L’affaire survenue à Fnideq le 15 août est révélatrice. Les autorités marocaines ont demandé aux équipes de RTVE et de l’agence EFE de quitter la ville alors qu’elles couvraient, à leur manière et selon un narratif tendancieux, la situation à proximité de la frontière avec Sebta. Les deux médias ont protesté, dénonçant une atteinte au droit à l’information. Le gouvernement espagnol a, lui aussi, réagi et indiqué qu’il cherchait une solution par la voie diplomatique.
Défendre ses journalistes est parfaitement légitime. La liberté de la presse mérite d’être défendue partout, sans exception, mais précisément partout et en toutes circonstances. Et c’est là que commence le problème.
Quelques jours auparavant, une équipe de la chaîne marocaine 2M, chaîne appartenant à l’État, avait rencontré de sérieuses difficultés à Sebta. Son matériel avait été confisqué, alors même que les journalistes avaient rempli toutes les conditions nécessaires à l’exercice de leur travail. L’affaire avait été pudiquement qualifiée de «harcèlement» par l’équipe marocaine.
Où étaient alors les grandes indignations espagnoles? Où étaient les communiqués solennels dénonçant cette grave atteinte à la liberté de la presse? Où étaient les rappels à l’ordre sur la liberté d’informer? Où était le gouvernement espagnol pour demander des explications aux autorités de Sebta?
Silence. Rien. Nada.
Et ce n’est pas tout.
Un journaliste du site Hiba Press a également été agressé par des policiers espagnols; oui, agressé à Sebta par des représentants de l’État en uniforme dans l’exercice de sa fonction. Là encore, la grande machine médiatique espagnole n’a pas manifesté la même indignation que celle déclenchée par l’expulsion des journalistes d’EFE et de RTVE.
Silence. Rien. Nada.
Deux journalistes espagnols empêchés de travailler au Maroc: scandale.
Un journaliste marocain agressé à Sebta: affaire secondaire.
Du matériel marocain confisqué, toujours à Sebta: pas grave.
Voilà le véritable problème.
Il ne s’agit pas de défendre la décision marocaine d’expulser des journalistes espagnols. Une démocratie solide doit pouvoir accepter la critique, y compris celle de ses décisions et comportements. La liberté d’informer doit être protégée. Mais la liberté de circulation de journalistes, comme celle de couvrir les faits, entre autres, ne peut pas être une valeur à sens unique.
Elle ne peut pas fonctionner comme un privilège accordé aux journalistes européens et comme une faveur consentie, de temps à autre, aux journalistes marocains et d’ailleurs.
L’Espagne ne peut pas réclamer pour ses journalistes au Maroc des garanties qu’elle ne semble pas toujours disposée à accorder aux journalistes marocains, notamment dans les enclaves occupées de Sebta et de Melilia.
C’est précisément ce genre de comportement qui nourrit le sentiment d’un «deux poids, deux mesures».
«L’Europe aime beaucoup donner des leçons. Elle parle de démocratie, d’État de droit, de droits humains, de liberté d’expression et de pluralisme. Ces valeurs sont légitimes et ont vocation à être universelles. Mais elles perdent leur crédibilité lorsqu’elles sont appliquées selon une géométrie variable.»
— Aziz Daouda
Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez révélateur dans le vocabulaire utilisé par certains médias espagnols. RTVE parle de «Castillejos» pour désigner la ville de Fnideq.
Pourquoi cette insistance?
Fnideq est le nom de cette ville marocaine à proximité immédiate de Sebta. L’emploi systématique de «Castillejos» n’est pas seulement une question de terminologie lorsqu’il s’inscrit dans une représentation historique où la présence espagnole sur cette rive est présentée comme allant de soi. Il serait temps, là aussi, de sortir de ces réflexes coloniaux d’un autre âge. D’ailleurs, dans un commentaire sur X, un espagnol, signant Pako_mer, dira: Castillejos ESPAGNOL!! nous le reprendrons aux moromierdas. Rien que cela.
La réciprocité n’est pas une menace. Loin de là. C’est une règle élémentaire des relations internationales. Le fait d’avoir empêché des journalistes marocains de travailler à Sebta ne pouvait aboutir qu’à l’empêchement réciproque de journalistes espagnols de travailler à Fnideq.
Si les journalistes espagnols doivent pouvoir travailler au Maroc, les journalistes marocains doivent pouvoir travailler en Espagne, et particulièrement à Sebta et à Melilia, territoires dont la situation politique et historique est précisément au cœur des relations entre les deux pays.
Si Madrid exige que Rabat respecte la liberté de la presse, Rabat est parfaitement fondé à demander la même chose à Madrid.
Si le gouvernement espagnol intervient lorsqu’un journaliste d’EFE ou de RTVE rencontre un obstacle, il devrait également intervenir lorsqu’un journaliste marocain est empêché, agressé ou privé de son matériel. Sinon, il ne s’agit plus de défendre un principe, mais un intérêt: celui de véhiculer un narratif tendancieux.
Et cette différence est fondamentale.
L’Europe aime beaucoup donner des leçons. Elle parle de démocratie, d’État de droit, de droits humains, de liberté d’expression et de pluralisme. Ces valeurs sont légitimes et ont vocation à être universelles. Mais elles perdent leur crédibilité lorsqu’elles sont appliquées selon une géométrie variable.
On ne peut pas demander au Maroc d’être irréprochable tout en considérant comme négligeables les mêmes comportements lorsqu’ils se produisent sur le territoire espagnol.
La relation entre le Maroc et l’Espagne a suffisamment mûri pour sortir de cette logique infantile.
Madrid et Rabat ont besoin l’un de l’autre. Ils coopèrent dans les domaines de l’immigration, de la sécurité, de l’économie, de l’énergie, du commerce et lors des grands rendez-vous internationaux. Cette relation ne peut être durable que si elle repose sur le respect mutuel. Certains responsables espagnols, véritablement responsables, ne cessent d’ailleurs de le répéter depuis le début de la crise.
Le respect mutuel commence par une règle simple: ce qui est inacceptable lorsqu’un journaliste espagnol en est victime doit l’être tout autant lorsqu’il s’agit d’un journaliste marocain. La liberté de la presse n’a pas de nationalité. Elle ne doit pas non plus être soumise à un «deux poids, deux mesures».
Alors, oui, l’Espagne a parfaitement le droit de protester lorsque ses journalistes sont expulsés de Fnideq. Mais avant de donner des leçons au Maroc, elle devrait peut-être regarder ce qui se passe à Sebta et demander aux maîtres chanteurs sur place de rendre des comptes sur les exactions que subissent les enfants dans ce territoire occupé, ainsi que des explications sur l’empêchement de journalistes marocains de couvrir la situation. Elle devrait appliquer à ses propres actes les principes qu’elle exige des autres.
Les leçons, lorsqu’elles ne sont pas réciproques, perdent leur valeur. La presse libre, elle, ne devrait connaître ni frontière ni nationalité.




