Le président algérien a annoncé dimanche 30 août, à la suite d’un conseil des ministres exceptionnel consacré aux incendies en Kabylie, que la peine de mort serait désormais appliquée pour les pyromanes. La peine de mort est en effet inscrite dans le Code pénal algérien. Mais dans la réalité, son application est suspendue depuis 1993 en raison d’un moratoire de fait. Elle n’est donc pas appliquée. Les juges prononcent toujours des condamnations à mort, mais dans les faits, les condamnés voient leur peine commuée en emprisonnement à perpétuité. Tebboune, au cours de ce conseil des ministres, a demandé une modification du Code pénal avant le 15 septembre, ce qui permettrait des exécutions assez rapidement.
Pour l’instant, la presse algérienne se fait discrète, comme à son habitude, dans ses commentaires d’une décision présidentielle qu’elle ne saurait critiquer. Mais il est clair qu’une telle décision pose un certain nombre de questions. D’abord, elle introduit une incertitude: le premier «nouveau» condamné à mort ne saura pas si sa peine sera commuée en prison à vie ou s’il sera effectivement exécuté. Ensuite, certains, dans les milieux humanitaires ou proches des ONG, craignent que la décision présidentielle– officiellement limitée aux pyromanes responsables des incendies– soit peu à peu étendue à d’autres crimes tels que «l’atteinte à l’unité nationale» ou «l’atteinte au moral et à l’honneur de l’armée», termes fourre-tout qui permettent aujourd’hui bien des arrestations. Ce serait ainsi, sans l’avouer, un rétablissement entier de la peine de mort.
Que les lecteurs me permettent de rapporter un souvenir personnel. Le 10 octobre est, depuis 2003, la journée internationale pour l’abolition de la peine de mort, et le Quai d’Orsay demande à chaque ambassade d’organiser un «événement» particulier à l’occasion de cette commémoration. Les ambassades sont libres de monter un colloque, un séminaire, une réception, que sais-je encore. En octobre 2011, après en avoir parlé avec plusieurs collaborateurs, je décidai de me rendre le 10 octobre 2011 à la prison Barberousse (aujourd’hui, Serkadji) dans la haute Casbah. Dans cette prison, construite en 1856 sur les hauteurs d’Alger, furent emprisonnés pendant la guerre d’Algérie les militants FLN qui allaient être condamnés à mort et exécutés. Fernand Iveton et Ahmed Zabana y furent exécutés en 1956. La guillotine y fonctionna entre 1956 et 1962. Benjamin Stora raconte dans un de ses livres, François Mitterrand et la guerre d’Algérie, comment et pourquoi le garde des Sceaux du gouvernement de Guy Mollet, le même François Mitterrand qui avait été également ministre de l’Intérieur en novembre 1954, avait refusé de donner un avis positif à plusieurs des demandes de grâce adressées au président de la République afin, selon Benjamin Stora, de ménager sa carrière politique.
«En détournant le débat, l’incendie en cache évidemment un autre, celui de la gouvernance et de la faillite de l’État en Algérie»
Les Algériens ne s’attendaient guère à cette initiative de ma part; mais ils avaient néanmoins convoqué la presse. Ce 10 octobre 2011, je me suis incliné devant le monument aux Morts dans la cour de la prison, j’avais respecté une minute de silence, et signé le livre d’or, où j’avais inscrit les deux phrases suivantes: «Partout où la peine de mort existe, la barbarie domine; partout où la peine de mort disparaît, la civilisation règne» (Victor Hugo, prononcé le 15 septembre 1848 devant l’Assemblée nationale). Et: «Dans tout coupable, il y a une part d’innocence; c’est la raison pour laquelle la peine de mort est révoltante» (Albert Camus, Lettre à Jean Grenier, 1957).
Dans l’entretien qui suivit avec les journalistes, j’expliquai la portée et la signification de cette visite: c’était en effet la Journée internationale de l’abolition de la peine de mort, mais ce 11 octobre marquait également le trentième anniversaire de l’abolition de la peine de mort en France par ce même François Mitterrand, celui-là même qui avait donné des avis négatifs sur les grâces de condamnés en tant que ministre de la Justice en 1956-1957. Les hommes, comme les choses, pouvaient donc évoluer. En Algérie même, on pouvait penser que la situation évoluerait, puisque la peine de mort, si elle existait encore formellement, faisait l’objet d’un moratoire depuis 1993. En venant dans cette prison, je reconnaissais les faits dans leur plénitude et l’histoire dans ce qu’elle avait de tragique. La presse, le lendemain, salua cette visite qu’elle comparait avec les déplacements à Sétif et Guelma de mes deux prédécesseurs. El Watan titra même: «Il ne faut pas minimiser le geste de l’ambassadeur de France».
De fait, le débat sur la peine de mort n’est pas clos en Algérie et on pourrait penser, si le droit de commenter ou de penser existait en Algérie en 2026, que la décision du chef de l’Etat algérien, pourrait à nouveau ouvrir un débat.
Cependant, dans cette affaire, ce qui est aussi en cause, c’est la gestion catastrophique des incendies en Algérie. En ce sens, la décision de rétablir l’application de la peine de mort pour les pyromanes est une décision «visible», forte, mais qui en réalité est un peu l’arbre qui cache la forêt. N’est-elle pas destinée à cacher les défaillances de l’Etat, son incurie et son incapacité à intervenir face aux incendies, notamment en Kabylie, région suspecte? Officiellement, ces gigantesques feux ont fait 12 morts et on a vu le premier ministre Sifi Ghrieb se rendre à Jijel, région particulièrement dévastée et s’incliner devant une fosse commune où auraient été enterrées les douze victimes. Des corps qui auraient pu être rendus à leurs familles s’il n’y en avait eu que 12. Car, les observateurs, les médecins estiment le nombre des victimes à probablement plusieurs centaines et non à 12. Les régions de Jijel et Bejaïa ont été particulièrement touchées. La visibilité de la décision présidentielle sur la peine de mort serait alors destinée à détourner le débat public: plus on parlera de cette mesure politique forte et moins l’opinion publique algérienne sera portée à s’indigner de la mauvaise gestion des secours.
En 2025, 32 wilayas avaient été touchées par les incendies; en 2022, rien que la wilaya d’El Tarf, à la frontière tunisienne, avait connu 37 morts et en 2021, plus de 90 personnes avaient péri dans les incendies de Kabylie. En détournant le débat, l’incendie en cache évidemment un autre, celui de la gouvernance et de la faillite de l’Etat en Algérie.




