Le documentaire de trop: quand la propagande tourne au vaudeville

Les élections présidentielles algériennes ont été reportées.

Lors d'une campagne de boycott des élections en Algérie.

Lorsqu’un État affirme avoir découvert une opération internationale mêlant le Maroc, Israël, le MAK et des infiltrés clandestins, il élève lui-même le niveau d’exigence. Il ne peut ensuite demander au public de croire à l’affaire simplement parce que la télévision nationale l’a racontée.

Le 19/08/2026 à 16h00

Il y a des opérations de communication qui échouent si spectaculairement qu’elles finissent par produire exactement l’effet inverse de celui recherché. Le dernier épisode de la guerre médiatique que l’Algérie semble se livrer à elle-même appartient visiblement à cette catégorie.

Selon un récit diffusé par la télévision algérienne, un complot d’une extraordinaire sophistication aurait été déjoué par les puissants services de l’armée: des ressortissants marocains seraient entrés clandestinement en Algérie pour saboter le processus électoral en Kabylie, en coordination avec le MAK, Israël et, bien sûr, le Maroc. Le scénario est complet: infiltration, organisation séparatiste, puissance étrangère, services secrets et coup de maître.

La presse algérienne a relayé sans sourciller l’arrestation de six personnes présentées comme membres du MAK, dont quatre ressortissants marocains en situation irrégulière, disent-ils. Une affaire gravissime. Mais encore faut-il que les preuves soient à la hauteur du récit. C’est précisément là que commence le malaise.

Le documentaire reprend une vieille mécanique de la communication politique algérienne: présenter devant les caméras des personnes arrêtées, leur faire raconter leur supposée implication dans un vaste complot, puis laisser entendre que leurs «aveux» suffisent à démontrer l’existence de la conspiration. En 2021, puis en décembre 2025, la télévision algérienne avait déjà diffusé des documentaires similaires mettant en scène des «membres du MAK» liés au Maroc et à Israël. Le spectateur algérien connaît donc le genre.

Cette fois-ci, quelque chose a dérapé: l’accent. Un homme est présenté comme un Marocain ayant pénétré clandestinement en Algérie. Face caméra, il explique son départ du Maroc, décrit une société marquée par les inégalités et affirme que l’Algérie l’aurait «sauvé». Objectif: faire croire aux Algériens qu’ils vivent mieux que leurs voisins marocains. Sauf que pour beaucoup d’Algériens habitués aux différences entre les parlers maghrébins, l’accent présenté comme marocain paraît pour le moins… beaucoup algérien.

Cela ne constitue évidemment pas, à lui seul, une preuve. Mais dans un documentaire dont toute la démonstration repose sur l’identité et le parcours des protagonistes, cette incohérence mérite au minimum une explication. D’autant qu’elle sème un doute que le documentaire aurait facilement pu éviter par un travail élémentaire de maquillage et de traitement de la voix.

C’est ici qu’apparaît une autre version de l’histoire, beaucoup plus prosaïque. Selon cette version, les personnes présentées comme des agents infiltrés seraient en réalité des ouvriers du bâtiment ayant effectué des travaux au domicile d’un officier supérieur de l’armée algérienne. Plutôt que de les payer, cet officier aurait préféré transformer de simples ouvriers en protagonistes d’une gigantesque affaire de subversion.

Soyons clairs: cette version doit être documentée avant d’être présentée comme un fait. Cependant, elle pose une question fondamentale: pourquoi les autorités algériennes ne publient-elles pas les éléments matériels permettant de vérifier les accusations?

Dans une affaire aussi grave, il ne suffit pas de montrer des personnes face caméra. Il faut produire des preuves: communications interceptées, transferts d’argent, contacts identifiables avec le MAK, déplacements, documents, traces numériques. Bref, tout ce qui permet de transformer un récit télévisuel en dossier judiciaire.

Une presse sérieuse devrait être extrêmement prudente avec les aveux obtenus dans un environnement contrôlé par les autorités. Un individu filmé dans une pièce, face à une caméra officielle, racontant exactement le scénario attendu par les enquêteurs, ne constitue pas, en soi, une preuve indépendante. C’est précisément pour cela que la justice moderne repose sur la confrontation des éléments de preuve, les expertises et le contrôle judiciaire. Sinon, la télévision devient le tribunal.

Le précédent de 2021 est instructif. À l’époque déjà, la télévision algérienne avait diffusé un documentaire présentant des personnes arrêtées comme membres d’un réseau terroriste lié au MAK, au Maroc et à Israël. Des médias marocains avaient contesté la version officielle et dénoncé une mise en scène. Depuis, silence.

Le véritable problème de cette histoire n’est finalement même pas le Maroc ou Israël. C’est la crédibilité de l’État algérien. Lorsqu’un État affirme avoir découvert une opération internationale mêlant le Maroc, Israël, le MAK et des infiltrés clandestins, il élève lui-même le niveau d’exigence. Il ne peut ensuite demander au public de croire à l’affaire simplement parce que la télévision nationale l’a racontée.

Au lieu de faire peur au Maroc, cela fait rire les réseaux sociaux. Au lieu de démontrer la puissance des services de sécurité, cela suscite des questions sur leur efficacité et la qualité du renseignement. Au lieu de montrer un État confronté à une menace sophistiquée, cela donne l’impression d’une administration qui aurait besoin d’inventer un ennemi extérieur pour expliquer ses propres problèmes intérieurs.

A force de voir le Maroc, Israël et le MAK derrière chaque difficulté algérienne, le pouvoir algérien finit par donner au Maroc une importance presque surnaturelle. Une sorte de superpuissance clandestine capable d’envoyer des maçons traverser clandestinement une frontière, infiltrer la Kabylie, rejoindre le MAK, recevoir des instructions israéliennes et, accessoirement, saboter des élections.

Manque seulement James Bond.

Il existe cependant un moyen très simple de faire taire toutes les moqueries: publier les preuves. Pas les témoignages télévisés. Pas les confessions scénarisées. Les preuves: identités vérifiées, parcours migratoire, dossiers judiciaires, téléphones saisis, conversations, flux financiers, contacts avec les dirigeants du MAK, matériel utilisé, chronologie précise des faits.

Si la version des maçons et du différend salarial est fausse, il devrait être relativement facile de la démonter. Si elle est vraie, alors le scandale ne sera plus celui imaginé par le documentaire. Il sera infiniment plus grave.

Transformer un banal conflit entre un employeur et des ouvriers en complot international ne serait plus seulement ridicule. Ce serait la démonstration d’une dérive inquiétante: celle d’un système qui ne sait plus résoudre ses problèmes sans leur fabriquer un ennemi.

Une chose demeure certaine: un État moderne ne devrait jamais demander à ses citoyens de croire à une histoire simplement parce qu’elle passe à la télévision.

Par Aziz Daouda
Le 19/08/2026 à 16h00