En cette fin du mois d’août 2026, l’Algérie traverse l’une des crises les plus sombres de son histoire récente, ravagée par une vague d’incendies d’une violence inouïe qui a frappé plus de treize wilayas. Au cœur du sinistre, la wilaya de Jijel s’impose comme le martyr absolu de ce drame, concentrant l’essentiel des pertes humaines. Mais au-delà des montagnes incendiées et de la désolation, une seconde tragédie se joue à huis clos: celle du mensonge d’État, de l’anonymat imposé aux morts et d’un silence officiel assourdissant sur l’étendue du drame et le nombre de victimes.
Alors que les autorités s’évertuent à taire la portée du désastre pour sauvegarder un discours de façade, les recoupements issus de sources sécuritaires, hospitalières et de témoins locaux, rapportés par des journalistes indépendants, convergent vers une estimation terrifiante: le bilan des victimes dépasserait les 300 morts. Mais pour le régime, il est toujours figé à 12 décès et ce, depuis le début des incendies.
Macabre, le chiffre réel est appelé à augmenter. Même le porte-voix officieux du régime, le youtubeur Saïd Bensdira, pourtant prompt à défendre l’indéfendable au nom du Système et de l’Etat profond algérien, n’a pu se retenir. Après un long silence, il a fini par dénoncer la faillite totale dans la gestion de la catastrophe, où la multiplicité des causes de décès renvoie inévitablement à la responsabilité des pouvoirs publics.
La dignité bafouée
Au drame d’avoir perdu un être cher s’ajoute l’outrage de la déshumanisation post-mortem. Face à l’engorgement des morgues et à l’incapacité de gérer la crise, l’État a sombré dans l’expéditif. Dans une commune sinistrée, 20 victimes y ont été inhumées dans la précipitation. Dix dans une fosse commune et dix autres juste en face. Sur les stèles improvisées, aucun nom, aucune date de naissance ni de décès, mais de simples numéros d’enregistrement anonymes.
Des familles entières subissent le choc d’un deuil confisqué. Malgré les démarches harassantes des proches pour obtenir les autorisations juridico-bureaucratiques (visa du médecin légiste, aval de la gendarmerie, accord du procureur de la République), la réponse des autorités face à l’urgence a été le nivellement par l’anonymat.
Plus absurde encore: lors de la visite du ministre de l’Intérieur à l’hôpital d’El-Milia, la délivrance des dépouilles aux familles a été suspendue plusieurs heures pour des motifs de protocole, rajoutant de l’amertume à la douleur. Faute de moyens, des corps ont été transportés à bord de camions réfrigérés destinés aux produits alimentaires.
Pour empêcher que l’ampleur de la catastrophe ne vienne fissurer le récit officiel, le régime a imposé une véritable chape de plomb. Les médias publics et privés (télévisions, presse écrite, sites d’information) ont reçu des consignes strictes: interdiction totale de publier des reportages sur le terrain, de donner la parole aux familles des victimes ou de communiquer sur l’évolution du décompte mortel. La consigne est d’évacuer la dimension humaine.
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En lieu et place, des annonces, encore des annonces. Comme celle de…rétablir la peine de mort contre les personnes impliquées dans les incendies de forêt, le seul ordre concret ayant émané du président Abdelmadjid Tebboune, hier dimanche lors d’une réunion «consacrée aux mesures nécessaires de gestion des effets des récents incendies».
Pour tout le reste, circulez, il n’y a rien à voir. Les médias officiels annoncent même la fin (ou presque) des feux de forêts.
Face à ce vide médiatique, le deuil et l’information ont migré sur les réseaux sociaux. C’est grâce aux récits poignants de journalistes et aux avis de décès publiés par les citoyens, notamment à Jijel, que la réalité du drame affleure. Les vidéos d’enterrements collectifs et les témoignages de familles ayant perdu des proches circulent sous le manteau numérique, formant le seul registre de la mémoire nationale face à la censure du pouvoir.
L’incompétence systémique
Le constat le plus accablant réside dans le fait que la grande majorité de ces décès n’était pas une fatalité inéluctable. Dans un pays doté sur le papier de ressources financières suffisantes, des mécanismes de prévention et de gestion de la crise auraient pu être activés. Alors que Météo Algérie avait émis des bulletins alerte canicule et vents chauds, et que la cartographie des zones à risque (Jijel, Béjaïa, Skikda) était parfaitement documentée depuis les drames de 2021, aucun plan d’évacuation préventive massif n’a été déployé. Malgré les promesses faites cinq ans plus tôt après la tragédie de Kabylie, le manque de casernes avancées, le faible réseau d’alerte des populations et les retards dans l’acquisition d’avions bombardiers d’eau ont laissé les populations civiles encerclées par les flammes, isolées et sans secours à temps.
Pourquoi une telle obstination à taire les chiffres? Pour le régime en place, reconnaître le bilan réel équivaudrait à admettre l’échec cuisant de sa politique de prévention et de protection. Par crainte d’associer le pays à un record macabre sur la scène méditerranéenne et d’avoir à rendre des comptes sur la gestion des deniers publics et des secours, le choix a été fait d’escamoter la réalité.
Pour détourner l’attention des Algériens quant au drame qui se joue sous leurs yeux, les médias à la solde du régime, l’agence officielle APS en premier, préfèrent s’en prendre violemment à TF1 et France Télévisions, les accusant de préparer des reportages sur l’homme d’affaires Ayoub Aissiou, que l’Algérie veut voir extradé d’Espagne.
Ou encore confectionner à coups de rafistolage toute une actualité sur le narcotrafic en Europe pour tirer sur le Maroc.
En refusant d’accorder une reconnaissance publique et officielle aux disparus, l’État ne commet pas seulement une omission volontaire censée atténuer la gravité de ses manquements. Il se rend coupable d’une impardonnable faute politique et morale, s’apparentant à une forme de non-assistance à personne en danger et d’effacement de la mémoire. Dans la tragédie actuelle, un minimum de vérité est devenu le dernier espace de dignité. Mais même cela, le régime le refuse aux Algériens.




