Il y a un an, Donald Trump et Vladimir Poutine se rencontraient à Anchorage sur une base militaire pour régler, disait-on, une fois pour toutes, la question ukrainienne. Je pensais à l’époque, en regardant ces images à une rencontre célèbre, celle de Björkö.
Qui se souvient aujourd’hui de l’entrevue de Björkö? Rencontre qui avait fait trembler les chancelleries européennes et suscité, comme l’entrevue d’Anchorage, le 15 août 2025, entre le président Trump et le président Poutine, de nombreux commentaires et interrogations de la part des journalistes et des hommes politiques.
En lisant les comptes-rendus et les commentaires relatifs à la rencontre Trump-Poutine, je m’étais spontanément rappelé la rencontre de Björkö entre l’Empereur d’Allemagne Guillaume II et son cousin, le Tsar Nicolas II. Plus généralement, j’ai été frappé par la ressemblance entre l’Empereur allemand et le président Trump et entre les diplomaties qu’ils menaient l’un et l’autre.
Il faut remonter le fil de l’histoire et, pour les amateurs du genre, se souvenir de la rencontre de Björkö, dans le golfe de Finlande, le 11 juillet 1905. C’est à bord du yacht impérial russe L’Étoile polaire (Polar Star) que Guillaume II et Nicolas II signèrent le traité secret de Björkö. Cette année-là est marquée par la désastreuse guerre russo-japonaise, qui se solde par l’écrasement de la Russie face à l’armée japonaise, la défaite navale de Tsushima, le 28 mai 1905, puis l’agitation sociale qui débouchera sur la révolution russe de décembre, portant un premier coup d’arrêt à l’autocratie tsariste.
Guillaume II, dans l’improvisation qui caractérisait l’Empereur d’Allemagne se met alors en tête, profitant du profond désarroi et de la déprime de son cousin Nicolas II, de revenir sur l’énorme bourde diplomatique qu’il avait lui-même commise en 1890, la dénonciation du «Traité de réassurance», c’est à dire l’alliance militaire germano-russe conclue par Bismarck en 1881 et tournée contre la France. Les rapports entre les deux autocrates allemand et russe passaient selon le prince de Bülow, son ministre d’alors, par «des phases alternatives d’amitié et de confiance, d’irritation ou de mauvaise humeur», à l’image de ce que sont les rodomontades successives de Trump et Poutine.
L’Empereur allemand indisposait le Tsar par ses conseils, ses visites fréquentes et improvisées, tout en se donnant des airs de supériorité qui froissaient la cour de Saint-Pétersbourg. Guillaume envoyait ainsi à son cousin russe des portraits de lui-même le représentant sous les traits d’un archange luttant contre les impies. Un autre portrait de Guillaume, cadeau au Tsar, le représente dans une armure, brandissant un crucifix devant le Tsar agenouillé devant lui, le tout devant des cuirassés allemands et russes croisant au loin!
Guillaume II se met alors en tête de convaincre le Tsar, désormais lié à la France depuis l’alliance franco-russe de 1893, de revenir dans le giron allemand. Il est persuadé que son charme personnel, son bagout, sa force de conviction et les embrassades entre monarques suffiront à convaincre le faible Tsar, déprimé par la succession de défaites en 1905, de signer un nouveau pacte germano-russe et de remporter ainsi un éclatant succès diplomatique personnel qui redorera son blason en Allemagne.
Il fait part de cette folle idée à son Chancelier et ministre des affaires étrangères, le prince de Bülow qu’il prie de ne pas l’accompagner dans le Golfe de Finlande. Bülow raconte d’ailleurs dans ses Mémoires qu’il «comprit immédiatement que l’Empereur avait confiance dans son irrésistible puissance de séduction et qu’il obtiendrait davantage en étant seul, face-à-face avec le Tsar».
«Chacun des deux dirigeants semble également avoir ses obsessions territoriales. Pour Trump, on le sait, ce furent le Canada, puis le Groenland et, un temps, le Panama.»
— Xavier Driencourt
En quatre jours, Guillaume II organise cette rencontre et «harcèle» son cousin (comme il le faisait d’ailleurs avec son autre cousin Edouard VII) pour lui proposer une entrevue secrète au large de l’île de Björkö où arrivent les 2 bateaux le Standard et le Hohenzollern le 11 juillet 1905. Les deux empereurs, comme Trump et Poutine, se rencontrent en tête-à-tête, sans ministres ni collaborateurs, hormis le consul prussien à Hambourg. Guillaume II réussit à persuader Nicolas II de signer un traité d’alliance qui devait entrer en application dès la fin de la guerre russo-japonaise: une alliance défensive, secrète est ainsi conclue et le Tsar est même convié à faire entrer la France dans ce pacte.
Guillaume II, ravi de son génie, télégraphie à son Chancelier pour se vanter de son succès diplomatique et raconte que les deux empereurs accomplissaient en signant le Traité, le travail décidé par le Seigneur. Il peut rentrer en Allemagne, tandis que le Tsar est conscient de l’improvisation de la rencontre et de ses conséquences dramatiques vis-à-vis de son allié français. De retour à Saint-Pétersbourg, il doit faire face aux diplomates russes affolés par la perspective d’un «renversement des alliances» que vient de faire le Tsar. Le résultat est un fiasco diplomatique pour Guillaume II, puisque le 23 novembre, le Tsar dénonce le pacte de Björkö qu’il avait lui-même, dans l’émotion, signé avec son cousin Hohenzollern.
Bülow, lui-même, mécontent d’avoir été écarté des négociations et du mauvais résultat obtenu, présente sa démission à l’Empereur qui, affolé, le supplie de rester en fonctions.
Au delà de cette rencontre, il est intéressant d’examiner ce qui, dans les méthodes, pourrait rapprocher la diplomatie de l’empereur d’Allemagne avec celle de Donald Trump aujourd’hui.
- D’abord, les deux hommes veulent mener une diplomatie personnelle. Ils ne supportent ni les longues séances de travail ni la lecture de dossiers préparés par leurs services. Ils croient en leur intuition et sont sûrs de leur force de conviction. Le Chancelier de Bülow raconte parfaitement que l’Empereur ne lisait pas grand-chose et était persuadé «qu’il obtiendrait davantage d’une rencontre directe entre souverains que des plus belles notes de ministres». Les deux hommes se reposent davantage sur leurs conseillers et amis proches (son gendre et quelques industriels pour Trump, les militaires pour Guillaume II) que sur les services diplomatiques et leurs experts.
- Pour Guillaume II, le sport favori, c’étaient les régates, en particulier celles de Reval (aujourd’hui Tallinn), dans le golfe de Finlande; pour Trump, ce sont les parties de golf. Ses partenaires de golf sont ses amis, des hommes d’affaires ou, comme on l’a appris, le président finlandais; pour Guillaume II, c’était son proche ami Philippe zu Eulenburg, ainsi que ses collègues souverains des royaumes européens.
- Troisième point de rapprochement: chacun des deux hommes semble avoir ses obsessions. Pour Donald Trump, il s’agirait, dit-on, de l’obtention du prix Nobel de la paix, consécration suprême. Pour l’empereur Guillaume II, c’était l’obtention de grades de commandement dans des régiments étrangers, dont il raffolait, au point de s’imaginer pouvoir les commander réellement.
- Enfin, chacun des deux dirigeants semble également avoir ses obsessions territoriales. Pour Trump, on le sait, ce furent le Canada, puis le Groenland et, un temps, le Panama. Guillaume II s’était, pour sa part, un temps mis en tête d’obtenir des colonies libres de droit et d’annexer la Crète ou les îles aux Ours, dans l’océan Arctique, que Philippe zu Eulenburg lui avait présentées comme renfermant d’importants gisements de houille. Pour Trump, ce sont aujourd’hui les métaux rares d’Ukraine. Guillaume II comptait offrir ces îlots glacés et inhabités aux Russes, en compensation des ports qu’il convoitait en Chine. On sait que le Maroc figurait également parmi les territoires convoités par l’Allemagne, et il fallut tout le génie du ministre Delcassé pour empêcher celle-ci de prendre pied à Agadir ou à Tanger.
- Guillaume II était infatué de lui-même et tenait à se mettre en scène; il aimait l’éclat et portait autant de décorations que possible; il était au comble du bonheur lorsqu’il tenait le bâton de maréchal ou, sur un navire, la longue-vue de l’amiral. Il partait à la chasse en grand uniforme. Trump aime, comme il l’a déclaré à Versailles en juin dernier, «le lourd» et le faste.
On peut donc voir à un siècle d’écart que la tentation est grande pour tout chef d’État élu ou héréditaire de vouloir «prendre les choses en mains», persuadé que la diplomatie est trop sérieuse pour être confiée aux diplomates. Chacun croit en son pouvoir personnel, en sa force de conviction, en des entretiens directs. Au temps de Guillaume II, n’existaient ni internet, ni les réseaux sociaux ni les téléphones portables. Qu’aurait été la diplomatie européenne avant 1914, menée par des «somnambules» dotés de la puissance technologique actuelle?




