Sebta ou le miroir que l’Espagne refuse de regarder

Karim Boukhari.

ChroniqueCela fait plusieurs siècles que Sebta est espagnole. Cela n’effacera jamais sa marocanité.

Le 12/09/2026 à 09h18

Oui, Sebta est une éternelle bombe à retardement. Côté marocain, il ne s’agit pas d’un vieux contentieux qu’on regarde de loin, c’est une humiliation vécue au présent, depuis toujours. Quand les Portugais, puis les Espagnols, ont pris la ville à la sortie du Moyen Âge, ils ont fait basculer la Méditerranée occidentale dans une nouvelle ère, celle où la géopolitique dicte sa loi.

Les Ibériques ont occupé d’autres ports marocains. Les Anglais aussi. Mais Sebta, c’est spécial: c’est le verrou du détroit de Gibraltar, la porte d’entrée de la Méditerranée. Sans la prise espagnole de Sebta, pas de prise anglaise de Gibraltar quelque temps plus tard: les deux puissances se disputaient le même verrou, la même clé.

L’histoire s’est jouée ainsi, même si chaque récit national préfère raconter sa propre légende.

Ces enclaves ibéro-britanniques n’ont pas seulement verrouillé un détroit: elles ont nourri une rivalité coloniale méditerranéenne bien plus large, où l’Empire ottoman et la France se ruaient à tour de rôle sur l’Algérie actuelle. Chacun avançait ses pions, chacun jouait à «je te tiens, tu me tiens par la barbichette».

Additionnez tous ces éléments, étroitement imbriqués, et vous obtenez les ingrédients d’une guerre mondiale avant l’heure. Elle n’a pas eu lieu, probablement parce que la découverte progressive du Nouveau Monde (l’Amérique) a offert aux puissances européennes un exutoire plus vaste et plus riche, loin des côtes marocaines, détournant ainsi l’appétit de conquête qui menaçait d’embraser la Méditerranée.

«Aujourd’hui encore, le nationalisme espagnol revendique Gibraltar avec la même ferveur blessée que le Maroc revendiquait Sebta.»

—  Karim Boukhari

Peut-être que la rétrocession de Sebta aurait changé l’histoire de la région. Elle a parfois été envisagée côté espagnol, ou tentée de force côté marocain. Et on en resta là.

Aujourd’hui encore, le nationalisme espagnol revendique Gibraltar avec la même ferveur blessée que le Maroc revendiquait Sebta. L’effet miroir saute aux yeux. Le statu quo n’arrange personne, et la crise migratoire a endurci les postures: certaines voix sont allées jusqu’à réclamer l’exclusion pure et simple de l’Espagne de l’espace européen.

La poussée migratoire a fait de Sebta une métaphore de la discorde entre le nord et le sud. L’Espagne subit la pression politique de l’Europe, et le Maroc subit à son tour un autre type de pression: celle des candidats à l’émigration venus de tout le continent africain et échoués à ses portes.

À sa manière, la droite espagnole, peut-être involontairement, nous rappelle que le problème de Sebta n’est pas seulement migratoire. En multipliant les charges plus ou moins frontales contre le Maroc, et en utilisant un vocabulaire de guerre (invasion, attaque, siège), elle recycle les éléments de langage déjà utilisés par le gouvernement espagnol quand, notamment au 19ème siècle, Sebta était attaquée par les tribus avoisinantes. À l’époque, c’était un prétexte pour grapiller de nouvelles terres autour de la ville occupée…

Par Karim Boukhari
Le 12/09/2026 à 09h18