L’Algérie a souvent réussi à intervenir dans le débat politique français: face à un Giscard d’Estaing que le régime n’appréciait pas, Alger, malgré les différends qu’il avait avec le dirigeant socialiste, soutint Mitterrand en 1981; puis, Jacques Chirac fut le choix du cœur pour Bouteflika qui l’appréciait. Nicolas Sarkozy enfin, ministre de l’Intérieur, était plutôt bien vu à Alger et Bouteflika l’avait reçu. Evidemment François Hollande, plein de repentance, fut l’élu d’autant plus apprécié que c’est à Alger qu’il déclara devenir un «président normal». Enfin, celui véritablement adoubé par Alger fut bien sûr Emmanuel Macron, dont sa fameuse phrase sur «la colonisation, crime contre l’humanité» fut particulièrement appréciée.
De la même façon, les hommes politiques français n’hésitaient pas jusqu’à une période récente à faire le «voyage à Alger» pour s’adresser à travers les Algériens d’Algérie aux électeurs binationaux de France: Alain Juppé, Dominique de Villepin, Ségolène Royal, François Hollande, Jean-Pierre Chevènement, Jean-Claude Gaudin et bien sûr Emmanuel Macron venaient faire des conférences qui tenaient lieu de meetings. Ils étaient toujours reçus par les médias algériens, donnaient des interviews, rencontraient des ministres, voire le Président. Ils venaient chercher des voix, parfois des appuis politiques, aimaient être pris en photo avec les dirigeants algériens, certains venaient peut-être chercher des fonds.
Aujourd’hui, compte tenu du nouveau contexte franco-algérien, quel candidat le régime d’Alger va-t-il soutenir, soit directement, soit plus discrètement? On voit déjà Ségolène Royal vanter la démocratie algérienne et critiquer les «algérophobes» en France comme on voit l’inévitable recteur de la mosquée de Paris faire la tournée des villes LFI, comme à Roubaix où il était cette semaine. On imagine aisément qu’il était en campagne. Cela veut-il dire qu’Alger soutiendra Jean-Luc Mélenchon?
Le régime peut avoir plusieurs fers au feu dans le débat politique français, l’essentiel étant de peser dans ce dernier.
Premier choix, le plus évident ou le plus naturel, Jean-Luc Mélenchon, à cause de son engagement pour la cause palestinienne, cause chérie par les militaires d’Alger et surtout en raison du soutien plus ou moins fort, plus ou moins spontané de la communauté algérienne, musulmane ou islamiste, fonds de commerce du parti. Mais globalement, l’Algérie, m’avait-on dit à Alger, «n’aime pas la gauche»: trop militante, trop criarde, trop imprévisible, trop marquée aussi par le souvenir de François Mitterrand, ce ministre de l’Intérieur, puis Garde des Sceaux dans les gouvernements Mendès-France et Guy Mollet et qui avait envoyé 132 Algériens à la guillotine. François Mitterrand enfin, devenu Président de la République, qui condamnait l’arrêt du processus électoral en 1991et hésitait à fournir des armes aux militaires d’Alger dans leur lutte contre les islamistes. Sauf que, né au Maroc, Mélenchon n’a pas une position claire sur le Sahara occidental et qu’un soutien affiché aux thèses algériennes est loin d’être acquis. Mais à l’évidence, un soutien d’Alger à Jean-Luc Mélenchon paraît possible. En tout cas, les promenades du recteur Hafiz dans les villes dominées par LFI ne sont pas innocentes. La cagnotte de la certification halal de la société gérée par le recteur pourrait servir à financer tel ou tel candidat.
On dit également que les récentes vibrations à gauche de Dominique de Villepin, ses prises de position en faveur de l’accord franco-algérien de 1968, et son soutien à la cause palestinienne pourraient jouer en faveur du candidat «islamo-gaulliste». Villepin, c’est, pour Alger, du «Mélenchon propre» en quelque sorte.
Mais, tout compte fait, le candidat idéal pour le système algérien ne serait-il pas Gérald Darmanin? Certes, il n’est pas officiellement candidat, mais il pèsera dans le débat politique de 2027. Il soutiendra tel ou tel, Edouard Philippe ou Gabriel Attal, contre la promesse d’être Premier ministre. Sa récente visite à Alger, ses déclarations au Journal du dimanche le 25 mai, pleines de sous-entendus, l’accueil qui lui a été réservé à Alger en début de semaine dernière tendent à accréditer cette idée.
De l’autre côté, Edouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Retailleau ou un candidat du RN, ne sont évidemment pas des candidats du cœur pour Alger.
Gérald Darmanin, au début du mandat d’Emmanuel Macron était pourtant surnommé «Moussa» par Tebboune lui-même, avec visiblement un certain mépris dans la bouche du président algérien. Mais Gérald Darmanin présente d’autres avantages aux yeux d’Alger. Il a, on le sait, par sa famille, une équation personnelle avec l’Algérie. Il est de droite, mais d’origine modeste et populaire. Il n’a pas la morgue d’un Giscard d’Estaing ni l’assurance technocratique d’un Inspecteur des Finances tel Macron ou d’un Conseiller d’Etat comme Edouard Philippe. Gérald Darmanin possède deux qualités essentielles aux yeux d’Alger: on le connait, il est venu plusieurs fois en Algérie (la première fois, en décembre 2017, simple ministre du Budget, qui accompagnait alors le Président Macron) a été, chaque fois, reçu par le chef de l’Etat et il pourrait être celui qui débloque pour Alger des dossiers sensibles, biens mal acquis et extradition d’un certain nombre d’opposants ou d’oligarques du régime Bouteflika. Et puis, surtout, il est le seul à s’être prononcé contre l’abrogation de l’Accord franco-algérien de 1968, contrairement à Edouard Philippe (qui l’a répété à Reims dimanche dernier), à Gabriel Attal et évidemment à Bruno Retailleau, Eric Zemmour et le RN. Pendant que Darmanin était à Alger, il n’a pas échappé aux yeux du régime que son homologue Jean-Noël Barrot était à Rabat et se prononçait en faveur du Maroc… Aux yeux d’Alger, Gérald Darmanin est «Alger compatible» et sans doute le moins pire des candidats. Une valeur sûre en quelque sorte.
Mais au-delà de ces péripéties, l’essentiel est que l’Algérie garde un moyen de pression sur la France. Au moins deux journaux algériens, cette semaine, journaux il est vrai, payés par le régime, menacent d’intervenir dans le débat électoral français pour «soutenir» la communauté algérienne qui serait menacée!
Alger pourrait intervenir directement par le biais de ses consulats; par le recteur de la Mosquée de Paris qui ne manquera pas de mettre son grain de sel dans le débat politique français et de recommander le «bon choix» aux musulmans français (à cet égard imagine-t-on Mgr Vesco, l’archevêque d’Alger, prendre parti dans les élections législatives prochaines en Algérie et recommander de voter pour tel ou tel parti?); soit, indirectement par l’instrumentalisation de la communauté algérienne en France. Il y a encore du temps avant de se décider, mais Alger va examiner les différentes offres et saura se décider en temps opportun.




