Tribune. L’Ombre des Mots, le Poids des Mythes: pour une archéologie critique d’Al-Andalus

L’Alhambra incarne l’âge d’or architectural de la présence musulmane dans la péninsule Ibérique.

L’Alhambra incarne l’âge d’or architectural de la présence musulmane dans la péninsule Ibérique.

TribuneLes mythes du «choc des civilisations» et de la «conquête arabe» sont des inventions du XIXème siècle, des outils au service d’un impérialisme qui avait besoin de justifier sa propre domination en présentant le passé comme une lutte éternelle entre l’Europe et l’Islam. Une tribune de Mohamed Métalsi, urbaniste, historien d’art, chercheur, ancien directeur de l’Institut du monde arabe de Paris et ancien doyen de la Faculté Euromed de Fès.

Le 04/07/2026 à 08h20

J’en ai assez. Assez d’entendre ressasser, sur les réseaux sociaux, dans les essais grand public, voire dans certains manuels scolaires encore en circulation, les mêmes rengaines éculées sur la «conquête arabe» de l’Espagne, le «choc des civilisations» à Poitiers, ou l’«occupation musulmane» de la péninsule ibérique. Ces discours ne sont pas neutres. Ils ne sont pas le fruit d’une recherche honnête. Ils sont les héritiers directs des idéologies forgées au XIXème siècle, quand l’histoire européenne, et singulièrement l’histoire française, s’est mise au service du roman national et de la légitimation coloniale. Écrire l’histoire de l’Espagne médiévale, des rives du Guadalquivir aux plaines de la Vienne, exige aujourd’hui une véritable entreprise de salubrité intellectuelle. Il ne s’agit pas de nier les faits, mais de libérer le passé des grilles de lecture anachroniques qui l’emprisonnent et qui, trop souvent, servent des agendas politiques contemporains, qu’ils soient d’extrême droite ou, plus sournoisement, portés par certains discours communautaristes.

Ce texte n’a pas d’autre ambition que de proposer une archéologie critique de ces récits. Non pas pour substituer un mythe à un autre, mais pour rétablir des réalités complexes — démographiques, linguistiques, politiques et sociales — que les étiquettes commodes («Arabe», «Berbère», «Chrétien», «Musulman») ont systématiquement écrasées. Al-Andalus ne fut ni une parenthèse orientale, ni une colonie du Proche-Orient, ni une simple province du califat de Damas. Elle fut une civilisation méditerranéenne originale, dont les racines plongent aussi profondément dans le Maghreb que dans l’héritage ibéro-romain et wisigothique. Pour comprendre cette vérité, il faut d’abord briser quatre verrous conceptuels qui obstruent notre regard.

I. Le piège des assignations: «Arabe», «Maure», «Andalou»

Le premier obstacle à une histoire rigoureuse est sémantique. L’usage systématique du terme «Arabe» pour désigner les populations musulmanes de la péninsule ibérique au Moyen Âge est un anachronisme lourd de conséquences idéologiques. Que cherche-t-on à démontrer, ou à cacher, en effaçant les mots «Maure» et «Andalou»? La réponse est simple: on cherche à essentialiser un ennemi, à le rendre étranger, exotique, pour mieux justifier sa défaite ou son expulsion.

Qualifier la civilisation andalouse d’exclusivement «arabe» relève d’une double méprise, historique et politique. D’une part, cela valide rétroactivement le complexe de supériorité des lettrés de l’Orient médiéval, qui, de Damas à Bagdad, ont souvent voulu réduire les dynamiques occidentales de l’islam à une simple province de leur hégémonie linguistique et politique. Un géographe comme Al-Muqaddasi, au Xe siècle, méprise l’Occident musulman qu’il juge barbare; cette arrogance orientale est encore reproduite aujourd’hui par certains historiens arabophones qui voient dans Al-Andalus une simple excroissance de la civilisation abbasside. D’autre part, et c’est plus grave, cela sert l’agenda des historiens européens du XIXème siècle. En décrétant cette civilisation «arabe», des érudits comme Reinhart Dozy ou l’école colonialiste française l’ont renvoyée aux sables du Hedjaz, l’essentialisant comme un corps exogène, nomade et lointain, pour mieux légitimer, par contraste, la nécessité de sa « reconquête » et de son expulsion finale.

Le concept de «Maure», bien qu’ambigu dans les sources chrétiennes, a le mérite de réancrer l’histoire dans sa géographie réelle: celle de la Maurétanie antique, c’est-à-dire le Maghreb. Les «Maures» des chroniques ne sont pas des Arabes du Yémen ou du Nejd, mais des populations nord-africaines, majoritairement berbères (Imazighen), auxquelles s’ajoutent des contingents syriens, égyptiens, perses et même des esclaves noirs affranchis. Quant au concept d’«Andalou», il définit non pas une identité ethnique, mais une synthèse culturelle unique: être «andalou» au Xème siècle, c’est parler l’arabe ou le berbère, mais aussi souvent un romance andalou, le mozarabe; c’est être chrétien, juif ou musulman; c’est habiter une ville comme Cordoue, Tolède ou Séville, dont les noms mêmes sont des déformations de vocables latins (Corduba, Toletum, Hispalis). Al-Andalus n’était pas «l’Orient en Occident». C’était une civilisation méditerranéenne à part entière.

La question centrale n’est donc pas de savoir qui a conquis la péninsule, mais comment un espace géographique est devenu, sur plusieurs siècles, le laboratoire d’une civilisation méditerranéenne originale, en dépit des étiquettes nationalistes qu’on lui a postérieurement apposées. Ce n’est pas une question d’«identité», mais de processus historique.

II. Les quatre fractures du récit officiel

Une fois le lexique clarifié, l’argumentation historique peut déconstruire les grands piliers de la vulgate officielle, celle qui persiste à voir dans Al-Andalus une simple occupation militaire arabe, une parenthèse sans lendemain.

1. Le vide étatique originel: l’apport syro-persan, et non arabe

L’affirmation d’une conquête massivement «arabe» se heurte d’abord à une réalité anthropologique et administrative. Les tribus de la péninsule arabique du VIIème siècle, de tradition majoritairement nomade ou semi-nomade — les célèbres Bédouins — ne possédaient ni tradition de l’écriture administrative, ni tradition d’édification étatique centralisée, ni expérience des grands chantiers monumentaux. L’appareil d’État, le cadastre, la fiscalité régulière, la monnaie et la poste ont été empruntés de toutes pièces aux civilisations sédentaires soumises au Proche-Orient: les empires byzantin et sassanide. Sans les scribes chrétiens de Damas, sans les administrateurs perses de Ctésiphon, sans les juristes syriens qui maîtrisent le grec et le syriaque, la machine omeyyade n’aurait tout simplement pas pu fonctionner.

Ceux que les chroniques qualifient commodément d’«Arabes» à Cordoue ou à Kairouan sont en réalité un agrégat syro-palestinien, araméen, copte et perse, profondément fracturé par des rivalités tribales héritées des guerres civiles du Levant. En 711, les troupes de Tariq ibn Ziyad, qui débarquent à Gibraltar — le nom même est une déformation arabe de Jabal Tariq (le mont de Tariq) — sont essentiellement berbères. Sur les 7.000 à 12.000 combattants, les Arabes de souche ne forment qu’une petite centurie d’officiers. Le commandement arabe est une coquille politique, pas un reflet démographique. C’est un empire construit par des Berbères, administré par des Perses et des Syriens, et légitimé par une élite arabe minoritaire.

2. Les empires berbères: les véritables architectes d’Al-Andalus

L’omission la plus grave du récit officiel — qu’il soit eurocentré ou panarabiste — réside dans l’invisibilisation systématique des grandes dynasties marocaines. Lorsque le califat de Cordoue s’effondre en 1031 en une myriade de principautés rivales (les Taïfas, au nombre d’une vingtaine), la pérennité d’Al-Andalus n’est pas sauvée par l’Orient, mais par le cœur du Maghreb berbère.

Les Almoravides (XIème-XIIème siècles)

Venus du Sahara, ces guerriers rigoristes, issus des tribus sanhajiennes, imposent une rigueur étatique et militaire qui stoppe net l’avancée chrétienne après la chute de Tolède en 1085. Ils unifient pour la première fois le Maghreb occidental et l’Espagne musulmane au sein d’un même espace politique et économique intégré. Leur capitale, Marrakech, fondée en 1070, devient le pôle d’un empire qui contrôle les routes de l’or et du sel. Leur chef Youssef ibn Tachfin était berbérophone, et sa langue d’usage était le tamazight, pas l’arabe. Ce ne sont pas des auxiliaires: ce sont les souverains légitimes, qui frappent monnaie, lèvent l’impôt et nomment les cadis.

Les Almohades (XIIème-XIIIème siècles)

Issus du Haut-Atlas, de la tribu des Masmouda, ils portent la construction étatique berbère à son apogée. Leur fondateur, Ibn Tumart, théorise un modèle politique révolutionnaire fondé sur une doctrine philosophique propre et une obéissance absolue à un chef charismatique. Ils donnent à l’art hispano-mauresque sa perfection monumentale: la Koutoubia de Marrakech (dont le minaret fait 77 mètres), la Giralda de Séville (qui servit de modèle à de nombreuses églises en Amérique latine), la Tour Hassan à Rabat, inachevée mais immense. C’est également sous les Almohades qu’ont vécu et travaillé les deux plus grands philosophes de la Méditerranée médiévale: Averroès (Ibn Rushd), qui a transmis Aristote à l’Europe, et Maïmonide, le grand théologien juif né à Cordoue.

Loin d’être de simples vagues de transition, ces empires maghrébins furent les véritables mécènes, législateurs et bâtisseurs de la civilisation andalouse à son apogée (XIIème-XIIIème siècles). Les réduire à un rôle subalterne, c’est non seulement trahir l’histoire, mais aussi reproduire un vieux préjugé colonial qui voulait que le Maghreb ne soit qu’un couloir sans génie propre.

3. Le paradoxe de l’arabisation: un processus de mille ans

Dire que l’Andalousie était «arabe» dès le VIIIème siècle masque la temporalité réelle d’une acculturation linguistique qui s’est étalée sur près d’un millénaire. Sous les dynasties almoravide et almohade, le berbère (tamazight) possédait le statut de langue officielle de l’État : les décrets impériaux y étaient proclamés, les appels à la prière s’y faisaient parfois dans les mosquées, et les traités théologiques majeurs, comme ceux d’Averroès ou d’Ibn Tufayl, étaient systématiquement traduits en berbère pour les élites dirigeantes. Des chroniqueurs comme Ibn Khaldoun, au XIVème siècle, notent explicitement que les dynasties berbères ont toujours préservé leur langue et leurs coutumes, même en adoptant l’islam.

Si l’arabe s’est imposé comme la koïnè scientifique, littéraire et l’outil de la chancellerie, ce fut par un choix pragmatique et religieux de prestige, à l’exact instar des rois germaniques (Francs ou Wisigoths) adoptant le latin en Europe chrétienne, sans pour autant renier leur identité ethnique ni leurs structures sociales tribales. L’arabisation linguistique ne signifie pas une arabisation ethnique. Le processus est d’ailleurs très lent: il faut attendre le XIe siècle pour que l’arabe devienne majoritaire dans les villes, et encore, le berbère et le romance andalou restent vivaces jusqu’à la chute de Grenade en 1492. Les Mozarabes, chrétiens vivant en terre musulmane, conservent leur liturgie latine et leur droit wisigothique, tout en parlant un arabe vernaculaire. Cette diglossie est la règle, pas l’exception.

4. Poitiers (732): un raid logistique, pas un choc des civilisations

Le mythe d’une rupture radicale entre deux blocs confessionnels hermétiques s’effondre face à la réalité des faits. L’effondrement du royaume wisigoth en 711 n’est pas dû à une submersion militaire massive, mais à une implosion politique interne. Le roi Rodrigue est contesté par une faction aristocratique qui appelle les Maures à l’aide. Les traités de capitulation pacifique — comme le célèbre Pacte de Théodemir, signé en 713 — prouvent que l’aristocratie wisigothe a massivement négocié avec les nouveaux arrivants pour préserver ses privilèges. Les populations locales, souvent ariennes ou juives, persécutées par l’orthodoxie catholique de Tolède, ont vu dans les Maures des arbitres, voire des libérateurs.

Ce que nous savons réellement de l’événement

Les spécialistes sont unanimes: on ne sait presque rien de cette bataille. Ni le lieu exact, ni la date précise, ni l’importance des effectifs ne sont connus avec certitude. Une seule source contemporaine donne un récit détaillé: la Chronique mozarabe, écrite en 754 par un chrétien vivant en Al-Andalus. Son récit tient en une page. Abd al-Rahman, le chef de l’expédition, ne menait pas une conquête, mais un raid de pillage (ghazw) visant les richesses du sanctuaire de Tours, riche en or et en reliques. Ses troupes, déjà chargées de butin et composées en grande partie de cavaliers berbères peu enthousiastes, n’avaient aucun projet d’installation permanente.

Ce que Poitiers n’a pas arrêté

Si la bataille avait été un tournant décisif, on s’attendrait à ce que les incursions musulmanes cessent. Or, dès 734, les troupes islamiques attaquent la vallée du Rhône et prennent Avignon. Narbonne reste sous contrôle musulman jusqu’en 759. Au Xe siècle, une place forte musulmane s’implante dans le massif des Maures (la Garde-Freinet) et ne sera conquise qu’en 973. L’expansion ne s’est donc pas arrêtée à Poitiers.

Les vraies causes du gel de l’expansion

Non pas grâce à Charles Martel, comme l’a répété à l’envi l’historiographie nationaliste du XIXe siècle, mais sous l’effet de séismes politiques internes au monde islamique: la Grande Révolte Berbère (739-743), qui embrase tout le Maghreb, et la chute des Omeyyades à Damas (750), qui plonge le califat dans une guerre civile dévastatrice. Ce sont ces événements, et non la cavalerie franque, qui figent l’expansion musulmane en Gaule.

Comment Poitiers est devenu un mythe

Les contemporains n’y voyaient qu’un combat de frontière sans envergure. La Chronique mozarabe elle-même n’en fait pas un événement majeur. Les chroniqueurs carolingiens l’ont grossie pour flatter la dynastie montante des Pippinides, mais la bataille reste longtemps en périphérie de l’histoire de France. C’est au XIXème siècle que tout bascule. Des historiens comme Guizot et Michelet érigent Poitiers en «choc des civilisations» et en «arrêt de l’Islam» pour fabriquer une continuité héroïque nationale — Vercingétorix contre César, Clovis contre les Wisigoths, Charles Martel contre les Sarrasins — et pour légitimer, par un effet de miroir inversé, la conquête coloniale de l’Afrique du Nord en 1830.

La preuve la plus éclatante de cette instrumentalisation est que le monde arabo-musulman n’a jamais fait de Poitiers un événement marquant. L’historien Ibn al-Athir (1160-1233), pourtant si bavard sur les batailles dans sa monumentale Chronique universelle, l’ignore presque. Il la mentionne en une ligne, sans lui accorder la moindre importance. Le chroniqueur Al-Maqqari, bien plus tard, ne la mentionne même pas. Poitiers est un non-événement devenu, par la grâce de l’idéologie nationale du XIXème siècle, le symbole de la résistance européenne à l’Islam.

Conclusion: Al-Andalus, une civilisation hispano-mauresque

En problématisant les concepts et en redressant les dynamiques géographiques, Al-Andalus apparaît pour ce qu’elle fut réellement: non pas une parenthèse orientale ou une occupation étrangère sur le sol européen, mais une brillante civilisation hispano-mauresque et méditerranéenne, dont la sève, la terre et les structures étatiques étaient profondément et indélébilement ancrées dans l’axe reliant le Maghreb à la péninsule ibérique. Les mythes du «choc des civilisations» et de la «conquête arabe» sont des inventions du XIXème siècle, des outils au service d’un impérialisme qui avait besoin de justifier sa propre domination en présentant le passé comme une lutte éternelle entre l’Europe et l’Islam.

Il est temps de rendre à l’histoire sa complexité. Al-Andalus ne fut ni un paradis perdu ni une enclave étrangère. Ce fut un laboratoire de coexistence, de guerre et de paix, où les identités se sont mêlées, transformées et recomposées sur des siècles. Si nous voulons comprendre le monde méditerranéen d’aujourd’hui, et les tensions qui le traversent, nous devons cesser de projeter sur le Moyen Âge nos angoisses contemporaines. Et pour cela, il faut d’abord apprendre à nommer les choses avec précision, à débusquer, derrière chaque terme — «arabe», «maure», «conquête», «reconquista» — l’idéologie qu’il charrie. Car l’histoire, quand elle est bien faite, n’est jamais la servante du nationalisme, mais l’instrument de notre émancipation critique.

Bibliographie sélective

1. Guichard, Pierre, Al-Andalus: 711-1492, une histoire de l’Espagne musulmane, Paris, Hachette Littératures, 2000.

2. Guichard, Pierre & Soravia, Bruna, Les royaumes de Taïfas: apogée culturel et déclin politique des émirats andalous du XIe siècle, Paris, Geuthner, 2007.

3. Sénac, Philippe, Al-Andalus: une histoire politique, VIIIe-XIe siècle, Paris, Armand Colin, 2020.

4. Manzano Moreno, Eduardo, Conquistadores, emires y califas: los Omeyas y la formación de Al-Andalus, Barcelone, Crítica, 2006.

5. Bazzana, André; Cressier, Patrice & Guichard, Pierre, Les châteaux ruraux d’al-Andalus, Madrid, Casa de Velázquez, 1988.

6. Manzano Moreno, Eduardo, The Court of the Caliphate of al-Andalus, Édimbourg, Edinburgh University Press, 2023.

Par Mohamed Métalsi
Le 04/07/2026 à 08h20