Madame la cheffe

Karim Boukhari.

ChroniqueAlors oui, la nomination d’El Mansouri n’est qu’un symbole. Mais qui a dit que les symboles ne faisaient pas avancer les bonnes causes?

Le 03/10/2026 à 10h01

La première chose à laquelle j’ai pensé, en apprenant la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement, n’a rien de glorieux. Je voulais écrire un petit texte rapide et je me suis demandé, bêtement: «Voyons, faut-il mettre le mot ‘chef’ au féminin? Madame la cheffe ou madame le chef?»

D’autres, obligés de réagir dans le feu de l’action, se sont sans doute heurtés à la même équation. Faut-il, oui ou non, passer au féminin?

Ce n’est pas une affaire de grammaire mais de mœurs, de culture, de réflexes. Nous n’avons pas l’habitude. Nous venons d’un pays qui n’a pas l’habitude. Nous devons apprendre. Apprendre quoi, me direz-vous? À conjuguer au féminin. C’est une chose nouvelle, inédite, à laquelle nous n’étions pas préparés. On l’attendait pourtant. Mais à force d’attendre, on finit par oublier…

Alors j’ai cherché. J’ai fait ce qu’on appelle un benchmark: regarder comment font les autres, ceux qui n’ont pas attendu 2026 pour être gouvernés par une femme. J’en ai profité pour vérifier s’il fallait dire «Madame le Premier ministre» ou «la Première ministre». Ailleurs, la question est tranchée depuis longtemps et plus personne n’en fait une affaire.

Il n’empêche: rien ne garantissait que les nôtres suivraient le mouvement. Au nom de l’exception marocaine, ils étaient bien capables de s’en tenir à «madame le chef du gouvernement».

J’ai dû attendre le communiqué officiel, relayé par l’agence MAP, pour pousser un ouf de soulagement. Cheffe du gouvernement, noir sur blanc. On conjuguera au féminin, mon frère. Enfin!

Parmi mes amis progressistes, certains ne comprennent pas mon enthousiasme. «Le bus est désormais conduit par une femme, et alors?» me disent-ils. Ils veulent un changement profond, pas un symbole. Je les entends. Mais pour moi, ce symbole-là veut dire beaucoup.

«Cela fait une quarantaine d’années que je suis de près les affaires politiques de mon pays. Et c’est seulement la deuxième fois que je suis ému par la nomination d’un nouveau chef de l’exécutif.»

—  Karim Boukhari

Bien sûr, on ne signera pas de chèque en blanc à madame El Mansouri ni à son gouvernement, quand il verra le jour. On la jugera sur ses actes, comme les autres. Mais à chaque jour suffit sa peine. Et ses joies.

Je pense à celles et ceux qui ont défilé à Casablanca, le 12 mars 2000, contre le Plan d’action pour l’intégration de la femme au développement. Ils étaient des centaines de milliers, un million selon certains. Ils disaient que l’émancipation des femmes était une imitation honteuse de l’Occident, autant dire l’œuvre du diable. Où sont-ils aujourd’hui?

Alors oui, la nomination d’El Mansouri n’est qu’un symbole. Mais qui a dit que les symboles ne faisaient pas avancer les bonnes causes?

Pensez à cette femme que son mari voudrait réduire au rôle de «lustre de la maison», qu’il empêche de travailler, parfois même de sortir, parce que sa place serait derrière les fourneaux. Pensez à ces petites filles qu’on retire de l’école en leur expliquant que les études ne servent à rien, sinon à attirer les ennuis.

Ces jours-ci, quelque part, l’une d’elles a peut-être entendu à la radio qu’une femme allait diriger le pays. Elle n’a pas pensé à la grammaire. Elle a simplement compris que c’était possible.

C’est peu, diront mes amis. Mais ce n’est pas rien. L’imaginaire précède souvent la loi, et parfois la provoque.

Cela fait une quarantaine d’années que je suis de près les affaires politiques de mon pays. Et c’est seulement la deuxième fois que je suis ému par la nomination d’un nouveau chef de l’exécutif. Pour le symbole, bien entendu, rien d’autre.

La première fois, c’était pour Youssoufi, en 1998. Parce qu’il représentait l’autre: le socialiste, l’ancien opposant, une certaine idée de l’homme honnête et désintéressé. «Normal», quoi.

La deuxième fois, près de trente ans plus tard, c’est pour El Mansouri. Je ne la connais pas, et son parcours n’a rien de celui d’une opposante. Mais nous vivons dans un pays où un quidam peut encore dire: «Mra, hachak!».

Inutile de traduire…

Par Karim Boukhari
Le 03/10/2026 à 10h01