Impuissance et complot: la fumée de la propagande pour cacher celle des incendies…

Un homme inspecte sa maison endommagée après qu'elle a été détruite par un incendie de forêt à Bordj T'har, une ville et commune de la province de Jijel, dans le nord-est de l'Algérie, le 27 août 2026.

Un homme inspecte sa maison endommagée après qu'elle a été détruite par un incendie de forêt à Bordj T'har, une ville et commune de la province de Jijel, dans le nord-est de l'Algérie, le 27 août 2026.. AFP or licensors

TribuneLe système a perfectionné l’art de transformer chaque difficulté nationale en menace extérieure. Le citoyen n’a pas à se demander pourquoi l’État n’a pas suffisamment anticipé. On lui fournit une réponse beaucoup plus simple: c’est la faute des autres. Cette mécanique présente un avantage considérable. Elle permet de ne jamais rendre de comptes.

Le 01/09/2026 à 13h54

Je regarde rarement les informations algériennes — celles de la télévision officielle, s’entend. En revanche, mieux vaut se tourner vers les médias d’opposition présents sur les réseaux sociaux, où l’on apprend beaucoup de ce qui se passe réellement de l’autre côté de la frontière.

Cette fois, les incendies d’une ampleur exceptionnelle qui ravagent le pays m’ont incité à me tourner vers la source qui, dans un monde normal, devrait être la première à en rendre compte: la télévision publique. Les opposants évoquent des centaines de victimes, des milliers d’hectares détruits et du bétail calciné. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que le principal événement retenu par la télévision algérienne était la visite du chef de l’État à un brûlé léger, hospitalisé! Un micro opportunément placé là a, comme par hasard, capté les propos du «vaillant» président. Celui-ci annonce l’ouverture d’une enquête afin de déterminer l’origine du sinistre. Très bien, jusqu’ici.

Mais il poursuit sur un ton pour le moins loufoque, laissant entendre qu’il ne pourrait s’agir que d’un acte criminel. Puis, il pousse un soupir et esquisse une mimique digne d’Alberto Mastroianni, comme pour suggérer que la responsabilité viendrait forcément de l’étranger.

Le signal est donné, et officiellement donné.

Dans quelques jours, la télévision publique montrera probablement douze hommes menottés face à un mur, encadrés par les forces spéciales. Voilà comment fonctionne le système. Les coupables seront trouvés: des Algériens de Kabylie affiliés au MAK, auxquels s’ajouteront quatre Marocains entrés clandestinement sur le territoire. Des agents du Makhzen, évidemment. On aura découvert sur eux des documents prouvant qu’ils étaient téléguidés par les services secrets israéliens, avec un financement émirati.

Pauvre Algérie: le monde entier lui envie ce qu’elle est, et les ennemis affluent de toutes parts. C’est le scénario attendu. Dans ce système, c’est même devenu presque une normalité.

Pour enfoncer le clou, voilà que le vaillant président fait une nouvelle sortie, encore plus étonnante: il demande que, dans les quinze jours, le Code pénal soit amendé afin d’y réintroduire, avec insistance, la peine de mort contre, dit-il, les pyromanes. On peut d’ores et déjà imaginer, hélas, le nombre d’innocents auxquels on fera porter le chapeau.

Plutôt que de s’interroger sur l’impuissance de l’État face aux incendies, faute manifeste de moyens, alors que les dépenses militaires avoisineraient les 25 milliards de dollars; plutôt que de dresser un bilan précis des victimes et de la gestion de la crise, la très crédible télévision nationale reviendra rapidement à son sujet favori: ce qui se passe au Maroc voisin, là où tous les malheurs se concentrent. Le peuple voisin est encore plus malheureux et les problèmes sont plus graves ailleurs.

Les Marocains vont certainement disparaître bientôt, pour faire court.

Toutes les calamités qui frappent «l’autre monde» ont leur responsable désigné. On retrouve ici un vieux mécanisme, presque devenu une discipline olympique du pouvoir algérien: quand le réel devient embarrassant, chercher un responsable ailleurs.

Les incendies ravagent le pays? Il faut trouver qui les a allumés.

Les victimes s’accumulent? Il faut identifier ceux qui les auraient provoquées.

Les moyens manquent, les forêts partent en fumée? Il faut surtout éviter de demander pourquoi.

Mais attention à ne pas poser la question qui fâche: qu’a fait l’État avant, pendant et après le déclenchement des incendies?

Il est toujours plus confortable d’accuser un mystérieux ennemi extérieur que de reconnaître une défaillance intérieure.

L’ennemi est partout. Il est marocain, sioniste, français, émirati, kabyle, souvent les cinq à la fois. Il complote depuis les montagnes, les capitales étrangères et, à ce rythme, jusque dans les nuages qui passent au-dessus du pays.

Le scénario est bien rodé: un incendie se déclare, on s’indigne, on s’étonne, on se lamente, on joue à la victime. Une enquête est ouverte, quelques jours passent, puis vient le grand moment télévisuel: des images de suspects face à un mur, les commentaires graves d’une présentatrice vêtue de vert, une musique anxiogène et un vocabulaire militaire. La signature de l’armée même dans les informations…

Le complot est démasqué. Fin de l’épisode. En attendant le suivant. La fréquence est d’une intensité étonnante. Unique au monde.

Surtout, ne pas parler de Canadair, de prévention, d’entretien des forêts. Encore moins du montant colossal consacré à l’armée, pour rien. Poser ces questions reviendrait à faire quelque chose de terriblement subversif: parler de gouvernance. Le sujet est beaucoup moins télégénique que le complot. La loi sur le terrorisme englobe également ce genre de propos. Évoquer ces questions est synonyme de connivence et d’intelligence avec les forces ennemies.

Le système a perfectionné l’art de transformer chaque difficulté nationale en menace extérieure. Le citoyen n’a pas à se demander pourquoi l’État n’a pas suffisamment anticipé. On lui fournit une réponse beaucoup plus simple: c’est la faute des autres.

Cette mécanique présente un avantage considérable. Elle permet de ne jamais rendre de comptes.

«Un État ne se mesure pas uniquement au nombre de chars dans ses casernes, ni à la longueur de ses défilés militaires, avec leurs camions et leurs chars avançant en file indienne. Il se mesure aussi à sa capacité à sauver une famille piégée par les flammes, à intervenir rapidement pour sauver des vies, à disposer d’équipements adaptés, à publier des bilans transparents et à accompagner les sinistrés après la catastrophe.»

—  Aziz Daouda

Si l’économie va mal, c’est à cause des ennemis.

Si le chômage persiste, c’est à cause des ennemis.

Si les pénuries se prolongent, c’est à cause des ennemis.

Si les incendies ravagent les forêts et brûlent vifs de pauvres citoyens ainsi que leur bétail, c’est encore à cause des ennemis.

Mais il y a plus triste encore. Ce discours finit par insulter le peuple auquel il s’adresse. Il suppose que celui-ci serait incapable de regarder le pays avec lucidité, de poser des questions et de demander des comptes. Incapable, aussi, de constater qu’un État qui consacre des sommes considérables à son armée doit être capable de protéger ses citoyens contre les catastrophes, en premier lieu.

Un État ne se mesure pas uniquement au nombre de chars dans ses casernes, ni à la longueur de ses défilés militaires, avec leurs camions et leurs chars avançant en file indienne. Il se mesure aussi à sa capacité à sauver une famille piégée par les flammes, à intervenir rapidement pour sauver des vies, à disposer d’équipements adaptés, à publier des bilans transparents et à accompagner les sinistrés après la catastrophe.

Surtout, il doit pouvoir dire: «Nous avons peut-être mal fait. Voici ce que nous allons corriger». Dans beaucoup de pays, cette phrase relève de la responsabilité politique ordinaire. Dans certains systèmes, heureusement de moins en moins nombreux, elle semble relever de la science-fiction.

On préfère donc le scénario du complot. Et pendant que les forêts brûlent, on rallume les projecteurs sur le Maroc. À la télévision algérienne, il existe une sorte de loi physique. Quel que soit le sujet, le Maroc finit toujours par apparaître, et plus d’une fois dans le même téléjournal.

Un incendie? Le Maroc.

Une crise diplomatique? Le Maroc.

Une difficulté économique? Le Maroc.

Une polémique intérieure? Le Maroc.

Une mauvaise récolte? Il ne manquerait plus que le Maroc soit accusé de la sécheresse. On pourrait presque imaginer un présentateur annoncer: «Un astéroïde vient de frôler la Terre. Une enquête est en cours. Les autorités n’excluent pas une implication marocaine».

Le téléspectateur, désormais habitué, ne rirait même plus.

C’est peut-être là le plus grand danger de cette propagande. Elle finit par banaliser l’absurde.

À force de répéter que le pays est encerclé d’ennemis, on enferme les citoyens dans une forteresse mentale. À force de désigner l’étranger, on évite de regarder l’intérieur. À force de parler du voisin, on ne parle plus de soi.

Et à force de chercher partout des saboteurs, on oublie que certaines catastrophes n’ont besoin d’aucun complot pour se produire. Elles ont seulement besoin d’un État imprévoyant, de moyens insuffisants, d’une dose d’incompétence, d’une mauvaise coordination et d’une communication qui préfère le récit héroïque au bilan précis.

Par Aziz Daouda
Le 01/09/2026 à 13h54