Sebta, le Maroc et Trump: la présidente de la région de Madrid s’empêtre dans ses contradictions

La présidente de la Communauté de Madrid, Isabel Díaz Ayuso (à droite), après avoir salué le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, à l’ouverture de la 28ème Conférence des présidents des communautés autonomes, au palais de Pedralbes, à Barcelone, le 6 juin 2025. (Photo Josep LAGO / AFP). AFP or licensors

Figure de l’aile dure du Parti populaire espagnol, Isabel Díaz Ayuso promet de rompre les relations avec le Maroc, de militariser la frontière et érige en certitudes des accusations toujours dépourvues de preuves. Une offensive qui cadre mal avec son admiration affichée pour l’Amérique de Donald Trump.

Le 07/09/2026 à 13h50

Isabel Díaz Ayuso, présidente de la Communauté de Madrid et l’une des figures les plus en vue de l’aile dure du Parti populaire espagnol, possède désormais sa propre doctrine de politique étrangère. Nul besoin de rapports définitifs, de compétences relevant de l’État ou d’explications trop détaillées. Pour bâtir son discours, quelques questions complaisantes, un ennemi tout désigné et des accusations assénées sans preuves lui suffisent.

Dans un long entretien accordé à OK Diario, la dirigeante conservatrice affirme que, si elle gouvernait l’Espagne, elle romprait les relations avec le Maroc, militariserait la frontière et renverrait «de toute urgence» toutes les personnes encore présentes à Sebta. La diplomatie peut attendre, semble-t-il. Les élections, beaucoup moins.

Ayuso ne se contente pas de critiquer la gestion du gouvernement espagnol, qui prête pourtant largement le flanc à la critique. Elle va beaucoup plus loin et tient pour acquis que les «services secrets marocains» ont organisé une «invasion parfaitement planifiée» afin de démontrer que l’Espagne ne dispose d’aucun allié. Une conclusion assénée avec une assurance remarquable, surtout lorsque ni l’enquête judiciaire ni les responsables de la police ne sont encore parvenus à de telles certitudes.

Une opération élucidée depuis un plateau de télévision

Le rapport de police remis à l’Audience nationale estime que les arrivées massives n’avaient rien de spontané, fait état d’une attitude permissive et évoque le comportement de personnes liées aux forces de sécurité marocaines. Mais le document reconnaît lui-même qu’il n’a pas été possible d’identifier individuellement les responsables.

Le directeur général de la Police, Francisco Pardo, a par ailleurs fait savoir au ministre de l’Intérieur qu’aucun rapport n’attribuait aux forces de sécurité marocaines la planification ou l’exécution des événements des 30 et 31 juillet. Pedro Sánchez a lui aussi déclaré devant le Congrès qu’aucune preuve solide ne permettait, à ce stade, d’imputer directement la responsabilité des faits à l’État marocain.

Ayuso, elle, a déjà bouclé le dossier. Non seulement elle sait qui a organisé l’opération, mais elle en connaît également l’objectif, la stratégie et jusqu’au message que ses auteurs présumés auraient voulu adresser au monde. L’enquête cherche encore des preuves. Plus efficace, la présidente madrilène a déjà trouvé les intentions.

Même procédé lorsqu’elle présente le «Grand Maroc» comme un projet officiel qui engloberait Sebta, Melilla et les îles Canaries. La dirigeante madrilène mêle références historiques, déclarations isolées et positions officielles actuelles pour fabriquer une menace taillée sur mesure pour son discours. Elle y ajoute pêle-mêle le Sahara, Gibraltar, le port d’Algésiras et les pêcheurs de La Línea. Elle ne précise ni le lien concret entre tous ces sujets ni la nature du prétendu «abandon» du port d’Algésiras. Mais la précision géopolitique devient accessoire lorsque l’indignation est déjà prête à l’emploi.

Du «phare du monde libre» à la solitude de l’Espagne

La partie la plus étonnante de la théorie d’Ayuso survient lorsqu’elle affirme que le Maroc aurait voulu démontrer l’isolement de l’Espagne parce que Pedro Sánchez avait joué les «durs» face aux États-Unis et à Israël.

Il y a quelques mois à peine, Ayuso intervenait par vidéo lors d’un événement organisé à Mar-a-Lago, la résidence de Donald Trump, pour annoncer l’attribution de la Médaille internationale de la Communauté de Madrid aux États-Unis, pays qu’elle avait qualifié de «principal phare du monde libre». Depuis New York, elle avait ensuite défendu la nécessité de se ranger derrière Trump dans la guerre contre l’Iran et proposé de renforcer, depuis Madrid, les alliances entre l’Espagne et les États-Unis.

Le Parti populaire n’était pas en reste. Alberto Núñez Feijóo avait justifié l’offensive américaine et israélienne contre l’Iran, allant jusqu’à affirmer que les droits humains primaient sur le droit international.

Cette construction se heurte toutefois à un léger problème. Le «phare» choisi par Ayuso éclaire aussi Rabat, et avec une intensité particulière. Lors de son premier mandat, Donald Trump a reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara et a, depuis, réaffirmé ce soutien, tandis que Washington entretient avec Rabat l’une de ses alliances les plus étroites dans la région.

La stratégie préconisée par Ayuso pour affronter le Maroc consisterait donc à se placer sous la protection de son principal allié international. Une approche singulière, certes, mais parfaitement cohérente avec une politique étrangère davantage conçue pour attaquer Sánchez que pour comprendre la carte du monde.

Lors des arrivées massives de la fin juillet, la direction nationale du PP avait d’ailleurs initialement évité de s’en prendre directement au Maroc, préférant concentrer ses attaques sur l’exécutif espagnol. Ayuso promet aujourd’hui de rompre les relations diplomatiques. À peine plus d’un mois sépare cette prudence initiale de la surenchère verbale actuelle. Un délai manifestement suffisant pour consulter les sondages et découvrir que transformer le Maroc en ennemi pouvait s’avérer électoralement plus rentable.

Respecter la loi en expulsant tout le monde

Ayuso réclame également le renvoi immédiat de tous les migrants, assurant qu’elle agirait «dans le respect de la loi». La formule est habile. Elle commence par invoquer la légalité avant de réclamer, dans la même phrase, une mesure que cette légalité interdit d’appliquer de manière collective et automatique.

Dans son arrêt 814/2026, le Tribunal suprême a établi que les personnes interceptées en mer alors qu’elles tentaient de rejoindre Sebta ou Melilla ne pouvaient faire l’objet d’un refoulement immédiat. Elles doivent bénéficier d’une procédure de retour assortie de toutes les garanties prévues par la loi. Dans le cas des mineurs, tout retour exige en outre une identification, une évaluation individuelle de leur situation et des garanties concernant la réunification familiale.

Ayuso entend donc respecter la loi, à condition que celle-ci commence par s’adapter à ce qu’elle vient de déclarer.

L’historienne du Mexique se remet à décrypter le monde

Ce n’est pas la première fois que la présidente madrilène tranche des questions historiques complexes à coups de formules péremptoires. En mai, elle avait affirmé devant l’Assemblée de Madrid que «le Mexique n’existait pas avant l’arrivée des Espagnols». Avec la même rigueur qui lui avait permis d’effacer en une phrase plusieurs siècles de civilisations préhispaniques, elle expose aujourd’hui les plans secrets du Maroc, ses prétendues ambitions sur les Canaries, l’isolement international de l’Espagne et les raisons personnelles pour lesquelles Pedro Sánchez serait, selon elle, «pris en otage» par Rabat.

Ayuso n’apporte pourtant aucune preuve de cette prétendue soumission. Elle affirme qu’il doit y avoir «quelque chose de personnel» et s’interroge sur ce que le Maroc pourrait détenir contre le président du gouvernement. Elle prononce d’abord la sentence, puis demande à quelqu’un de bien vouloir trouver le délit.

L’insinuation remplit ainsi parfaitement sa fonction politique. Elle est impossible à démontrer, mais n’a pas besoin de l’être pour circuler. Il suffit de suggérer l’existence d’un secret inavouable et de laisser le public compléter le récit. C’est par ce même mécanisme qu’un soupçon se transforme en complot et qu’une vague migratoire devient une invasion planifiée.

Le penthouse qu’elle n’a pas acheté

L’entretien tente également de refermer un autre dossier embarrassant. Dans son introduction, OK Diario déplore que certains médias aient consacré trop de place au penthouse qu’Ayuso «n’a ni acheté ni occupé».

La formulation est techniquement habile. Ayuso ne l’a effectivement pas acheté elle-même. C’est Planifica Madrid, une entreprise publique placée sous l’autorité de son gouvernement, qui a déboursé 6,3 millions d’euros pour acquérir un logement de 485 mètres carrés dans le quartier de Chamberí, doté d’une terrasse d’environ 200 mètres carrés et initialement destiné à servir de bureau provisoire à la présidente.

Autrement dit, elle ne l’a pas acheté. C’est simplement son gouvernement qui l’a acquis avec de l’argent public afin qu’elle puisse l’utiliser.

L’affaire n’a pas davantage disparu parce que l’entretien la présente comme une lubie médiatique. Le huitième tribunal d’instruction de Madrid examine cinq plaintes liées à l’opération. Le parquet lui en a transmis quatre, dont celle déposée par le Parti socialiste, puisqu’une enquête était déjà ouverte.

À ce stade, Isabel Díaz Ayuso n’est pas mise en examen et aucune infraction n’a été établie. Il existe néanmoins bel et bien une enquête judiciaire sur cette acquisition, effectuée par une entreprise publique puis politiquement annulée avec la décision de remettre le bien en vente. Il a également été reconnu que des membres de son équipe avaient visité le penthouse avant son acquisition et que la présidente elle-même s’y était rendue après l’achat.

Ce penthouse qui, paraît-il, n’a jamais rien eu à voir avec Ayuso manifeste donc une curieuse tendance à réapparaître systématiquement dans son entourage.

Une idéologie à géométrie électorale variable

L’entretien offre finalement un condensé assez fidèle d’une certaine manière de faire de la politique. Les États-Unis deviennent le «phare du monde libre» lorsqu’ils permettent d’attaquer Sánchez. Le Maroc passe du statut de voisin stratégique à celui d’ennemi avec lequel il faudrait rompre toute relation dès que les sondages recommandent de durcir le ton. La loi doit être respectée, sauf lorsqu’elle empêche le renvoi immédiat de milliers de personnes. Quant à une enquête judiciaire, elle se transforme en campagne médiatique lorsqu’elle vise son propre gouvernement, tandis que le moindre indice devient une preuve définitive dès lors qu’il peut nuire à l’adversaire.

Ayuso et son parti parlent abondamment de principes, de souveraineté, de liberté et d’État de droit. La difficulté commence lorsque ces principes doivent survivre à plus d’une campagne électorale.

La politique étrangère ne peut consister à se chercher chaque semaine un nouvel ennemi, ni à choisir pour allié quiconque promet d’affaiblir le gouvernement espagnol. Elle ne saurait davantage reposer sur des secrets imaginaires, des invasions dont le verdict aurait déjà été rendu et des ruptures diplomatiques annoncées au détour d’un entretien complaisant.

Peut-être le Parti populaire a-t-il une idéologie. Ce qui reste plus difficile à déterminer, c’est celle qui est en vigueur cette semaine. En attendant la réponse, Ayuso continuera de distribuer ses leçons d’histoire, de diplomatie et de légalité.

Par Faiza Rhoul
Le 07/09/2026 à 13h50