Pourquoi l’Algérie est-elle intervenue au Niger?

Bernard Lugan.

ChroniquePour l’Algérie, le gazoduc transsaharien est une priorité car elle n’est pas en mesure, avec ses propres productions, de fournir l’UE qui s’est volontairement privée du gaz russe. Or, si le projet de gazoduc transsaharien aboutissait, l’Algérie pourrait exporter 30 milliards de m3 supplémentaires. Elle deviendrait alors le principal fournisseur de l’UE, ce qui changerait totalement ses moyens de pression sur cette dernière, notamment sur la question toujours prioritaire pour elle de la contestation de la marocanité du Sahara occidental.

Le 15/09/2026 à 11h00

En déployant quatre chasseurs Su‑30, un Il‑76 de transport, un Il‑78 ravitailleur et plusieurs hélicoptères au Niger, l’Algérie vient de rompre avec son dogme historique de non‑projection de son armée en dehors du territoire national. Il s’agit là d’un bouleversement de sa stratégie au Sahel. Pourquoi?

Après l’addition de ses échecs diplomatiques, Alger qui voulait reprendre l’initiative au Sahel hésitait entre deux options:

  1. Poursuivre son aide aux combattants indépendantistes touareg afin de conserver la main sur ses propres Touareg, une politique qui aurait eu pour conséquence d’acter sa rupture avec la Russie et de voir son projet de gazoduc transsaharien s’évaporer.
  2. Tout au contraire, se rallier à la stratégie russe de soutien aux pouvoirs militaires du Mali et du Niger, ce qui supposait de cesser de soutenir les forces qui leur étaient opposées, donc d’abandonner les Touareg.

Alger a finalement choisi la seconde option. Cette dernière s’est accélérée le 10 juillet 2026, au lendemain de la victoire russo-malienne à Anéfis, quand l’Algérie et le Mali annoncèrent le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens aux vols civils et militaires.

Pour Alger, le temps presse car le projet marocain de désenclavement du Sahel par l’Atlantique avance. Le 19 juillet 2026, lors d’un sommet ordinaire tenu à Freetown, les chefs d’État de la commission de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont en effet signé un accord intergouvernemental approuvant la construction d’un gazoduc littoral devant relier le Nigeria au Maroc et permettre l’exportation des productions des pays du littoral.

«L’Algérie abandonne de fait les Touareg qu’elle soutenait depuis des années, mais qui constituent aujourd’hui un obstacle à ses intérêts gaziers»

De plus, cette même CEDEAO a approuvé l’Initiative Atlantique, ce vaste projet marocain de désenclavement du Sahel à travers des routes menant au port de Dakhla au Sahara marocain. Au mois de juin 2026, l’aménagement de ce port destiné à être le «hub» de l’ouest africain sahélien, était à 60% d’avancement.

L’implication de l’Algérie aux côtés de la junte du Niger s’explique donc par trois grands faisceaux d’éléments:

  1. La nécessité de protéger ses intérêts énergétiques nouveaux,
  2. Son repositionnement géopolitique dans un Sahel en recomposition
  3. Sa compétition directe avec le Maroc à propos du tracé entre un gazoduc terrestre transsaharien depuis le Nigeria (projet algérien), et un gazoduc atlantique (projet marocain), deux projets qui structurent la nouvelle géopolitique du Sahel.

Pour l’Algérie, le gazoduc transsaharien est une priorité car elle n’est pas en mesure, avec ses propres productions, de fournir à l’UE, qui s’est volontairement privée du gaz russe, plus de 40 milliards de m3 de gaz par an, soit à peine 14% de sa consommation. Or, si le projet de gazoduc transsaharien aboutissait, l’Algérie pourrait exporter 30 milliards de m3 supplémentaires. Elle deviendrait alors le principal fournisseur de gaz de l’UE, ce qui changerait totalement ses moyens de pression sur cette dernière, notamment sur la question toujours prioritaire pour elle de la contestation de la marocanité du Sahara occidental. Pour s’attirer les bonnes grâces de Niamey, Alger multiplie donc les cadeaux: une centrale électrique, une coopération pétrolière, la modernisation des infrastructures énergétiques, la fourniture de kérosène, la livraison d’hélicoptères militaires et, maintenant, le soutien militaire.

L’Algérie a donc fait un choix. Elle abandonne de fait les Touareg qu’elle soutenait depuis des années, mais qui, aujourd’hui, constituent un obstacle à ses intérêts gaziers. Ce faisant, elle risque d’en perdre le contrôle. Le pari d’Alger est que, privés de base arrière, les Touareg sahéliens finiront par être marginalisés. Peut-être… Mais, le gazoduc transsaharien devra traverser leur territoire sur plus de 1.000 kilomètres.

Par Bernard Lugan
Le 15/09/2026 à 11h00