frontière la plus nette, le lieu où l’on est infiniment protégée et d’où l’on ne sort pas.

«Salima Naji, à la fois anthropologue et bâtisseuse - la seule position tenable -, restaure les greniers de l’Anti-Atlas et construit en terre crue des équipements publics contemporains, démontrant que le matériau n’est pas un archaïsme mais une performance; Aziza Chaouni a rendu l’oued de Fès à sa ville, rappelant que l’eau fut la première climatisation.»

—  Mohamed Métalsi

Second désenchantement, plus décisif: l’exode rural a jeté dans les médinas des populations que la structure ne pouvait absorber, et la maison à cour, conçue pour une famille et sa domesticité, est devenue maison de rapport - une famille par pièce, la cour transformée en cuisine collective, en séchoir, en dépotoir. Ce que le Marocain des années 1960 fuyait en quittant la médina, ce n’était pas la cour: c’était le taudis, et l’appartement neuf fut vécu, légitimement, comme une émancipation. Voilà l’alibi du goût: nul n’a répudié la cour, on a fui l’insalubrité, et la cour est partie dans le même mouvement. Toute nostalgie qui l’oublie est indécente: la thèse n’est pas que la médina valait mieux, mais que dans ce mouvement parfaitement justifié nous avons jeté un savoir qui n’y était pour rien.

Trois temps d’une rupture

Le protectorat n’a pas détruit la médina, et il faut lui en rendre justice: ailleurs au Maghreb, on avait éventré des villes anciennes sans état d’âme. En 1912, Lyautey ordonne qu’on ne touche à rien, et Prost dessine à côté une ville neuve où l’on ira vivre. Les murs sont saufs, et nous leur devons de pouvoir encore entrer, aujourd’hui, dans une maison à cour.

Mais on n’avait sauvé que les murs. Ce que la protection interrompait, c’était la manière: le droit du voisin, l’arbitrage, la maison qui se corrige parce qu’un procès l’y contraint. Une architecture qu’on déclare intouchable est une architecture qu’on déclare inachevable; elle cesse de pouvoir se tromper, donc d’apprendre, donc d’être de l’architecture. Et le prix se paiera vite: la médina est immobilisée à l’instant précis où l’exode rural va la submerger, et, interdite de croître, elle n’absorbera la pression qu’en se divisant. Le taudis des années 1950 n’est pas le contraire de la protection, il en est l’enfant. On avait mis la cour sous verre, et l’on était allé dormir ailleurs.

Vient alors le moment le plus intéressant de cette histoire, et le plus oublié - celui où tout aurait pu se jouer autrement. Michel Écochard prend la tête de l’urbanisme marocain au lendemain de la guerre et se trouve devant les bidonvilles de Casablanca. Il aurait pu importer la barre européenne, disponible, éprouvée, et dont personne ne lui aurait fait grief. Il fait autre chose: il pose une trame de huit mètres sur huit et inscrit dans chaque carré une cellule à patio, extensible, appropriable, faite pour ce qu’on appelait l’habitat du plus grand nombre. Aux Carrières Centrales, l’ATBAT-Afrique pousse le raisonnement à son terme: le Nid d’Abeilles et Sémiramis sont des immeubles collectifs dont chaque logement possède son patio en étage. La cour n’était pas abandonnée, elle était hissée. Présenté au CIAM de 1953, le dossier fait scandale au meilleur sens du terme: pour la première fois, le mouvement moderne accepte d’apprendre d’une architecture qui n’est pas la sienne. Ce ne sont donc pas les modernes qui ont supprimé la cour au Maroc - ce sont les décennies suivantes qui l’ont murée.

Car la suite est simple, et elle n’a rien d’architectural. Les patios du Nid d’Abeilles ont été fermés par leurs habitants, un à un, pour gagner une chambre - et qui leur en fera reproche. La trame Écochard, calculée pour un rez-de-chaussée à cour, a reçu un étage, puis deux, puis trois, chacun mangeant l’air du précédent. Le promoteur s’est substitué à l’architecte, la dérogation à la règle. Et le coefficient d’occupation du sol est devenu la seule poétique dont ce pays dispose: on ne conçoit plus un logement, on remplit un gabarit.

On peut suivre à l’œil nu, dans n’importe quelle ville marocaine, la façon dont la cour s’est refermée. Elle a d’abord rétréci: encore ouverte, mais trop étroite pour ventiler quoi que ce soit, elle est devenue ce qu’on appelle par euphémisme un puits de lumière - un puits d’où ne monte plus aucune eau. Puis on y a fait passer les descentes d’eaux usées, et les fenêtres ont cessé de s’ouvrir: de vide habité elle était devenue gaine technique, cet organe qu’aucun plan ne montre et qu’aucun regard ne visite. Puis elle a disparu, et il n’est plus resté qu’un bloc plein entre deux murs aveugles. Une plaie qui se referme mal laisse une cicatrice; celle-ci n’en a même pas laissé.

Pendant ce temps la matière changeait, et nul ne l’a vu. Le parpaing creux a remplacé le pisé et la tabya: on est passé d’une paroi d’un demi-mètre à une paroi de dix centimètres. Traduit en heures, cela signifie ceci. Le mur ancien recevait le soleil de trois heures de l’après-midi et le rendait vers minuit, quand la nuit l’avait rendu inoffensif - il était une machine à retarder. Le mur neuf le rend au bout de deux heures, en pleine fournaise: il ne retarde plus rien, il transmet. Au-dessus, la terrasse de béton sans isolant est devenue une plaque chauffante posée sur les chambres. Et la baie vitrée, ce symbole irrésistible de modernité, s’est installée sans que personne ne demande où elle regardait: plein ouest, elle transforme un salon en serre à partir de seize heures, tous les étés, pour la durée du bâtiment.

Reyner Banham a nommé cette bascule mieux que quiconque: nous sommes passés d’une gestion structurelle du climat - par la forme, la masse, l’orientation - à une gestion énergétique, par la machine et par la facture. La première est gratuite, définitive et invisible; la seconde est payante et surtout vendable. C’est exactement pour cela qu’elle a gagné: on ne facture pas une épaisseur de mur tous les mois.

Reste à dire ce qui s’est réellement passé. L’ancien droit attachait des droits à des personnes: ton voisin a droit à sa vue, à son ombre, à son air. Le droit nouveau attache des volumes à des parcelles: tu as droit à tant de mètres cubes. Dans le premier système, la cour n’a pas besoin d’être voulue - elle est ce qui reste quand chacun a respecté l’autre. Dans le second, elle n’est plus qu’une soustraction, une ligne rouge dans un bilan. Aucun promoteur ne construira volontairement un vide qu’il ne peut pas vendre.

La cour n’a donc pas été oubliée: elle a été rendue déraisonnable par un calcul. Et l’on ne guérit pas d’un calcul en se souvenant.

La facture

Le climatiseur s’est diffusé avec le double statut qui garantit une adoption foudroyante: il est une nécessité et il est un signe. Nécessité, parce que dans un appartement en parpaing sous terrasse nue, baie ouest, sans traversant, l’été est invivable. Signe, parce que l’unité accrochée en façade dit au quartier qu’on a réussi. On a fabriqué le problème et vendu la solution dans le même geste.

Un fait suffit, et il ne demande aucune statistique: un climatiseur rejette dans la rue davantage de chaleur qu’il n’en retire de la pièce - la chaleur extraite, plus l’énergie du compresseur. Chaque appareil qui rafraîchit un salon réchauffe la ville, et rend donc nécessaire l’appareil du voisin. Nous avons construit une machine collective à s’échauffer soi-même. Quant au règlement thermique adopté en 2015, il arrive après la faute: on isole a posteriori des bâtiments qu’il aurait suffi de dessiner autrement. Le plus grave n’est pourtant ni thermique ni comptable: il est politique. Quand le confort d’été cesse d’être produit par la forme du bâtiment et se met à l’être par une machine, il devient une marchandise - et, coûtant cher, il se distribue selon la fortune.

Dans la médina, l’inégalité était déjà inscrite dans la cour: le pauvre en avait une étroite, mal ventilée, souvent partagée, quand le riche disposait d’un patio planté, tapissé de zelliges et rafraîchi par une fontaine. Mais cette inégalité-là était bâtie: elle avait été payée une fois, elle tenait sans qu’on l’entretienne, et nul ne pouvait l’interrompre. La cour du pauvre rafraîchissait moins, elle rafraîchissait quand même. Aujourd’hui l’inégalité thermique est facturée, donc révocable: elle s’arrête à la fin du mois. Et il existe des gens qui habitent la surchauffe non parce que leur logement serait moins bien conçu que celui du voisin - il est souvent identique -, mais parce qu’ils ne peuvent payer ce qui le rend habitable.

Et cette histoire n’est pas la nôtre seulement: le siheyuan rasé par quartiers entiers à Pékin, le haveli éventré à Delhi, le patio de Mexico subdivisé puis couvert. Partout, aux mêmes décennies, la même séquence - montée du prix du sol, typologie extravertie importée, énergie fossile bon marché. Trois causes, aucune climatique.

Sortir de l’élégie

S’arrêter ici serait prendre la déploration pour une pensée. Or il existe au Maroc une intelligence vive de ces questions. Salima Naji, à la fois anthropologue et bâtisseuse - la seule position tenable -, restaure les greniers de l’Anti-Atlas et construit en terre crue des équipements publics contemporains, démontrant que le matériau n’est pas un archaïsme mais une performance; Aziza Chaouni a rendu l’oued de Fès à sa ville, rappelant que l’eau fut la première climatisation. Et le précédent de Hassan Fathy doit être invoqué complètement: Construire avec le peuple reste le grand livre du sujet, mais Gourna a partiellement échoué, et ce ratage instruit autant que le reste - on ne fait pas le bonheur des gens contre leur désir de modernité.

Le vrai sujet n’est pas de refaire des riads. Le riad est mort avec son économie: famille étendue, domesticité, foncier bon marché intra-muros. Mais la démonstration a déjà été faite, et elle est marocaine: les immeubles bas à patio des Carrières Centrales prouvent que le principe survit très bien au passage au collectif et à la modernité. Ce n’est donc pas d’invention qu’il s’agit, mais de cesser d’empêcher. Il s’agit de récupérer le principe - introversion, inertie, ombre, eau, droit du voisin - et de l’inscrire non dans le goût des architectes mais dans le droit et la fiscalité.

Que le règlement d’urbanisme cesse de compter les vides comme des pertes et se mette à les exiger. Que le calcul de constructibilité récompense le patio, la loggia profonde, le traversant, au lieu de les taxer. Que le confort d’été passif devienne une clause opposable dans le logement social. Que la fiscalité frappe la rétention foncière, cause première de la course à la hauteur - car si l’on impose les vides sans toucher à la rente, c’est le prix du logement qui monte, et ce sont les pauvres qui paient une seconde fois. Et qu’on réhabilite les médinas comme des logements plutôt que comme des maisons d’hôtes: il y a une ironie noire à ce que la cour ne survive au Maroc qu’en cessant d’abriter des Marocains.

Rien de tout cela n’est affaire de style: ce sont des lignes de code juridique et financier. La cour a été tuée par le calcul; elle ne reviendra que par le calcul.

Le rectangle de ciel

Une civilisation qui a su découper un morceau de ciel et le faire tenir au milieu d’une maison; qui a compris, sans thermodynamique, que l’air froid tombe et que l’air chaud monte; qui a inventé pour dire «maison» un mot signifiant «ce qui tourne autour», et pour dire «jardin» un mot qui désigne aussi le Paradis et la tombe; qui a bâti tout un droit pour que l’ombre d’un homme ne mange pas celle de son voisin - cette civilisation-là n’a pas été vaincue par le climat. Le climat n’a pas changé assez vite pour cela. Ce qui a changé tient dans une phrase de comptable: le vide ne se vend pas.

Nous n’avons pas oublié comment construire. Nous avons décidé, sans jamais en délibérer, que le confort valait moins cher que le mètre carré - puis nous avons acheté des machines pour rendre habitable ce que cette décision avait rendu invivable, en évacuant leur chaleur dans la rue de nos enfants. Le rectangle de ciel est toujours là, au-dessus des médinas, découpé net. Il attend qu’on refasse le calcul…

Bibliographie sélective:

Abu-Lughod, Janet, Rabat: Urban Apartheid in Morocco, Princeton University Press, 1980. Cohen, Jean-Louis et Eleb, Monique, Casablanca. Mythes et figures d’une aventure urbaine, Hazan, 1998. Écochard, Michel, Casablanca. Le roman d’une ville, Éditions de Paris, 1955. Fathy, Hassan, Construire avec le peuple, Sindbad, 1970. Ibn Manzūr, Lisān al-ʿArab, Beyrouth, Dār Ṣādir. Ibn al-Rāmī, al-Iʿlān bi-aḥkām al-bunyān, éd. Farīd Ben Slimane, Tunis. Métalsi, Mohamed, Le Temps de Fès. Du mythe à la métropole, Malika éditions / CCME, 2026. Naji, Salima, Architectures du bien commun, MētisPresses, 2019. al-Wansharīsī, Aḥmad, al-Miʿyār al-muʿrib, éd. Mohamed Hajji, Rabat, 1981.

Par Mohamed Métalsi
Le 30/08/2026 à 09h02