Madame Alice Rufo, ministre déléguée aux Anciens combattants, s’est rendue le 8 mai dernier à Sétif, en Algérie, accompagnée de l’ambassadeur de France, qui effectuait son retour après une année d’absence. Elle y a été reçue par son homologue, le ministre des Moudjahidine, avant de participer à une «marche mémorielle». À Alger, elle a ensuite été reçue par le chef de l’État algérien, auquel elle a remis une lettre du président Emmanuel Macron.
Peu de commentateurs ont relevé que ce déplacement constituait la cinquième visite de haut niveau en Algérie au cours des dernières semaines. Il y a d’abord eu, en février, la visite du ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez — un choix d’ailleurs jugé étrange et maladroit pour tenter de renouer avec Alger, tant il pouvait donner le sentiment que l’Algérie, comme au temps de la colonisation, relevait encore davantage de la Place Beauvau que du Quai d’Orsay.
S’est ensuite déplacé le président du MEDEF, alors même que les relations économiques entre les deux pays demeurent particulièrement atones. Puis vint l’inévitable Ségolène Royal, présidente de l’association France-Algérie, qui s’est rendue une nouvelle fois à Annaba et Alger, accompagnée de Benjamin Stora, et y a également été reçue par le président algérien.
Ont suivi Mme Anne-Claire Legendre, présidente de l’Institut du monde arabe et ancienne collaboratrice du président Macron, puis enfin Alice Rufo, déjà mentionnée.
Ce déplacement ministériel est loin d’être anodin. Mme Rufo — tout comme, d’ailleurs, Mme Anne-Claire Legendre, présidente de l’IMA — fait partie du cercle proche du président Macron. Elle a été sa collaboratrice à l’Élysée pendant six ans avant de rejoindre l’hôtel de Brienne, où elle a dirigé la Direction générale de la stratégie, puis d’être nommée ministre.
À Alger, c’est donc moins Mme Vautrin, ministre des Armées, ou M. Barrot, ministre des Affaires étrangères, qui s’expriment à travers elle que le président Macron lui-même, auquel elle demeure directement liée. Le choix de Mme Rufo pour cette mission revêt ainsi une portée hautement politique: à travers elle, c’est Emmanuel Macron qui parle.
Nul doute que le président algérien, fin connaisseur de la vie politique française, aura perçu et compris ce message codé. Reste à savoir s’il choisira d’y répondre.
Le choix d’un déplacement à Sétif n’est évidemment pas anodin non plus. Sétif demeure un symbole: un lieu de mémoire chargé d’histoire et d’une forte portée émotionnelle pour l’Algérie.
Mes deux prédécesseurs à Alger, Hubert Colin de Verdière puis Bernard Bajolet, avaient d’ailleurs ouvert la voie à une reconnaissance de ce drame par la France, en prononçant, l’un à Sétif, l’autre à Guelma, des paroles fortes. François Hollande avait lui aussi envoyé son ministre des Anciens combattants à Sétif.
Le déplacement de Mme Rufo ne constitue sans doute pas une première sur le plan diplomatique, mais c’est la première fois qu’un ministre de la République participe, à l’étranger, à une marche mémorielle — dont les accents ne sont pas nécessairement favorables à la France.
Pour beaucoup d’Algériens, la guerre d’Algérie a véritablement commencé à Sétif, le 8 mai 1945. Cette date, largement commémorée en Algérie, demeure en revanche relativement absente de la mémoire collective française. En dehors des historiens et de ceux qui s’intéressent de près à l’histoire algérienne, ce drame reste peu connu en France. Le général de Gaulle lui-même n’y consacre que deux lignes dans ses Mémoires de guerre.
Après Sétif, l’Algérie française était sans doute déjà condamnée. En ce sens, ces événements marquent, pour beaucoup, le véritable commencement de la guerre d’indépendance.
«Le président français entend également démentir l’adage selon lequel «un septennat commence à Alger et se termine à Rabat».»
— Xavier Driencourt
Le 8 mai 1945, une manifestation hostile à la colonisation dégénère en émeutes au cours desquelles plusieurs Européens sont tués. La répression qui s’ensuit est d’une extrême brutalité et ouvre une période de profondes fractures qui se transformera officiellement en guerre à partir du 1er novembre 1954.
Quatre-vingts ans plus tard, le bilan humain de ces événements demeure sujet à de fortes divergences d’interprétation. Les victimes européennes sont estimées à environ 200 morts. Du côté algérien, le rapport établi à l’époque par le général Duval faisait état de 1.165 morts, tandis que les autorités algériennes avancent aujourd’hui le chiffre de 45.000 victimes. Les estimations des historiens contemporains oscillent, quant à elles, entre 5.000 et 30.000 morts.
Les affrontements furent violents et la répression particulièrement féroce. Les violences ne se limitèrent pas à Sétif: toute la région du Constantinois fut touchée, notamment la Petite Kabylie, Guelma et Kherrata. À Guelma, située à environ 160 kilomètres de Sétif, le sous-préfet André Achiary ordonna de tirer sur les manifestants et arma des milices européennes. Kherrata fut elle aussi durement frappée.
La répression s’étendit à l’ensemble de la région et se poursuivit pendant plusieurs semaines. La phrase attribuée au général Duval est restée célèbre: «Je vous ai donné la paix pour dix ans. Mais tout doit changer en Algérie».
Ce déplacement ministériel confirme que l’Élysée, pour reprendre une expression familière, «met le paquet» sur le dossier algérien. Tout se passe comme si le président Macron voulait, coûte que coûte, parvenir à une réconciliation avec l’Algérie et avec son président avant la fin de son mandat.
Il ne souhaite manifestement pas achever son quinquennat sur un échec algérien, alors même qu’il l’avait entamé par sa célèbre déclaration qualifiant la colonisation de «crime contre l’humanité». Il semble désormais décidé à utiliser toutes les cartes encore à sa disposition.
Le président français entend également démentir l’adage selon lequel «un septennat commence à Alger et se termine à Rabat». Il faut dire que la crise actuelle entre Paris et Alger est considérée comme la plus longue et la plus grave depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962.
Emmanuel Macron semble prêt à multiplier les gestes d’apaisement: voilà un an que la France est restée sans ambassadeur en Algérie et bientôt deux ans que l’Algérie n’a plus d’ambassadeur en France… même si le recteur de la Grande Mosquée de Paris, le Dr Chems-Eddine Hafiz, apparaît souvent comme un relais officieux d’El Mouradia.
Cette crise ne trouve guère d’équivalent dans l’histoire récente des relations bilatérales, que dans la longue brouille franco-marocaine de 1966-1967, lorsque deux années s’étaient écoulées sans ambassadeur de France à Rabat. Sortir — à tout prix — de l’impasse dans laquelle il s’est lui-même enfermé semble désormais constituer l’objectif prioritaire du président Macron.
Tout cela serait parfaitement compréhensible si Alger répondait à ces signaux. Or, ce n’est manifestement pas le cas. M. Nunez se félicite certes d’une reprise de la délivrance de 140 laissez-passer consulaires, mais les consulats algériens continuent de ne pas appliquer l’échange de lettres franco-algérien de 1994. Pourtant, en 2025, quelque 51.000 Algériens en situation irrégulière — soit près du double du nombre de Marocains concernés — auraient été contrôlés sur le territoire français. Les consulats algériens, eux, répondent rarement aux sollicitations françaises.
La France continue ainsi à délivrer des visas, tandis qu’Alger refuse toujours de reprendre une partie de ses ressortissants en situation irrégulière. Le président Tebboune n’a sans doute aucune raison de faciliter la tâche d’un chef d’État en fin de mandat. Il observe probablement déjà la future bataille présidentielle française afin d’identifier son interlocuteur de 2027.
Il doit d’ailleurs noter qu’au moment même où Mme Rufo défilait à Sétif, Édouard Philippe, depuis Reims, appelait à l’abrogation des privilèges migratoires accordés aux Algériens dans le cadre de l’accord de 1968. Comment le pouvoir algérien, qui connaît parfaitement les subtilités de la vie politique française, interprétera-t-il ce pas de deux? Souhaite-t-il réellement répondre aux gestes répétés de son homologue français?




