Les dirigeants du Parti populaire, à commencer par son président, Alberto Núñez Feijóo, la présidente de la Communauté de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, et le président de Ceuta, Juan Vivas, persistent à empoisonner les relations entre le Maroc et l’Espagne et à les pousser jusqu’à leurs limites. Soucieux de convaincre l’électorat espagnol qu’ils sont des responsables politiques à poigne, qu’ils «ne céderont pas» face au Maroc et qu’ils «ne baisseront pas leur pantalon», ils ont désormais décidé de porter leur campagne antimarocaine devant le Parlement européen. Sous l’impulsion du Parti populaire européen, celui-ci s’apprête à débattre d’une résolution visant à condamner le Maroc pour la prétendue «guerre hybride» qu’il aurait lancée contre l’Espagne.
Pendant ce temps, Silvia Intxaurrondo, présentatrice sur RTVE et l’une des rares journalistes qui exercent encore leur métier avec honnêteté, rigueur et scrupules, a mis au jour la campagne de désinformation dans laquelle une large partie des médias espagnols, notamment ceux de droite, sont engagés depuis six semaines afin d’imposer un récit fondé sur la prétendue implication directe du Maroc dans les événements survenus à Ceuta.

Le plus frappant est que ce récit perdure alors même que les documents du CNI déclassifiés par le gouvernement espagnol ne contiennent aucune accusation selon laquelle le Maroc aurait planifié, organisé ou coordonné une «guerre hybride». Pourtant, de nombreux médias en ont déformé le contenu pour le présenter comme la confirmation d’une conclusion qu’ils avaient déjà arrêtée à l’avance.
Au lieu de prendre acte de ce que disent les rapports du CNI et, à tout le moins, de tempérer son discours à l’égard d’un gouvernement avec lequel il pourrait être appelé à travailler à l’avenir, tant pour renforcer les liens bilatéraux que pour garantir la stabilité des frontières espagnoles face aux flux migratoires incessants, Feijóo a choisi la voie de l’escalade.
Dans un long entretien accordé au quotidien El Mundo le 13 septembre, le chef du PP a affirmé: «Même en sachant qu’il manque des informations, nous savons que le Maroc [est derrière] l’attaque hybride.» «Par action ou par omission. Le Maroc était au courant de ces déplacements, il en connaissait l’impact et ne les a pas empêchés», a-t-il ajouté.
Bien qu’il soit clairement établi que l’accord signé entre le Maroc et l’Espagne en 2007 sur le retour des mineurs non accompagnés, entré en vigueur en 2012, n’a été appliqué qu’une seule fois, en 2021, et que le Maroc n’est pas responsable de sa non-application, Feijóo a soutenu: «Si le Maroc n’accepte pas les retours, l’agression continue. Et, à mon avis, l’agression du Maroc se poursuit.»
Mais Feijóo, pas plus que ses collègues du PP, ne se soucie de la vérité ni du fait que l’opinion publique espagnole puisse être manipulée. Ce qui leur importe désormais, c’est de tirer un bénéfice politique de ce qui s’est passé à Ceuta, car Feijóo sait que transformer le Maroc en ennemi extérieur et se présenter comme l’homme qui va «le remettre à sa place» constitue un instrument électoral extrêmement efficace pour gagner des voix et acculer Pedro Sánchez.
Et cette campagne semble déjà porter ses fruits. Selon un sondage de 40dB réalisé pour El País et la Cadena SER, publié le 7 septembre, près de 90% des Espagnols attribuent au gouvernement marocain «beaucoup» ou «assez» de responsabilité dans l’entrée massive de migrants à Ceuta. Ce chiffre est particulièrement significatif, car il montre à quel point l’idée selon laquelle le Maroc serait responsable de ce qui s’est produit s’est enracinée dans l’opinion publique espagnole. Il convient toutefois de préciser que le sondage ne demandait pas si Rabat avait délibérément planifié, organisé ou coordonné ces entrées.
Ce que disent réellement les documents du CNI
L’entrée massive à Ceuta les 30 et 31 juillet, ainsi que la succession d’événements survenus à la frontière de cette enclave, ont été analysées dans un ensemble de 40 documents élaborés par différents organismes de sécurité de l’État espagnol, parmi lesquels la Guardia Civil, la Police nationale, le Centre de renseignement des forces armées (CIFAS) et le Centre national de renseignement (CNI). Au sein de cet ensemble documentaire, les rapports du CNI permettent de reconstituer avec une précision particulière une séquence très révélatrice des événements qui ont précédé et accompagné la crise de Ceuta. Or, la chronologie qui ressort de ces documents se révèle particulièrement accablante pour le récit qui s’est imposé dans une partie du débat public.
Dans sa note C/10266, datée du 27 juillet, le CNI mettait en garde contre l’augmentation de la pression migratoire sur Ceuta et Melilla et signalait l’effet potentiel de l’arrêt du Tribunal suprême publié le 8 juillet. Le service de renseignement avertissait que cet arrêt pouvait avoir «un impact très important sur les entrées irrégulières dans les villes autonomes, en particulier à Ceuta», où, selon ses propres données, 12.829 tentatives d’entrée à la nage avaient été enregistrées en 2025, dont seulement 431 avaient abouti.
Cette dernière donnée est fondamentale et, pourtant, elle est presque absente du récit médiatique. Si, sur près de 13.000 tentatives, seules 431 ont effectivement abouti, cela signifie que l’immense majorité d’entre elles ont échoué. Ce chiffre ne permet pas d’attribuer automatiquement tous ces échecs à l’action des forces marocaines, puisque d’autres facteurs ont pu intervenir. Mais il est difficilement compatible avec l’image d’une frontière marocaine systématiquement ouverte et d’autorités délibérément déterminées à faciliter les entrées irrégulières à Ceuta.
L’évaluation prospective du CNI allait, elle aussi, dans ce sens. Elle évoquait «l’engagement des autorités marocaines à empêcher le départ d’embarcations» et estimait que le «contrôle exercé par les autorités marocaines sur l’immigration irrégulière» continuerait de produire un «effet de contention». Selon le CNI, les entrées irrégulières en Espagne avaient, en outre, diminué de 33%, ajoutant que les arrivées irrégulières par voie maritime depuis les côtes algériennes restaient les plus nombreuses.
C’est précisément parce que le CNI connaissait l’importance de la coopération marocaine qu’il a décidé, le 29 juillet, face à une activité inhabituelle sur les réseaux sociaux, d’alerter ses homologues marocains. Ce jour-là, il a rédigé la note C/10399 après avoir détecté des appels diffusés sur WhatsApp et Facebook encourageant une entrée massive à Ceuta en profitant des célébrations de la Fête du Trône. Selon le CNI, cet appel circulait notamment dans un groupe WhatsApp baptisé «Assaut contre la clôture de Ceuta», ainsi que dans deux groupes Facebook totalisant plus de 180.000 abonnés. Les messages incitaient précisément à profiter du moment où les forces de sécurité marocaines seraient mobilisées par les célébrations. Les propos recueillis par le CNI lui-même sont particulièrement éloquents: «Celui qui veut passer a une dernière chance pendant les fêtes du Trône; à huit heures, les autorités seront distraites par les célébrations et les défilés.»
Ce détail est crucial. Ceux qui encourageaient l’entrée massive ne parlaient pas d’une quelconque complicité des forces de sécurité marocaines. Bien au contraire: ils incitaient à profiter du moment où celles-ci seraient distraites et où une partie de leurs effectifs serait mobilisée par les célébrations de la Fête du Trône.
Le fait que les services de renseignement espagnols aient eu conscience que les réseaux ayant planifié l’entrée massive à Ceuta entendaient précisément profiter de la Fête du Trône pour lancer l’assaut ressort également d’un message WhatsApp échangé, à 13h52 le 29 juillet, entre un membre du CNI affecté à Ceuta et le chef de cabinet du délégué du gouvernement dans la ville autonome. «Sur les réseaux sociaux, il y a un appel à prendre d’assaut la clôture et à passer par la mer demain à 20h. En profitant de la fête du Trône et du fait que leurs forces et corps de sécurité seront occupés. Il y a deux groupes différents totalisant 180.000 abonnés. Pour que tu te rendes compte de l’ampleur de la diffusion», a déclaré l’agent du CNI.
Face à ces informations, le CNI a décidé, le 29 juillet, d’alerter à la fois la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), le service de renseignement intérieur marocain, et la Direction générale des études et de la documentation (DGED), le service de renseignement extérieur. Dans le même temps, il en a informé la Guardia Civil. Autrement dit, le service de renseignement espagnol lui-même s’est tourné vers ses homologues marocains afin de tenter d’empêcher un événement que, selon le récit construit par la suite par le PP, Vox et certains médias, le Maroc aurait délibérément préparé.
Le langage employé dans le document que le CNI a adressé aux services de renseignement marocains le 29 juillet témoigne, en outre, du degré de confiance de ses agents envers leurs homologues marocains, ainsi que de leur reconnaissance de la coopération continue du Maroc dans la lutte contre les flux migratoires: «Si de nouvelles informations sur cette affaire sont obtenues, elles seront transmises en temps utile à votre service. Nous vous remercions pour votre collaboration inestimable et continue dans cette affaire», peut-on lire dans le document du CNI.
Cet élément soulève une question difficile à éluder pour ceux qui, à l’instar de Feijóo lui-même et des dirigeants de Vox, soutiennent que le Maroc avait planifié une «guerre hybride» contre l’Espagne. Si le CNI considérait les services de renseignement marocains comme des interlocuteurs qu’il convenait précisément d’alerter afin de prévenir ce qui risquait de se produire le lendemain, sur quels éléments concrets repose ensuite la thèse selon laquelle ces mêmes appareils d’État se seraient trouvés derrière l’opération? L’alerte ne constitue pas, à elle seule, une preuve absolue de l’absence de toute responsabilité d’un organisme marocain. Elle constitue néanmoins un élément difficile à concilier avec l’accusation catégorique d’une opération délibérément planifiée et coordonnée par Rabat.
Des forces débordées ne sont pas synonymes de «guerre hybride»
Ce qui s’est produit le lendemain ne cadre pas davantage avec cette thèse. Selon la documentation du CNI, le Maroc avait envoyé des «renforts» à la frontière, mais «le renforcement de la présence policière et des gendarmes marocains s’est révélé insuffisant pour contrôler la foule». Face à l’arrivée de centaines de personnes, les forces marocaines présentes sur le terrain «se sont retrouvées débordées et n’interviennent pas pour empêcher l’accès à la mer». Le rapport ajoute: «Le grand nombre de migrants maghrébins a dépassé la capacité de contrôle des quelques unités présentes dans la zone.»
Constatant que les unités de police, les gendarmes et les forces auxiliaires avaient été débordés par l’ampleur du rassemblement, les autorités marocaines ont envoyé, vers 13h30, «les premiers effectifs antiémeutes aux abords de Bab Sebta». Leur intervention n’est pas davantage parvenue à endiguer immédiatement le flux, et une partie importante des migrants s’est jetée à la mer pour contourner la digue à la nage.
Il est vrai que le CNI a également indiqué que «sur le plan opérationnel, aucune réaction proactive des autorités marocaines n’a été détectée face à la perte de contrôle de la situation». Mais constater une réaction insuffisante ou tardive face à une situation qui avait débordé les unités déployées ne revient pas à démontrer que le Maroc avait planifié, organisé ou coordonné une «guerre hybride» contre l’Espagne. Entre ces deux affirmations, il existe un gouffre qui ne peut être comblé qu’en apportant des preuves.
Un autre élément rend ce récit encore plus difficile à soutenir. Huit jours auparavant, le 22 juillet, la Guardia Civil avait partagé une note avec les institutions impliquées dans la lutte contre l’immigration irrégulière, dans laquelle elle relevait «une augmentation des collaborations fournies par la Marine royale marocaine lors des tentatives d’entrée à la nage dans les villes autonomes de Ceuta et Melilla, passant de 627 personnes interceptées la semaine dernière à 773 (+146)».
La même note indiquait, en outre, que la Gendarmerie marocaine avait arrêté à Nador l’un des trafiquants de personnes les plus recherchés. Et le 29 juillet, c’est-à-dire à la veille de l’entrée massive de migrants irréguliers à Ceuta, le Centre de coordination de la surveillance maritime des côtes et des frontières faisait état d’une «augmentation des collaborations fournies par la Marine marocaine», qui avait empêché 1.429 entrées à la nage à Ceuta, soit 482 de plus que la semaine précédente.
Même en pleine crise, un autre document du CNI, rédigé le 30 juillet, souligne que «les autorités marocaines semblent se montrer raisonnablement coopératives, bien que saturées par le nombre très élevé d’opérations de sauvetage».
Ces éléments affaiblissent également les analyses selon lesquelles le Maroc aurait décidé de ne plus respecter ses engagements envers le gouvernement espagnol en matière de lutte contre les flux migratoires à la suite de la visite de Pedro Sánchez en Algérie le 21 juillet ou de l’adoption, par la Commission de la justice du Congrès des députés, du projet de loi relatif à l’octroi de la nationalité espagnole aux Sahraouis nés au Sahara avant 1977. Si ces initiatives prises par l’Espagne avaient mécontenté le Maroc au point de le conduire à relâcher délibérément le contrôle migratoire comme moyen de pression, comment expliquer que les sources espagnoles elles-mêmes aient continué, jusqu’au 29 juillet, à constater la coopération marocaine dans l’endiguement de l’immigration irrégulière vers Ceuta, Melilla et les îles Canaries?
Le CNI identifie, en outre, un autre facteur essentiel pour comprendre l’ampleur prise par les événements. Dès le début des entrées, des témoignages de personnes ayant réussi à atteindre Ceuta ont commencé à circuler sur TikTok, affirmant qu’elles ne faisaient pas l’objet de refoulements à chaud. Selon le service de renseignement lui-même, ces informations ont renforcé «l’effet d’appel» et pouvaient multiplier les tentatives d’entrée à mesure que les images et les témoignages se propageaient sur les réseaux sociaux.
Selon les termes mêmes du CNI, «l’accélération du rythme des arrivées» résulte de l’interprétation de l’arrêt du Tribunal suprême du 8 juillet et de la création d’un «effet d’appel exponentiel» à partir du 22 juillet, après la publication de vidéos montrant «les réussites» de ceux qui étaient parvenus à Ceuta à la nage et n’avaient pas été refoulés.
À ce stade, une distinction essentielle s’impose. Le fait qu’il y ait eu des appels organisés, des recruteurs individuels et des réseaux numériques destinés à mobiliser des personnes vers Ceuta ne démontre nullement que l’État marocain se trouvait derrière eux. La question décisive n’est plus de savoir s’il y a eu une organisation préalable, ce que les documents espagnols eux-mêmes permettent de constater, mais de déterminer qui a organisé ces réseaux et s’il existe la moindre preuve permettant de relier leurs promoteurs aux autorités marocaines. Confondre organisation numérique et responsabilité étatique ne résout pas ce problème de preuve: cela revient simplement à l’éluder.
La séquence décrite par les documents espagnols eux-mêmes apparaît donc assez claire. D’abord, les autorités espagnoles ont pris conscience de l’augmentation de la pression migratoire. Ensuite, elles ont rédigé des rapports évoquant l’effet potentiel de l’arrêt du Tribunal suprême et l’existence d’appels massifs sur les réseaux sociaux visant à profiter de la Fête du Trône. Face à ces informations, le CNI a alerté les services de renseignement marocains et le Maroc a renforcé son dispositif de sécurité autour de la frontière.
Cependant, face à un nombre inédit de personnes cherchant à gagner Ceuta, les forces de sécurité marocaines se sont retrouvées débordées. Les autorités ont alors déployé des unités antiémeutes, mais, face à «l’effet d’appel» généré par l’interprétation de l’arrêt du Tribunal suprême et par la diffusion de témoignages de personnes ayant réussi à entrer sans être immédiatement refoulées, les dispositifs marocains se sont révélés insuffisants.
Où se trouve, dans toute cette séquence, la preuve d’une «guerre hybride» planifiée par le Maroc? Comment peut-on sérieusement soutenir que le Maroc préparait délibérément une opération contre l’Espagne alors que ses forces interceptaient des centaines de personnes, intensifiaient leur coopération avec la Guardia Civil, arrêtaient des trafiquants, renforçaient le dispositif frontalier et que ses services de renseignement recevaient du CNI lui-même une alerte précisément destinée à empêcher l’entrée massive?
D’abord le verdict, ensuite les preuves
On peut débattre de la rapidité de la réaction marocaine, du nombre d’effectifs déployés ou des éventuelles erreurs opérationnelles commises. Dans son évaluation de l’action des forces de sécurité marocaines à 13h le 30 juillet, le CIFAS lui-même est allé jusqu’à envisager l’hypothèse selon laquelle celles-ci «auraient agi de manière négligente ou passive». Toutefois, dans le même temps, il estimait qu’«il est très probable que les autorités marocaines ne favorisent pas activement la vague migratoire».
Tout cela est légitime. Ce qui ne l’est pas, c’est de transformer, sans apporter de preuves, une insuffisance opérationnelle ou une réaction tardive en démonstration du fait que le Maroc aurait délibérément organisé une «guerre hybride». Mais le PP, Vox et la majorité des médias espagnols semblent avoir inversé la méthode: ils ont d’abord prononcé le verdict, puis ont cherché dans les documents toute phrase susceptible d’être utilisée pour le justifier. Ils entendent désormais exporter ce même récit au Parlement européen.
Le problème, pour eux, est que plus on lit les documents du CNI dans leur ensemble, au lieu de se limiter aux seules phrases soigneusement sélectionnées pour alimenter les gros titres, plus il devient difficile de les faire entrer dans le cadre de l’accusation qu’ils tentent depuis six semaines d’imposer à l’opinion publique espagnole: celle selon laquelle le Maroc aurait lancé une «guerre hybride» contre l’Espagne.
La documentation disponible permet de débattre d’erreurs, de retards, d’insuffisances et même d’épisodes de possible passivité. Elle permet également de constater que des réseaux et des individus ont organisé et amplifié des appels à entrer à Ceuta. Ce qu’elle ne permet toujours pas de faire, sans franchir un saut que les preuves ne permettent pas de soutenir, c’est de transformer l’ensemble de ces éléments en démonstration d’une opération étatique conçue, dirigée et coordonnée par le Maroc. Tant que ce maillon continuera de manquer, l’accusation de «guerre hybride» ressemblera bien davantage à un verdict politique à la recherche de preuves qu’à une conclusion tirée de celles-ci.




