Où sont les mabouls?

Xavier Driencourt.

ChroniqueDès lors, où sont les véritables «mabouls»? Qui mérite réellement cette qualification? En France ou en Algérie? Autant de questions qui invitent, à tout le moins, à aborder ce sujet avec sang-froid et discernement.

Le 05/05/2026 à 16h08

Le président de la République française, en visite dans l’Ariège, a cru bon de lancer l’une de ces saillies dont il est parfois coutumier, en critiquant les «mabouls qui veulent de la fermeté avec l’Algérie». Pourquoi avoir tenu de tels propos, abondamment commentés depuis trois jours? Erreur ou provocation délibérée?

Le président était en visite dans un hôpital de l’Ariège, à Lavelanet, où le personnel soignant dénonçait le manque criant de médecins en zone rurale. Et, après dix années au pouvoir, Emmanuel Macron — alors même qu’il s’était, durant la crise du Covid, penché de près sur les failles du système de santé français — semble découvrir l’absurdité de certaines procédures administratives.

Pour résumer, un médecin hongrois ou polonais, formé dans sa langue et selon les standards médicaux de son pays, peut exercer en France sans concours spécifique, au seul motif qu’il est ressortissant de l’Union européenne. À l’inverse, un médecin marocain ou algérien, formé en français et souvent selon des référentiels proches de ceux en vigueur dans l’Hexagone — incluant parfois des stages en milieu hospitalier français — se voit contraint de reprendre l’intégralité de son cursus, au motif qu’il n’est pas issu de l’Union européenne.

Le président aurait pu s’en tenir à ce constat et interpeller son propre ministère de la Santé sur ces règles. Mais non: Emmanuel Macron a cru bon de s’écarter du sujet pour cibler les «mabouls», ceux qui prônent une politique de fermeté à l’égard de l’Algérie.

L’Algérie, faut-il le rappeler, n’avait rien à voir avec ce débat strictement franco-français. Pourquoi, dès lors, la remettre au cœur de la controverse politique, alors même que, depuis deux mois, elle avait disparu du débat public au profit de la guerre du Golfe? Pourquoi «remettre une pièce dans la machine», pour ainsi dire? Et pourquoi qualifier de «mabouls» ceux qui défendent une position différente? Enfin, à qui s’adressait réellement cette sortie?

Les «mabouls», selon cette formule, seraient donc ceux qui, en France, plaident pour davantage de fermeté à l’égard de l’Algérie, en appelant à l’application du principe de réciprocité, voire à l’instauration d’un rapport de force. Une position qui, pour ses défenseurs, ne vise pas la rupture, mais l’instauration d’un équilibre dans les relations bilatérales. Sont ainsi régulièrement évoqués des dossiers sensibles tels que l’accord de 1968, l’exécution des OQTF, la délivrance des laissez-passer consulaires, le fonctionnement des consulats algériens, ou encore la question du contrôle de la mosquée de Paris et de ses réseaux.

«Il s’agit, selon les défenseurs de Boualem Sansal et Kamel Daoud, d’une volonté plus large de réduire au silence les voix critiques du régime algérien qui se dessine, y compris à l’étranger, avec, dénoncent-ils, le concours implicite de certains relais médiatiques et, plus largement, un contexte politique jugé peu favorable à l’expression de ces positions.»

—  Xavier Driencourt

Dans cette séquence, le président visait sans doute Bruno Retailleau, ancien ministre de l’Intérieur, mais aussi des voix intellectuelles comme Kamel Daoud et, peut-être, Boualem Sansal, tous deux partisans d’une ligne de fermeté à l’égard du pouvoir algérien. Car ces derniers affirment connaître, mieux que le chef de l’État, les ressorts et les ambiguïtés du système algérien.

Boualem Sansal fait ainsi l’objet de vives attaques, en Algérie bien sûr, mais également en France, notamment de la part de relais proches du régime, en raison de ses prises de position critiques à l’égard du pouvoir, de l’islam et de l’islamisme, ainsi que de ses inquiétudes quant à l’évolution de la société française. À cela s’ajoute son départ de sa maison d’édition, Gallimard, qui a également suscité des réactions.

De son côté, Kamel Daoud a été condamné à trois ans de prison pour avoir publié en France son roman Houris, inspiré de l’une des tragédies de la «décennie noire». Plus encore, dans une logique assimilée par ses soutiens à une forme d’extraterritorialité du droit algérien, les autorités d’Alger ont engagé des poursuites à son encontre en France, alors même que l’ouvrage est interdit en Algérie.

Au-delà de ces cas individuels, c’est, selon leurs défenseurs, une volonté plus large de réduire au silence les voix critiques du régime algérien qui se dessine, y compris à l’étranger, avec, dénoncent-ils, le concours implicite de certains relais médiatiques et, plus largement, un contexte politique jugé peu favorable à l’expression de ces positions.

À Alger, la semaine dernière, la sociologue Fatima Oussedik, épouse de Abderrahmane Hadj Nacer — ancien gouverneur de la Banque d’Algérie sous le gouvernement Hamrouche et figure respectée du pays — a vu son ouvrage Les identités rebelles, consacré notamment aux Mozabites et au M’zab, interdit. La librairie qui devait accueillir une séance de dédicace a, dans la foulée, été fermée.

Dès lors, où sont les véritables «mabouls»? Qui mérite réellement cette qualification? En France ou en Algérie? Autant de questions qui invitent, à tout le moins, à aborder ce sujet avec sang-froid et discernement.

Par Xavier Driencourt
Le 05/05/2026 à 16h08